lundi 14 janvier 2019

Rudolf Steiner : sa relation à la science et à la théorie de la connaissance


Pour Jost Schieren de l'Université d'Alanus : "la plupart des arguments pour la non-scientificité de l’anthroposophie se rapportent à l’ésotérisme anthroposophique, qui n’est pas considéré comme valable parce qu’il ne se laisserait pas suivre scientifiquement par la pensée. Il s’agit du problème d’une cognition suprasensible qui ne remonte exclusivement qu’à des affirmations de Rudolf Steiner, lesquelles ne peuvent être vérifiées par un tiers. Des anthroposophes offrent ici un crédit de confiance qui sans doute ne peut pas être présupposé. À cette problématique on ne pourra que changer peu de choses à long terme. En rapport aux déclarations ésotériques de Rudolf Steiner, affirmer la scientificité de l’anthroposophie apparaît comme une tentative hardie peu promise au succès sur de longues années.  

 On peut éventuellement requérir ici un autre concept de science, qui vise plutôt à développer l’empirie intérieure ou aussi l’évidence intérieure, ce qui est paraît sensé, en principe, mais pourtant, cela rendrait nécessaire au total un changement de paradigme de l’exercice scientifique, qui ne peut être mis en oeuvre par l’anthroposophie seule. Il en ira bien plutôt que le paradigme scientifique dominant actuellement en viendra de lui-même à son déclin, parce que l’image technocratique du monde et de l’être humain amène avec elle de plus en plus de malheurs et de destructions (effondrement social, nuisances environnementales et climatiques et autres). Une remise en cause naissante d’un paradigme scientifique et matérialiste, qui produit ces conséquences, peut donc ensuite mener, en tant qu’effet annexe, à un plus grand intérêt porté à l’anthroposophie. Celles-ci sont plutôt des perspectives à long terme."(...)

"Un autre champ de problèmes, dans une certaine mesure plus important, se révèle dans l’oeuvre philosophique de Steiner qui repose à la base de son ésotérisme. Un caractère distinctif considérable acquiert ici une grande portée : la théorie scientifique actuelle, dans la foulée de la philosophie positiviste dominante, a pris congé de toute forme de philosophie essentialiste. La philosophie essentialiste signifie une forme de philosophie qui tente de se référer aux vérités que l’on fonde de manière ultime. C’est le cas dans la philosophie idéaliste, par exemple, chez Platon et aussi chez Hegel et Schelling. La philosophie moderne, et avant tout le rationalisme critique et les argumentations de théorie de la connaissance de Karl Popper, se tournent rigoureusement et radicalement contre la philosophie essentialiste et certes, sur la base du penser des sciences naturelles, qui recherche des preuves expérimentales pour des théories existantes. Ici la possibilité est admise, en principe, que de nouvelles expériences puissent réfutées les théories existantes. Popper appelle cela le principe de falsification qui accepte la validité de toute théorie seulement dans l’éventuelle perspective de sa réfutation sur la base de nouveaux faits expérimentaux concrets. Paul Feyerabend s’est installé dans une opposition essentielle à Karl Popper. Cependant même son pluralisme méthodologique requis n’a rien changé à l’attitude scientifique anti-essentialiste du temps présent. Il est intéressant de noter que l’argumentation de Popper, dans son ouvrage « La société ouverte et ses ennemis » (Popper, 1992) soit moins philosophiquement achevée et il s’en acquitte davantage au plan historique, ou selon le cas, sociologique. Popper voit dans la philosophie essentialiste un danger sociétal. Car toute philosophie surgissant en ayant une revendication de vérité diffame automatiquement des évaluations contraires comme non véridiques. Selon Popper, ici se trouve les sources de la tyrannie, du dogmatisme et du fanatisme. Sur l’arrière-plan d’une telle attitude fondamentale, que l’on rencontre dans la plupart des facultés des universités actuelles, l’anthroposophie est quasiment déterminée à être critiquée et à passer pour non scientifique. Il semble pour cette raison plus convenable de caractériser l’anthroposophie comme un cheminement cognitif, qui laisse plutôt ouverte en soi la perspective de vérité et la possibilité de s’en approcher.(...)"

Mais alors, penchons-nous à présent sur ce que Steiner a identifié de façon singulière comme écueil aux différentes théories de la Connaissance :
Wolfgang Schad (biologiste et paléontologue universitaire) dans son ouvrage "Steiner et sa relation  à la science" nous précise que Steiner s'est rattaché à l'idée d'évolution de Darwin qu'il a qualifié "d'acte spirituel le plus important de la seconde moitié du 19ème", et il a poursuivi sa démarche pour ce qui est des possibilités d'évolution psychique et spirituel de l'être humain, donc dans son domaine à lui. Cela l'a conduit,"sans rupture",selon sa propre expression,à la pensée de la réincarnation de l'esprit humain, et il en appela pour ce faire à la pensée en métamorphose de Goethe. Lessing en avait envisagé l'issue en conclusion de son Education du genre humain dans laquelle il reliait l'idée d'immortalité à celle de réincarnation.





Le monisme abordé dans sa Philosophie de la Liberté comme position philosophique peut finalement prendre 4 formes :
  1. Seules existent la matière et les énergies mortes qui accompagnent celles-ci.
  2. Seule existe la conscience,et le monde que nous percevons n'est là qu'à titre hypothétique,car tout est esprit.
  3. La matière, la vie,l'âme,l'esprit et Dieu sont une seule et même chose. La matière contient déjà l'esprit; elle est capable de s'auto-organiser.
  4. En dehors de l'être humain,le monde appréhendé par le corps et le monde appréhendé par l'esprit ne sont pas séparés. En l'homme,cependant, ils apparaissent comme une dualité et doivent être de nouveau réunis par lui;c'est en cela que consiste l'activité de connaissance.
  •  La première conception est celle que défendent aujourd'hui la plupart des scientifiques ( du moins officiellement car en privé on entend souvent d'autres choses).
  • La deuxième conception a été soutenue par Berkeley et Kant par exemple;on la retrouve aujourd'hui dans le structuralisme.
  • La troisième vit dans la biologie actuelle,cachée sous la formule "auto-organisation de la matière". 
  • Alors que les trois premières forment représentent des formes statiques,la quatrième est évolutionnaire,dynamique, c'est celle que défend Steiner : le monisme est le contenu du monde. Dans l'homme,ce contenu "un" se dissocie pour apparaitre de façon dualiste, d'un côté comme donné sensible (perception des phénomènes),de l'autre, dans le penser humain (concepts). L'acte de connaissance, chaque fois neuf consiste à réunir ces deux aspects de la réalité.

 Il existe pour Steiner,au sein du monde dont on peut faire l'expérience,une expérience spécifique qui,en outre,établit la cohérence des autres expériences : c'est l'expérience que l'on fait dans sa propre pensée quand on "accueille"et non pas quand on fabrique-des concepts et des idées qui, seuls,rendent compréhensibles les données des sens. La pensée,en effet,perçoit la cohérence des données de la même façon que les organes sensoriels perçoivent ces données elles-mêmes. Aucun microscope électronique,aucun ordinateur,aucun disque dur,aucune bibliothèque au monde ne produisent ni ne conservent un véritable savoir tant qu'un esprit humain ne rend pas ce contenu compréhensible pour lui-même.(...) Toute observation de la pensée montre que penser est une activité spirituelle. Tout cela était déjà clair pour Aristote et pour Hegel.



Mais Steiner revendique en outre,pour lui-même et pour tout un chacun,des expériences suprasensibles qui précèdent encore leur élaboration par la pensée. Voici comment,on peut caractériser celles-ci :

  • Une expérience suprasensible est toujours différente de ce à quoi l'on pouvait s'attendre.
  • De nature non verbale,elle doit être mise après coup,avec difficulté,dans des mots qui restent des métaphores,pour pouvoir être communiquée.
  • On peut s'y préparer au moyen d'exercices,mais il n'existe aucun procédé pour forcer sa venue. Elle détermine elle-même le moment où elle se présente.
  • En tant que telle,elle n'est pas mémorisable à volonté,et l'on peut seulement tendre à la renouveler en parcourant de nouveau le chemin jusqu'à elle. C'est pourquoi beaucoup de gens,s'ils ont eu des connaissances suprasensibles ,n'en savent ensuite plus rien.

Ces quatre critères sont bien connus aussi,par exemple,de tout scientifique et mathématicien spirituellement créatif. Les bons mathématiciens n'apprennent pas les formules par coeur mais les retrouvent chaque fois qu'ils en ont besoin. Toute "intuition", au sens philosophique de "perception d'un concept",qui s'avère applicable et féconde dans la pratique est en soi une expérience spirituelle,et c'est aussi le cas lorsqu'elle ne se présente pas aussitôt dans les images ou des mots.
Peut-on déjà qualifier tout cela de "scientifique"? Oui,si la science repose sur l'expérience ; non,si aucune élaboration conceptuelle et idéelle n'entre en jeu. Seules ces deux conditions font de l'anthroposophie une "science de l'esprit" au sens littéral.(...)

Il sera plus clair à la pensée de chacun de suivre le fil dialectique proposé dans Dialogues sur la liberté de Lucio Russo (physicien italien,mathématicien et historien des sciences) qui a consacré une bonne partie de sa vie à l'ouvrage:

https://www.fichier-pdf.fr/2019/01/14/lucio-russo--dialogues-sur-la-liberte/lucio-russo--dialogues-sur-la-liberte.pdf 


Lien complémentaire :

https://www.editions-triades.com/livres/nature-et-sciences/
https://www.editions-triades.com/livres/philosophie/ 
http://www.eurythmiste.com/index.php/homepage-2/sciences-divers/methodologie-scientifique



vendredi 4 janvier 2019

Comment La psychologie selon la 4ème Voie apporte un éclairage complémentaire à la démarche anthroposophique


Si la connaissance ésotérique se renouvelle à la même source, alors les résultats seront similaires ou très proches selon l'adepte-initié qui disposera du niveau d'Être acquis jusque-là ! C'est ainsi, que dans mon parcours personnel, je suis ainsi rentré en contact, et étudié (avec tout) ou presque ce qui s'apparentait à l'ésotérisme chrétien.  La 4ème Voie que définissent les élèves de Gurdjieff ( Ouspensky, Mouravieff, Bennett...) s'apparenteraient à l'Esotérime traditionnel chrétien Orthodoxe pour une part et un héritage mazdéen,pythagoricien et soufi encore vivace issus d'Asie Centrale d'autre part.
Comme chez Steiner et d'autres instructeurs spirituels, Gurdjieff n'échappera pas à l'esprit de notre époque et ses vindictes acerbes à son égard.
Beaucoup de similitudes en effets concernant les deux enseignements chez Steiner et Gurdjieff. Un exemple : celui de l'équilibre entre Être et Savoir.

Une bibliographie sélective :
La vie n'est réelle que lorsque JE SUIS
Récits de Belzébuth à son petit-fils (enseignement voilé et allégorique)
Rencontre avec des Hommes remarquables
Gurdjieff parle à ses élèves
L'énigme Gurdjieff  (J.G Bennett)
Gurdjieff artisan d'un monde nouveau (J.G Bennett)






Ouspensky dont je laisse aux lecteurs le soin de se familiariser avec sa biographie sur internet, nous permet d'appréhender par cette 1ère conférence sur l'homme intérieur d'éclairer ce que nous savions d'ores et déjà par Steiner. Il sera utile de se familiariser aussi avec l'oeuvre de Boris Mouravieff "Gnosis"pour compléter encore cette Sagesse.




Un film admirable de Peter Brook (VO) retraçant la rencontre de G.I Gurdjieff avec ceux qu'il désigna comme des Hommes remarquables :




Cette conférence s'articule autour du thème de la psychologie et de son évolution depuis la connaissance qu'en avait les anciens initiés. Bonne lecture dans l'espoir qu"elle suscite une vraie démarche intérieure, une mise en mouvement pour creuser davantage !



Piotr Ouspensky (1878-1947)

" Je vais vous parler de l’étude de la psychologie, mais je dois vous prévenir que la psychologie dont il est question ici est très différente de tout ce que vous connaissez sous ce nom. Pour commencer, je dois préciser que pratiquement jamais dans l’histoire, la psychologie ne s’est située à un niveau aussi bas qu’à l’époque actuelle. Elle a perdu tout contact avec son origine et son sens au point qu’il est même devenu difficile de définir le terme «psychologie», c’est-à-dire de préciser ce qu’est la psychologie et ce qu’elle étudie. Et ceci est vrai en dépit du fait que jamais, dans l’histoire, on n’a assisté à l’éclosion d’autant de théories psychologiques ni d’autant d’écrits sur le sujet.
La psychologie est parfois qualifiée de nouvelle science. Rien n’est plus faux. La psychologie est peut-être la plus ancienne des sciences et malheureusement, pour ce qui est de ses traits essentiels, c’est une science oubliée.

Pour comprendre comment il est possible de définir la psychologie, il est nécessaire de se rendre compte, qu’en dehors de la période contemporaine, la psychologie n’a jamais existé sous son propre nom. Pour de multiples raisons, la psychologie a toujours été suspectée detendances nocives ou subversives, qu’elles soient morales, religieuses ou politiques et elle a toujours dû se protéger sous quelque déguisement.
Pendant des millénaires, la psychologie a existé sous le nom de philosophie. En Inde, toutes les formes de yoga, qui sont essentiellement de la psychologie, sont décrites comme l’un des six systèmes de la philosophie. Les enseignements soufis, qui eux aussi sont en majeure partie psychologiques, sont considérés comme moitié religieux, moitié métaphysiques. En Europe, même très récemment, dans les dernières décennies du XIXe siècle, de nombreux ouvrages de psychologie étaient considérés comme philosophiques. Et, bien que presque toutes les subdivisions de la philosophie, telles que la logique, la théorie de la connaissance, l’éthique, l’esthétique, ont trait au travail du cerveau humain ou des sens, la psychologie a été jugée inférieure à la philosophie et n’ayant de rapports qu’avec les côtés les plus vils et triviaux de la nature humaine.

Parallèlement à son existence sous le nom de philosophie, la psychologie a existé plus longtemps encore en association avec l’une ou l’autre des religions. Ce qui ne veut nullement dire que la religion et la psychologie aient jamais été un seul et même domaine ou même que le lien entre religion et psychologie ait toujours été reconnu. Mais il est hors de doute que presque toutes les religions connues — je ne veux évidemment pas parler des pseudo-religions modernes — ont élaboré une forme ou une autre d’enseignement psychologique, souvent lié à une certaine pratique; si bien que l’étude de la religion proprement dite comportait déjà par elle-même celle de la psychologie.
Il existe, dans la littérature canonique des diverses religions — quel que soit le pays ou l’époque — de nombreux ouvrages de psychologie. Il existait par exemple dans le christianisme primitif une collection d’ouvrages de divers auteurs réunis sous le titre général de Philocalie — ouvrages encore en usage de nos jours dans l’Église orthodoxe, en particulier pour l’instruction des moines.
A l’époque où la psychologie était associée à la philosophie et à la religion, elle existait également sous la forme de l’art. La poésie, la tragédie, la sculpture, la danse, l’architecture même étaient des moyens de transmettre un enseignement psychologique. Les cathédrales gothiques, par exemple, furent essentiellement des traités de psychologie.

Dans l’antiquité, avant que la philosophie, la religion et l’art aient adopté les formes indépendantes sous lesquelles nous les connaissons aujourd’hui, la psychologie trouvait son expression dans les Mystères, tels que ceux de l’Égypte ou de la Grèce ancienne. Plus tard, après la disparition des Mystères, la psychologie a survécu sous la forme d’enseignements symboliques qui étaient parfois liés à la religion de l’époque, parfois pas, c’est le cas de l’astrologie, de l’alchimie, de la magie et, parmi les plus modernes, de la maçonnerie, de l’occultisme et de la théosophie.

A ce stade, il est utile de noter que tous les systèmes et doctrines psychologiques, ceux qui existent ou ont existé ouvertement comme ceux qui ont été cachés ou déguisés, peuvent se répartir en deux catégories principales.

En premier lieu, les systèmes qui étudient l’homme tel qu’ils le trouvent ou tel qu’ils le supposent ou imaginent être. La psychologie «scientifique» contemporaine ou ce qui se présente sous ce nom relève de cette catégorie. En second lieu, les systèmes qui étudient l’homme non pas du point de vue de ce qu’il est ou de ce qu’il paraît être, mais du point de vue de ce qu’il peut devenir, c’est-à-dire du point de vue de son évolution possible.

Ces derniers systèmes sont en réalité les systèmes originels ou en tous cas les plus anciens et ils sont les seuls à pouvoir expliquer l’origine oubliée de la psychologie et sa signification.
Lorsque nous reconnaîtrons l’importance de l’étude de l’homme du point de vue de son évolution possible, nous comprendrons que la première réponse à la question : qu’est ce que la psychologie ? La psychologie est l’étude des principes, lois et faits relatifs à l’évolution possible de l’homme.
Au cours de ces conférences, j’aborderai le sujet de cet unique point de vue.

Notre première question sera : que signifie l’évolution de l’homme; et la seconde : requière-t-elle des conditions particulières ?
Je dois préciser, avant tout, que nous ne saurions accepter les conceptions modernes sur l’origine de l’homme et son évolution passée. Nous devons nous rendre compte que nous ne savons rien de l’origine de l’homme et que nous n’avons aucune preuve de son évolution physique ou mentale.
Bien au contraire, si nous considérons l’humanité historique, c’est-à-dire l’humanité des derniers dix à quinze mille ans, nous pouvons déceler des signes indéniables de l’existence d’un type supérieur .d’humanité, dont la présence peut être démontrée au travers des monuments anciens et des mémoriaux qui ne peuvent être ni recréés ni imités par l’humanité actuelle.

Quant à l’homme préhistorique, ou ces créatures en apparence semblables à l’homme et en même temps si différentes de lui dont on découvre parfois les ossements dans des dépôts des époques glaciaires ou préglaciaires, nous pouvons parfaitement adopter l’hypothèse selon laquelle leurs ossements appartiendraient à un être très différent de l’homme et disparu depuis longtemps.
Niant l’idée d’une évolution passée de l’homme, nous devons aussi contester toute possibilité d’une évolution mécanique future, c’est-à-dire d’une évolution apparaissant d’elle-même en fonction des lois de l’hérédité et de la sélection, et ne dépendant pas du résultat des efforts conscients de l’homme et de la compréhension de son évolution possible.

Notre idée fondamentale est que l’homme tel que nous le connaissons n’est pas un être accompli. La nature le développe jusqu’à un certain point, puis l’abandonne à lui-même et le laisse se développer d’avantage au moyen de ses propres efforts et de sa propre initiative, ou vivre et mourir comme il est né, ou bien encore dégénérer et perdre toute capacité d’évolution.

Dans le premier cas, l’évolution de l’homme signifie le développement de certaines qualités et traits intérieurs qui restent d’ordinaire à l’état embryonnaire et qui ne peuvent se développer par eux mêmes. L’expérience et l’observation montrent que ce développement n’est possible que dans des conditions bien spécifiques, par des efforts d’un certain type venant de l’homme lui-même et une aide suffisante de la part de ceux qui ont avant lui entrepris un travail semblable et qui ont déjà atteint un certain degré de développement ou, pour le moins, une certaine connaissance des méthodes.
Nous devons partir de l’idée que sans efforts l’évolution est impossible et que sans aide elle l’est tout autant. Après cela, nous devons comprendre que sur la voie du développement, l’homme doit changer d’être. Nous devons apprendre et comprendre dans quel sens et dans quelle direction il doit devenir un être différent, c’est-à-dire ce que signifie un être différent.

Nous devons ensuite comprendre que les hommes ne peuvent pas tous se développer et devenir des êtres différents. L’évolution est une question d’efforts personnels et, par rapport à la masse humaine, elle reste une exception rare. Cela peut paraître étrange mais nous devons comprendre l’idée que non seulement le fait est rare mais qu’il devient de plus en plus rare.

Les propos qui précèdent suscitent bien entendu de nombreuses questions :
Que signifie cette phrase : sur le chemin de l’évolution, l’homme doit devenir un être différent ? Que signifie «un être différent»?
Quelles qualités ou traits intérieurs peuvent être développés chez l’homme et comment y parvenir ?
Pourquoi tous les hommes ne peuvent-ils pas se développer et devenir des êtres différents ?
Pourquoi une telle injustice ?

Je tenterai de répondre à ces questions et je commencerai par la dernière.
Pourquoi tous les hommes ne peuvent-ils se développer et devenir des êtres différents ? La réponse est simple. Parce qu’ils ne le désirent pas. Parce qu’ils ne savent pas, et qu’ils ne comprendront pas, même si on le leur explique, sans y avoir été longuement préparés. L’idée principale est que, pour devenir un être différent, l’homme doit le désirer intensément et pendant très longtemps. Un désir passager ou vague, né de l’insatisfaction envers les conditions extérieures ne créera pas l’impulsion suffisante. L’évolution de l’homme dépend de la compréhension de ce qu’il pourra atteindre et de ce qu’il devra sacrifier en échange.

Si l’homme ne le désire pas, ou s’il ne le désire pas assez intensément, et ne fait pas les efforts nécessaires, il ne se développera jamais. Il n’y a donc là aucune injustice. Pourquoi l’homme obtiendrait-il ce qu’il ne désire pas ? Si l’homme était contraint de devenir un être différent alors qu’il est satisfait de ce qu’il est, c’est là qu’il y aurait injustice.
Nous devons à présent nous demander ce que signifie un être différent. Si nous examinons toutes les données en notre possession se référant à cette question, nous trouvons l’affirmation selon laquelle, en devenant différent, l’homme acquiert de nombreuses qualités et des pouvoirs nouveaux qu’il ne possédait pas auparavant. Cette affirmation est commune à de nombreux systèmes qui admettent l’idée de la croissance psychologique ou intérieure de l’homme.
Mais c’est insuffisant. Même les descriptions les plus détaillées de ces nouveaux pouvoirs ne nous aideront en aucune manière à comprendre comment ils surgissent et d’où ils proviennent.

Un chaînon manque dans les théories généralement admises, même dans celles que j’ai déjà mentionnées et qui se fondent sur l’idée d’une évolution possible de l’homme.
La vérité réside dans le fait qu’avant d’acquérir des facultés et des pouvoirs nouveaux, que l’homme ne connaît pas et ne possède pas encore, il doit acquérir des facultés et des pouvoirs qu’il ne possède pas davantage, mais qu’il s’attribue indûment, c’est-à-dire qu’il croit connaître, employer et maîtriser.

Voici le chaînon manquant et c’est là le point principal.
Selon la voie de l’évolution décrite précédemment comme une voie fondée sur l’effort et sur l’aide, l’homme doit acquérir des qualités qu’il croit déjà posséder mais à propos desquelles il s’abuse.
Pour mieux comprendre ceci et connaître les facultés et les pouvoirs insoupçonnés que l’homme peut également acquérir, nous devons partir de l’idée générale que l’homme se fait de lui-même.
L’homme ne se connaît pas lui-même. Nous touchons là un point très important. Il ignore à la fois ses limites et ses possibilités. Il ignore même à quel point il se méconnaît.L’homme a inventé de nombreuses machines et il sait qu’une machine complexe requiert parfois des années d’études avant de pouvoir être utilisée et maîtrisée. Mais il n’applique pas cette connaissance à lui-même, bien qu’il constitue par lui-même une machine bien plus complexe qu’aucune de celles qu’il a inventées.
Il entretient envers lui-même toutes sortes d’idées fausses. En premier lieu il ne se rend pas compte qu’il est réellement une machine.

Que signifie : l’homme est une machine?
Cela signifie qu’il n’a pas de mouvements indépendants, que ce soit sur le plan interne ou externe. Il est une machine mise en branle par les influences et les chocs extérieurs. Tous ses mouvements, ses actions, ses paroles, ses idées, ses émotions, ses humeurs et ses pensées sont provoquées par des influences extérieures. Livré à lui-même, il est simplement un automate doté d’un certain stock de souvenirs, liés à des expériences antérieures, et d’une certaine réserve d’énergie.
Nous devons comprendre que l’homme ne peut rien faire.
Mais il ne s’en rend pas compte et s’attribue la capacité de faire. C’est le premier pouvoir qu’il s’arroge.
Ceci doit être compris très clairement. L’homme ne peut pas faire. Tout ce qu’il croit faire, en réalité arrive, arrive comme «il pleut», comme «il gèle».

Il n’existe en français aucune forme verbale impersonnelle qui puisse être utilisée pour exprimer les actions humaines. Aussi devons-nous continuer à dire que l’homme pense, lit, aime, hait, déclare la guerre, combat et ainsi de suite. De fait, tout cela arrive.
L’homme ne peut bouger, penser ou parler par lui-même. C’est une marionnette tirée de-ci de-là par d’invisibles ficelles. S’il comprend cela, il peut apprendre davantage sur lui-même et il est possible alors que pour lui, les choses se mettent à changer. Mais s’il ne peut prendre conscience de sa totale mécanicité et la comprendre, ou s’il ne désire pas accepter cela comme un fait, il ne pourra apprendre davantage et les choses, pour lui, ne pourront pas changer.
L’homme est une machine, mais une machine d’un genre particulier. C’est une machine qui, dans de bonnes conditions, peut savoir qu’elle est une machine et, l’ayant pleinement compris, cesser de l’être.

Tout d’abord, l’homme doit savoir qu’il n’est pas un; il est multiple. Il ne possède pas un Moi, ou ego, permanent et immuable. Il est sans cesse différent. A un moment donné, il est une personne ; le moment suivant, une autre, puis une troisième, et ainsi de suite, presque sans fin.

L’illusion de son l’unité ou de son unicité est produite chez l’homme d’une part par la sensation de son corps physique, d’autre part par son nom, qui dans la plupart des cas ne change pas, et en troisième lieu, par un certain nombre d’habitudes mécaniques implantées en lui par l’éducation ou acquises par imitation. Recevant en permanence les mêmes impressions physiques, s’entendant toujours appeler par le même nom et observant en lui les habitudes et penchants qu’il a toujours connus, il reste persuadé qu’il est en permanence le même.
En réalité, il n’y a pas d’unité en l’homme et pas de centre de commande unifié, pas de moi ou d’ego permanent.

Voici un schéma général de l’homme :

vous remarquerez que le moi de l'homme est fragmentée en fonction de ses désirs ou ses répulsions,des automatismes qui échappent à son moi réel (son Essence), au gré des évènements etc etc


Chaque pensée, chaque sentiment, chaque sensation, chaque désir, chaque attirance ou répulsion constitue un «moi». Ces «moi» ne sont ni coordonnés ni reliés entre eux. Chacun d’eux dépend d’un changement de circonstances extérieures et d’impressions reçues. Certains d’entre eux prennent mécaniquement la suite de certains autres ou apparaissent toujours en compagnie de certains autres, mais il n’y a en cela ni ordre ni système.

Toutefois, certains groupes de «moi» sont naturellement liés. Nous parlerons plus tard de ces groupes. Pour le moment nous devons tenter de comprendre que ces groupes de «moi» sont uniquement reliés par des associations accidentelles, des souvenirs fortuits ou par toute autre similitude imaginaire.
Chacun de ces «moi», à un moment donné, ne représente qu’une part infime de nos «fonctions», ou «cerveau», ou «intelligence», mais chacun d’entre eux prétend représenter le tout. Lorsqu’un homme dit «moi», on pense qu’il exprime par là la totalité de lui-même, mais en fait – même en croyant être sincère – il ne s’agit que d’une pensée fugitive, d’un état d’âme passager, d’un bref désir. Une heure plus tard, il peut parfaitement l’avoir oublié et, avec la même conviction, affirmer une opinion, un point de vue ou des intérêts inverses. Le pire est que l’homme ne s’en souvient pas. Dans la plupart des cas, il croit au dernier «moi» qui s’est exprimé et cela tant qu’il dure, c’est-à-dire tant qu’un autre «moi», parfois sans lien avec le précédent, n’exprime pas plus fortement son opinion et ses désirs.
Examinons à présent deux autres questions.

Que signifie se développer ? Et que signifie le fait qu’un homme puisse devenir un être différent ? Ou, en d’autres termes, quelle sorte de changement est possible pour l’homme ? Quand et comment ce changement commence-t-il ? Il a déjà été précisé que le changement commence avec ces pouvoirs et capacités que l’homme s’attribue mais qu’en réalité il ne possède pas. Ceci veut dire qu’avant d’acquérir tout nouveau pouvoir et capacité, il doit développer en lui-même les qualités qu’il imagine posséder et au sujet desquelles il entretient les plus grandes illusions.

Le développement de soi ne peut être fondé sur le mensonge à soi-même, sur le fait de s’abuser soi-même. L’homme doit savoir ce qu’il possède et ce qu’il ne possède pas. Ceci signifie qu’il doit se rendre compte qu’il ne possède pas les qualités décrites ci-dessus et qu’il s’attribue indûment, à savoir : la capacité de faire, l’individualité ou unité, un moi permanent et, pour couronner le tout, la conscience et la volonté.
Il doit absolument s’en convaincre, car tant qu’il s’imaginera posséder ces qualités, il ne fera pas d’efforts corrects pour les acquérir, de la même façon qu’un homme n’acquerra pas d’objets précieux – et ne sera pas disposé à les payer le prix fort – s’il croit déjà les posséder.
La plus importante et la plus trompeuse de ces qualités est la conscience. Et le changement de l’homme commence par un changement de sa compréhension de la signification de la conscience et se poursuit par l’acquisition progressive de la maîtrise de cette conscience.

Qu’est ce que la conscience ? Dans le langage courant, le mot «conscience» est usuellement substitué au mot «intelligence», dans le sens d’activité mentale. En réalité, la conscience est chez l’homme une forme particulière de «perception intérieure», indépendante de l’activité mentale – et, en premier lieu, la prise de conscience de lui-même, la perception de ce qu’il est, où il est et, de plus, la perception de ce qu’il connaît ou de ce qu’il ne connaît pas et ainsi de suite.

Seul l’homme lui-même est en mesure de savoir s’il est «conscient» ou non à un moment donné. Il a d’ailleurs été prouvé depuis longtemps, par un certain courant de pensée de la psychologie européenne, qu’un homme est seul à pouvoir connaître certaines choses sur lui-même.
Appliqué à la question de la conscience, ceci signifie que seul l’homme peut, à un moment donné, savoir si sa conscience existe ou si elle n’existe pas. Ainsi, la présence ou l’absence de conscience chez l’homme ne peut pas être prouvée par l’observation de ses actes extérieurs. Comme je l’ai dit, ce fait a été établi il y a de nombreuses années, mais son importance n’a pas été totalement comprise, car elle est toujours liée à la compréhension de la conscience en tant que processus mental ou activité mentale. Si l’homme réalise qu’avant sa prise de conscience il n’était pas conscient, par la suite il oublie cette prise de conscience, et même s’il s’en souvient, ce n’est pas la conscience. C’est seulement le souvenir d’une perception forte.

Je veux à présent attirer votre attention sur un autre fait passé inaperçu de toutes les écoles modernes de psychologie. C’est le fait que la conscience chez l’homme, de quelque façon qu’on l’envisage, ne demeure jamais identique. Elle est soit présente, soit absente. Les instants privilégiés de conscience créent la mémoire. Des autres moments, l’homme, tout simplement, ne se souvient pas. Ceci, plus que tout autre chose, crée l’illusion d’une conscience permanente ou d’une perception continue de soi.
Certaines écoles actuelles de psychologie nient entièrement l’existence de la conscience, nient jusqu’à l’utilité même d’un tel terme, mais il s’agit là d’un excès d’incompréhension. D’autres écoles – si toutefois elles méritent ce nom – parlent d’états de conscience, sous-entendant par là : pensées, émotions, impulsions motrices et sensations. Ceci résulte d’une erreur fondamentale : la confusion entre conscience et fonctions psychiques. Nous aborderons ce sujet plus tard.
En réalité, dans la plupart des cas, la pensée moderne se fie toujours à la vieille formulation selon laquelle la conscience ne connaît pas de degrés. La reconnaissance générale, bien que tacite, de cette idée, contredite pourtant par nombre de découvertes ultérieures, a empêché bien des observations possibles sur les variations de la conscience.

En fait, la conscience présente des degrés tout à fait visibles et observables ; en tout cas, visibles et observables en soi-même.(Gurdjieff à l'instar de Steiner a parlé de 3 degrés au-dessus de la conscience de veille.7 degrés de conscience en tout. Voir "Fragments d'un enseignement inconnu". Ouvrage fondamental mis par écrit par Ouspensky relatant la compréhension et sa rencontre avec Gurdjieff et de son enseignement)
Il y a d’abord la question de la durée : pendant combien de temps a-t-on été conscient?
Ensuite la fréquence de ces apparitions de la conscience : combien de fois a-t-on été conscient ?
Enfin, son amplitude et sa profondeur : de quoi a-t-on été conscient ? Cela peut beaucoup varier avec la croissance intérieure de l’homme.
En examinant seulement les deux premières questions, nous pouvons comprendre l’idée d’une évolution possible de la conscience. Cette idée est reliée à un fait essentiel, bien connu des anciennes écoles psychologiques, connu, par exemple des auteurs de la Philocalie, mais complètement ignoré de la philosophie et de la psychologie modernes des derniers deux ou trois siècles. C’est le fait selon lequel, par des efforts spéciaux et une étude spéciale, la conscience peut être rendue continue et contrôlable.

Je vais tenter d’expliquer comment on peut étudier la conscience. Prenez une montre et observez l’aiguille des minutes en restant conscients de vous-même, et en vous concentrant sur la pensée suivante : «Je suis Pierre Ouspensky», «Je suis ici maintenant». Tâchez de ne penser à rien d’autre, observez seulement le mouvement de cette grande aiguille et soyez conscients de vous-même, de votre nom, de votre existence et de l’endroit où vous vous trouvez. Écartez toute autre pensée.
Si vous êtes persévérants, vous serez capable de faire cela pendant deux minutes. C’est la limite de votre conscience. Et si, tout de suite après, vous tentez de répéter l’expérience, vous la trouverez plus difficile que la première fois.

Cette expérience montre qu’un homme, dans son état ordinaire, par un grand effort, peut être conscient d’un sujet (lui-même) pendant deux minutes au plus.
La déduction majeure que l’on puisse tirer de cette expérience, si on l’a menée correctement, est que l’homme n’est pas conscient de lui-même. L’illusion qui l’habite – celle d’être – conscient – est créée par le souvenir et par les processus de pensée.

Un homme, par exemple, se rend au théâtre. S’il en a l’habitude, il n’a pas spécialement conscience d’être là où il est, et cela bien qu’il puisse observer des choses et les voir, qu’il puisse apprécier ou détester le spectacle, s’en souvenir, se souvenir des gens qu’il a rencontrés et ainsi de suite.
De retour chez lui, il se souvient d’avoir été au théâtre et, bien entendu, d’y avoir été conscient. Il n’a aucun doute là-dessus, et il ne se rend pas compte que sa conscience puisse être totalement absente alors qu’il peut encore se comporter raisonnablement, penser et observer.

En règle générale, l’homme peut connaître quatre états de conscience. Ce sont : le sommeil, l’état de veille, la conscience de soi et la conscience objective.
Mais, bien qu’il ait la possibilité de vivre ces quatre états de conscience, il ne vit, de fait, que deux d’entre eux : une partie de sa vie se passe dans le sommeil et l’autre dans ce que l’on appelle «l’état de veille», quoique en réalité son état de veille diffère très peu du sommeil.

Dans la vie ordinaire, l’homme ne connaît rien de la «conscience objective» et aucune expérimentation de cet ordre n’est possible. Le troisième état ou «conscience de soi», l’homme se l’attribue, c’est-à-dire qu’il imagine le posséder alors qu’en fait il ne peut être conscient de lui-même que lors de très rares éclairs et, même en ces occasions, il ne reconnaît probablement pas cet état, car il ne connaît pas ce qu’impliquerait le fait de le posséder réellement. Ces éclairs de conscience surviennent en des moments d’exception, dans des états émotionnels intenses, face à un danger, au cours de circonstances et dans des situations entièrement nouvelles ou inattendues ; ou alors, parfois, à des moments tout à fait ordinaires où rien de particulier ne se passe. Mais, dans son état ordinaire ou «normal», l’homme ne possède sur eux pas le moindre contrôle.

Quant à notre mémoire ordinaire, ou nos moments de mémoire, nous ne nous rappelons en réalité que de nos seuls moments de conscience, bien que nous ne sachions pas qu’il en est ainsi.
J’expliquerai plus tard ce que veut dire la mémoire, du point de vue technique, et les différentes sortes de mémoire que nous possédons. A présent, je veux simplement attirer votre attention sur vos propres observations de votre mémoire. Vous remarquerez que vos instants de mémoire sont de natures diverses. De certaines choses, vous gardez un souvenir vivace ; d’autres restent floues ; il en est même dont vous ne vous rappelez pas du tout.Vous savez seulement qu’elles sont arrivées.
Vous serez très étonnés du peu dont vous vous souvenez vraiment. Et il en est ainsi parce que vous ne vous souvenez que des moments où vous avez été conscients.

Ainsi, pour en revenir au troisième état de conscience, nous pouvons dire que l’homme bénéficie d’instants fortuits de conscience qui lui laissent un vif souvenir des circonstances qui les accompagnaient, mais il ne peut pas les contrôler. Ils surgissent et disparaissent d’eux-mêmes sous l’influence des circonstances extérieures, d’associations accidentelles ou de souvenirs émotionnels.
La question se pose : est-il possible d’acquérir un contrôle sur ces éclairs de conscience, de les susciter plus souvent et de les conserver plus longtemps ou même de les rendre permanents?
En d’autres termes : est-il possible de devenir conscient ?
Ce point est essentiel et il faut bien comprendre, dès le début de notre étude, qu’il a été ignoré, même en théorie, par toutes les écoles contemporaines de psychologie et ceci sans la moindre exception.
Car l’homme, grâce aux méthodes appropriées et aux efforts corrects, peut acquérir le contrôle de la conscience et peut devenir conscient de lui-même, avec tout que ce cela implique. Et, dans notre état actuel, nous pouvons pas même imaginer ce que cela implique.
Une étude sérieuse de la psychologie ne peut être entreprise sans une parfaite compréhension de ce point.

Cette étude doit commencer par l’examen en nous-mêmes des obstacles à la conscience, car la conscience ne peut commencer à croître sans qu’au moins un certain nombre d’entre eux ait été levés.
Au cours des conférences qui suivront, je parlerai de ces obstacles, dont le plus grand estnotre ignorance de nous-mêmes et notre illusion de croire que nous nous connaissons au moins dans une certaine mesure et que nous pouvons compter sur nous-mêmes; alors qu’en réalité nous ne nous connaissons pas du tout et ne pouvons aucunement compter sur nous-même, même pour les plus petites choses.

Nous devons à présent comprendre que la psychologie signifie en fait l’étude de soi. C’est la seconde définition de la psychologie.
On ne peut étudier la psychologie comme on étudierait l’astronomie, c’est-à-dire comme un sujet hors de soi.

Et en même temps, on doit s’étudier comme on étudierait n’importe quelle machine nouvelle et compliquée. On doit connaître les pièces de cette machine, ses fonctions principales, les conditions nécessaires à son bon fonctionnement, les causes d’un dérèglement, et quantité d’autres choses difficiles à décrire sans l’emploi d’un langage spécial qu’il est indispensable de connaître pour pouvoir étudier la machine.
La machine humaine se compose de sept fonctions distinctes :
  1. La pensée (ou intellect)
  2. Le sentiment (ou les émotions)
  3. La fonction instinctive (tout le travail interne de l’organisme)
  4. La fonction motrice (tout le travail externe de l’organisme, le mouvement dans l’espace et ainsi de suite)
  5. Le sexe (les fonctions des deux principes, mâle et femelle, dans toutes leurs manifestations).
En plus de ces cinq fonctions, il en existe deux autres pour lesquelles nous ne possédons pas de nom dans le langage courant et qui n’apparaissent que dans les états supérieurs de conscience ; l’un est la fonction émotionnelle supérieure, qui apparaît dans l’état de conscience de soi et l’autre la fonction intellectuelle supérieure, qui se manifeste dans l’état de conscience objective. Comme nous ne nous trouvons pas dans ces états de conscience, nous ne pouvons étudier leurs fonctions ni les soumettre à l’expérience, et nous n’en apprenons l’existence qu’indirectement, à travers le témoignage de ceux qui les ont atteints et vécus.

Dans les anciennes littératures religieuses et philosophiques de différents pays, on trouve de multiples allusions aux états supérieurs de conscience ainsi qu’aux fonctions supérieures. Ces allusions sont d’autant plus difficiles à comprendre que nous ne faisons aucune distinction entre les états supérieurs de conscience. Ce qu’on appelle, samadhi, ou état d’extase, oui llumination, ou, dans des ouvrages plus récents, conscience cosmique, peuvent se référer à l’un ou à l’autre, parfois à des expériences de conscience de soi, parfois à des expériences de conscience objective. Et, si étrange que cela puisse paraître, nous disposons de plus d’indications sur l’état le plus haut, c’est-à-dire la conscience objective que sur l’état intermédiaire, c’est-à-dire la conscience de soi ; bien que le premier ne puisse survenir qu’après ce dernier.

L’étude de soi doit commencer par les quatre premières fonctions : la pensée, le sentiment, la fonction instinctive et la fonction motrice. La fonction sexuelle ne peut être étudiée que longtemps après, c’est-à-dire quand ces quatre premières fonctions sont suffisamment bien comprises. Contrairement à certaines théories modernes, la fonction sexuelle apparaît après les autres, c’est-à-dire beaucoup plus tard dans la vie, lorsque les quatre premières fonctions sont déjà pleinement manifestées – elle est conditionnée par elles. En conséquence, l’étude de la fonction sexuelle ne peut être utile que lorsque les quatre premières fonctions sont pleinement connues dans toutes leurs manifestations. De même, il faut bien comprendre que toute irrégularité sérieuse ou anomalie de la fonction sexuelle rend le développement de soi et même l’étude de soi impossible.
Essayons de comprendre les quatre fonctions principales.
Je tiens pour acquis que vous saisissez clairement ce que j’entends par fonction de la pensée, ou intellectuelle. Elle comprend tous les processus mentaux : perception des impressions, la formation de représentations et de concepts, le raisonnement, la comparaison, l’affirmation, la négation, la formation des mots, la parole, l’imagination et ainsi de suite.
La seconde fonction concerne le sentiment ou les émotions : joie, chagrin, peur, étonnement et ainsi de suite. Même si vous êtes persuadés que vous comprenez en quoi et comment les émotions diffèrent des pensées, je vous conseillerai de vérifier toutes vos opinions sur le sujet. Dans notre pensée et langage ordinaire, nous confondons la pensée et les émotions mais, au début de l’étude de soi, il est nécessaire d’établir clairement leur différence. Selon notre manière usuelle de penser et de parler, nous mélangeons l’émotion et la pensée; mais, pour un début d’étude de soi, il est nécessaire d’établir clairement leur différence.

Les deux fonctions suivantes, instinctive et motrice, sont plus longues à comprendre car il n’existe aucun système de psychologie courante qui les décrive et les différencie correctement.
Les mots «instinct», «instinctif» sont généralement utilisés à tort et souvent hors de propos. En particulier, on tend à attribuer à l’instinct les fonctions externes qui sont en réalité d’ordre moteur et parfois émotionnel.
La fonction instinctive, chez l’homme, comprend quatre sortes de fonctions :
  • 1. Tout le travail interne de l’organisme, toute la physiologie en quelque sorte ; la digestion et l’assimilation de la nourriture, la respiration, la circulation sanguine, tout le travail des organes internes, la constitution des nouvelles cellules, l’élimination des déchets, le travail des glandes à sécrétion interne et ainsi de suite.
  • 2. Ce que l’on appelle les cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher; ainsi que tous les autres sens tels que le sens du poids, de la température, de la sécheresse ou de l’humidité, etc.; c’est-à-dire toutes les sensations indifférentes — les sensations qui par elles-mêmes ne sont ni plaisantes ni déplaisantes.
  • 3. Toutes les émotions physiques; c’est-à-dire toutes les sensations physiques qui sont soit agréables, soit désagréables. Toutes sorte de douleurs ou sensations désagréables, telles qu’une saveur ou une odeur désagréable et toutes les sortes de plaisirs physiques, telles que les saveurs agréables, les odeurs agréables etc.
  • 4. Tous les réflexes, même les plus complexes, tels que le rire et le bâillement ; toutes sortes de souvenirs physiques, tels que la mémoire du goût, la mémoire de l’odeur, la mémoire de la douleur, qui constituent en réalité des réflexes internes.
La fonction motrice comprend tous les mouvements externes : marcher, écrire, parler, manger, ainsi que les souvenirs qui en restent. A la fonction motrice appartiennent aussi ces mouvements qui, en langage courant, sont qualifiés d’«instinctifs», comme celui de rattraper sans y penser un objet qui tombe.
La différence entre les fonctions instinctive et motrice est très nette et peut être aisément saisie si l’on se rappelle simplement que toutes les fonctions instinctives sans exception sont innées et qu’il ne faut pour les utiliser aucun apprentissage ; alors qu’à l’inverse, aucune des fonctions motrices n’est innée et qu’il faut les apprendre toutes, comme l’enfant apprend à marcher, comme l’on apprend à écrire ou à dessiner.

En dehors de ces fonctions motrices normales, il existe aussi d’étranges fonctions motrices qui représentent le travail inutile de la machine humaine ; travail non prévu par la nature mais qui occupe une très large place dans la vie de l’homme et consomme une grande part de son énergie. Ce sont la formation des rêves, l’imagination, la rêverie, le fait de se parler à soi-même ou de parler pour parler et, d’une façon générale, toutes les manifestations incontrôlées et incontrôlables.
Les quatre fonctions — intellectuelle, émotionnelle, instinctive et motrice — doivent être d’abord comprises dans toutes leurs manifestations et, plus tard, observées en soi-même. Une telle observation de soi, c’est-à-dire une observation menée selon une base juste, incluant une compréhension préalable des états de conscience et des différentes fonctions, constitue la base de l’étude de soi ; c’est-à-dire le début de la psychologie.

Il est très important de se rappeler qu’en observant les différentes fonctions il est utile en même temps d’observer leurs relations aux différents états de conscience.

Prenons les trois états de conscience — le sommeil, l’état de veille et des éclairs possibles de conscience de soi —, et les quatre fonctions — pensée, émotion, instinct et motricité. Chacune des quatre fonctions peut se manifester dans le sommeil, mais leurs manifestations y sont irrationnelles, dénuées de sens et dépourvues d’intérêt; elles ne peuvent en rien être utiles. Dans l’état de conscience de veille ou de conscience relative, elles peuvent dans une certaine mesure servir à notre orientation. Leurs résultats peuvent être comparés, vérifiés, rectifiés et, bien qu’elles puissent susciter nombre d’illusions, elles constituent, dans notre état ordinaire, le seul matériel à notre disposition, et nous devons les utiliser au mieux. Si nous savions combien d’observations fausses, de théories fausses, de déductions et de conclusions fausses naissent de cet état, nous cesserions totalement de croire en nous-même. Mais les hommes ne se rendent pas compte à quel point leurs observations et leurs théories peuvent être trompeuses et ils continuent à y adhérer. C’est ce qui les empêche d’observer les rares moments au cours desquels leurs fonctions se manifestent en liaison avec des éclairs du troisième état de conscience, à savoir, la conscience de soi.

Tout ceci veut dire que chacune des quatre fonctions peut se manifester dans chacun des trois états de conscience, mais les résultats diffèrent entièrement.
Lorsque nous apprendrons à observer ces résultats et leurs différences, nous comprendrons la relation exacte entre les fonctions et les états de conscience.
Mais, avant même de considérer les différences des fonctions par rapport aux états de conscience, il est nécessaire de comprendre que la conscience et les fonctions de l’homme sont des phénomènes d’ordre très différents, de natures différentes, dépendant de causes différentes et que l’une peut exister sans l’autre. Les fonctions peuvent exister sans la conscience et la conscience peut exister sans les fonctions.(...)"




 liens et références :

https://ggurdjieff.fr/la-quatrieme-voie/
https://www.gurdjieff.fr/l-enn%C3%A9agramme-de-conscience/principe-de-la-4%C3%A8me-voie/
http://etoile-presence.nuxit.net/pdf_divers/gurdjieff.pdf 
http://www.philo5.com/Mes%20lectures/Ouspensky,%20Fragments%20d%27un%20enseignement%20inconnu.htm
http://webart1.free.fr/global.htm
http://www.venerabilisopus.org/fr/livres-samael-aun-weor-gnostiques-sacres-spiritualite-esoterisme/pdf/200/215_ouspensky-frag-d-un-ens-inconnu.pdf
https://electrodes.files.wordpress.com/2012/09/tertium_organum__ouspensky.pdf 



Autre vidéo concernant Boris Mouravieff et la Gnose :




samedi 29 décembre 2018

le système rationaliste, positiviste et zététicien appliqué à la critique de l'anthroposophie


Pour celles et ceux qui découvrent la méthode de pensée derrière le rationalisme et la méthode zététique, je les renvoie à mon tout premier article de 2013 :
https://steiner-anthroposophie-nwo.blogspot.com/2013/07/liberte-nom-accueillant-nom-humain-toi_28.html

C'est aussi cette méthode hyper-critique utilisée par l'ancien révisionniste français Robert Faurisson déviée de sa spécialité (la philologie et la littérature) appliquée à la recherche historique sur l'extermination de masse des juifs, qui illusionnera bon nombres de sceptiques et de sympathisants  fanatiques antisémites et surtout de radicaux de droite comme de gauche, intégristes catholiques comme musulmans, tel Vincent Reynouard qui ne cesseront de tordre le cou aux faits selon leurs propres présupposés ! Démystification inédite en lien sur la chaîne de ce courageux youtubeur :
 https://www.youtube.com/channel/UCTw61dGVkHTTf4llQdl9rDA
https://www.conspiracywatch.info/esprit-critique-en-toc.html 

Beaucoup me reprocheront ce saut "Godwin" assez facile, et cependant la méthode sur la forme reste la même pour les hyper-critiques soi-disant défenseurs de la réalité, et au nom de la saine défense de la vérité scientifique en l'état actuel des connaissances ! Heureusement qu'ils ne disposent pas de pouvoirs de répression policière sans quoi bon nombre d'individus connaîtraient les dérives engendrées par le Totalitarisme Orwellien et je n'exagère pas !

C'est en ayant pris connaissance il y a quelques jours d'une vidéo de La Tronche En Biais (site zététicien) du 14 novembre 2018, d'un thème consacré à démolir l'apport de l'anthroposophie en France et dans le monde que j'ai décidé de réagir. Sujet idéal tiré du fond de commerce idéologique de la zététique comme tout ce qui traite du paranormal et d'ésotérisme, aidé en cela par le faux-chevalier blanc Grégoire Perra (présenté comme LA figure victimaire représentative que d'elle-même mais ayant gagné un procès en justice intenté par la fédération des écoles Steiner en France pour diffamation) . Régulièrement invité ou relayé par les milieux gauchistes et rationalistes et par l'association UNADFI. Un autre bloggeur Jean-Pierre Cambion a lui aussi décidé de partir en croisade. Ce cher monsieur qui se vante d'avoir travaillé pour l'industrie pharmaceutique (BigPharma) et de mettre en avant des compétences en essai comparatif ! Il faudra qu'il nous explique ce monsieur comment avec des essais comparatifs imparables des médicaments tels que le Mediator,le distilbène,le Vioxx,le Diane35, la Depakine (et je m'arrête là car la liste serait trop longue), comment avec de tels essais comparatifs ces poisons ont-ils pu être accrédités par l'agence du médicament et mis sur le Marché ??? Rien à attendre donc de ce type d'individu. S'il veut un cours magistral avec un apport scientifique sur la biodynamie je lui conseille un ami qui se fera un plaisir de lui expliquer les relations physico-chimiques,l'activité microbienne et le Cosmos propices à une agriculture en biodynamie !
http://www.bio-dynamie-foures.com/


Pour rappel à tous ces sceptiques, malgré la victoire en justice de la Fédération des médecins anthroposophes contre la Mivilude , son Président médecin Robert Kempenich n'aura jamais lui, l'opportunité d'une tribune médiatique pour la rappeler. Deux poids,deux mesures donc !
https://www.ouvertures.net/robert-kempenich-il-nexiste-pas-dautre-pays-ayant-stigmatise-la-medecine-anthroposophique-comme-la-france/ 

Démolition de contempteurs d'abord amorcée par Michel Onfray l'arroseur arrosé qui se plaint d'un traitement à charge, d'une censure orchestrée par l'Elysée ! C'est vraiment l'hôpital qui se fout de la charité ! A la suite du livre Cosmos et de son chapitre indigeste contre Steiner et la biodynamie sans jamais avoir rien étudié de lui, ainsi que des articles à charge contre Pierre Rabhi et l'anthroposophie parus cet été et encore récemment dans le Monde Diplomatique.
Vidéo à charge donc que je n'ai pas manquée de commenter et argumenter par des liens consultables publiquement.
Passons. Je ne retiendrai que l'édito repris au début de la vidéo pour analyser phrase après phrase, la méthode cynique et caricaturale (à défaut d'être amusante) de leur méthodologie. Tout comme pour avoir consulté nombres d'articles sur le blog de Perra, de constater la haine féroce,le mépris et le sarcasme implicitement distillés dans ces écrits à charge bien entendu et qui démontrent sur la forme, le contraste avec l'attitude maniérée et posée du personnage au travers de ses vidéos.
N'est-ce pas pourtant ce même Grégoire Perra qui écrivait :
"la spécificité de l’anthroposophie est d’avoir pour racine un courant particulier de la philosophie occidentale qui cherche à réaliser la saisie spirituelle des concepts. Il s’agit de la capacité à saisir par la pensée l’essence d’un concept dans ce que celui-ci contient de spirituel, c’est-à-dire de vivant, au-delà de sa saisie intellectuelle qui peut l’avoir précédé."
(https://gregoireperra.wordpress.com/2010/12/28/la-racine-philosophique-de-l%e2%80%99anthroposophie-et-le-retour-des-sorciers/)

On connait tous l'adage que quand on veut faire piquer son animal, on l'accuse de tous les maux et de la rage ! Car c'est cela l'idéologie et la subjectivité du petit moi qui est présentée comme le centre de tous les maux et des biais cognitifs ! Pour certains, cela ne fait aucun doute ! Ce sont surtout les présupposés inconscients dans les tréfonds de l'âme en même temps qu'une ignorance et une paresse crasse à creuser un sujet : on sélectionne, on tronque, on récupère des études partiales afin de faire coller la réalité à ces propres préjugés !
http://menace-theoriste.fr/les-secrets-de-lanthroposophie/





Voici donc cet éditorial fumeux par Thomas Durand dit Acermendax:


"Il ne faut pas voir des sectes partout. Le mot secte est d’ailleurs problématique, car il est difficile de définir ce qu’est réellement une secte . Il faut de toute façon se méfier des étiquettes qui ne sont jamais le complet reflet de la réalité.(...)"

  •   Je pense au contraire que nous disposons de tous les outils cognitifs,historiques, sociologiques et juridiques pour décrire ce qu'est une secte. Mais peut-être que de trop en dire reviendrait à identifier les invariants auxquels échappe l'anthroposophie mais qui indisposeraient et dévoileraient la supercherie de tout système dogmatique (religieux,philosophique, politique ou scientiste) fermé sur lui-même ! Suivez mon regard !!! La France a ceci de cocasse qu'elle s'est (en partie) et en partie seulement, débarrassée du catholicisme au dépend du socialisme libertaire et athée qui influença le jeune Karl Marx. Lorsqu'on constate que les deux rapporteurs de la commission d'enquête parlementaire sont politiquement au PS et à l'extrême-gauche et franc-maçons et je suppute appartenir au Grand Orient de France, on comprends mieux le traitement à charge de certaines structures retenues plutôt que d'autres. Quid de la Franc-Maçonnerie et de son affairisme,de l'Opus Dei,du système UBS bancaire jésuite ? Passez votre chemin si vous tenez à des réponses franches .....

"Alors pour se faire un avis au-delà des préjugés et de l’affectif, il faut s’attacher aux faits, s’intéresser à l’historique d’une doctrine, à son fondateur, à son bagage idéologique, à son épistémologie, à ses réseaux, à son évolution et à la manière dont elle réagit aux critiques. Cela, cher spectateurs, vous pourrez le voir dans les commentaires de cette vidéo ou sur les pages qui critiqueront cette émission consacrée à l’anthroposophie.(...)"

  •  Fort bien ! Pourquoi ne pas pousser l'enquête sur le terrain (en France et à l'Etranger) auprès de tous ceux qui agissent,avancent en conscience dans leurs domaines de compétence,sur les propositions de Steiner et ses successeurs telle par exemple Maria Thun en agriculture (et non sur la foi aveugle en des doctrines dogmatiques).
  • L'épistémologie justement qui est la discipline la plus élevée en philo. Steiner s'est largement répandu sur le sujet pour asseoir conceptuellement la conscience suprasensible qui l'animait d'une part, et d'autre part démontrer que le monde spirituel peut-être accessible non par une mystique qui s'adresse au sentiment mais par le penser (vérité et Science; Philosophie de la Liberté;Mystique et anthroposophie; Enigmes de la philosophie;une théorie de la connaissance chez Goethe etc etc ). Surprenant que Grégoire Perra malgré ses prétentions en philosophie fasse l'impasse sur le sujet, et ne s'y attarde pas, n'est-ce pas ? Par manque d'études ou de compréhension ??? Je mets au défi Jean-Baptiste MALET comme nos juges zététiciens de trouver la moindre erreur logique dans les deux premiers ouvrages : "VERITE ET SCIENCE" ET "PHILOSOPHIE DE LA LIBERTE" ! Hop ! Affutez vos neurones messieurs, ça va chauffer !
  • Si vous critiquez la démarche elle-même hyper-critique des animateurs, alors le niveau de réaction qui s'en suivra prouvera le niveau d'intégrisme (je rajoute) ! Puéril et malhonnête !

"Vous l’ignorez peut-être, mais il y a beaucoup d’anthroposophes. Aucun d’entre eux ne pense appartenir à une secte : la secte, c’est toujours chez les autres. Mais… Ils ont leur maître à penser, Rudolf Steiner, mort en 1925, dont la prose prophétique et absconse réunie en 354 volumes subit une exégèse constante pour lui donner du sens dans le monde contemporain. Ils ont leurs rites, leur attachement au paranormal, aux énergies, à l’astrologie et à un certain regard sur la nature qui peut sonner comme de l’écologie, qui ressemble à un discours solidaire, écoresponsable, porteur de valeurs très positives. Il est à peu près normal de commencer par éprouver de la sympathie pour les idées que les anthroposophes affichent sur leurs têtes de gondoles, comme Pierre Rabhi par exemple. Ils adoptent tous les codes des gentils rebelles en résistance contre le méchant empire. On a envie d’être d’accord avec eux, de croire qu’ils ont des solutions pour nous rendre la vie plus belle."

  •  Concernant la classification de secte, ce n'est pas la même chose que "tendance à dérive sectaire" qui n'est qu'un pis aller  à défaut de trouver de véritables preuves ! Thomas Durand devrait prendre davantage de précaution avant de se voir convoquer au Tribunal ! Un "maître" à penser" et l'histoire en regorge n'est pas forcément indicateur d'une démission de son moi et de sa pensée. Beaucoup de scientifiques respectent et parfois célèbrent (sans tomber dans la vénération) d'autres hommes honorables qui les ont précédés ! Sont-ils pour autant des adeptes conditionnés et des hommes de foi absolument crédules ???
  •  "Absconses" pour celles et ceux qui n'ont pas suffisamment rassemblés toutes les données conceptuelles qui se tiennent et peuvent en partie se vérifier, (ou pas) ! Auquel cas, elles restent à l'état d'hypothèses plausibles ou infirmées par les données réunies de la science si tel est le cas.
  • "paranormal, énergies,astrologie". Deux des trois termes que Steiner n'a jamais employés. Concernant l'astrologie (sidérale), il faisait remarquer que celle-ci et à travers elle l'horoscope, était devenu tellement décadent par rapport à la conscience qu'en avaient les anciens,qu'il ne valait plus rien ! Ces dénominations caricaturales démontrent avant tout une grande ignorance des textes eux-mêmes !
  • Concernant Pierre Rabhi, la fumeuse enquête et cabale menée à son encontre par un journaliste de gauche (pléonasme?) ne tient pas une seule seconde. Derrière l'attaque contre Rabhi, c'est une alternative possible aux multinationales productrices des pesticides et du  techno-scientisme en tant que paradigme inviolable, qui est attaquée et rejetée et qui fait le jeu de ces mêmes multinationales ! Et ce n'est pas son Prix Albert Londres reçu récemment sur les travaux dénonçant les tomates industrielles et autres ketchup de synthèse provenant de Chine ou de Californie et répandues massivement dans les pizzas italiennes qui fera illusion ! (surtout lorsqu'on prend connaissance véritablement de toutes les connivences/réseaux de tous les prix littéraires et jusqu'aux prix Nobel économique ou de la Paix !)
https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2014-1-page-61.htm
https://www.youtube.com/watch?v=s4_F6L33FS8
https://www.monde-diplomatique.fr/2005/02/HENDERSON/11930


"Seulement l’anthroposophie contrôle des écoles, des banques, des usines de fabrication de produits homéopathiques, elle est à l’origine de la biodynamie, elle caresse l’espoir d’un moteur éthérique activé par la pensée humaine, et par bien des aspects, quand on y regarde mieux, elle ressemble sans doute moins aux rebelles qu’à l’Empire."

  • Soyons clair ! les initiatives qui sont retenues ne contrôlent quoi que ce soit mais font la part belle au respect de l'individu et de l'environnement. Relisez "éthique et liberté "ce petit fascicule aux éditions Triades !
  • Sur l'accusation de faire de l'argent par son système bancaire ou faire profiter les copains, je renvoie à nouveau vers le lien suivant : https://aether.news/lire/2018/8/3/transparence-de-lanthroposophie
  • Au sujet de l'éthérique et de son utilisation pratique, comme par exemple du moteur éthérique contrôlée par la pensée, Steiner avait pris connaissance des travaux de Keely (1837-1898) :
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Ernst_Worrell_Keely

"Rudolf Steiner, c’est la confusion constante entre science et spiritualité, un mélange des genres qui ne produit jamais aucune connaissance mais encourage à penser que les autres, tous les autres sont fermés d’esprit. Il n’y a qu’à citer un extrait de son opus 13  « La science de l’occulte » : « Les procédés d’initiation font évoluer l’homme depuis la forme normale de la conscience diurne jusqu’à une activité psychique où il dispose d’organes spéciaux pour ses perceptions spirituelles ».
Nous avons un adage en zététique : l’alternative est féconde."

  •  Pour reprendre Philippe Lenoir,si un dialogue est possible,cela tient pour une grande part à l’évolution de la science elle-même au cours du siècle dernier; à partir de l’étude de l’infiniment petit (monde subatomique), les théories de la mécanique quantique ont montré que la réalité matérielle était beaucoup plus complexe, profonde et mystérieuse qu’on ne pouvait l’imagi­ner selon les modèles de la physique classique héritée de Newton. à l’autre extrême, celui de l’infiniment grand, les découvertes en astrophysique sur les origines de l’univers, et notamment la théo­rie du Big Bang, ont balayé les théories d’un univers éternel et statique, sur lesquels s’appuyaient nombre de savants pour affirmer l’impossibilité d’un prin­cipe créateur. Dans une moindre mesure, les recherches sur l’évolution de la vie et sur la conscience tendent aujourd’hui à relativiser les visions scien­tistes du « hasard qui explique tout » et de « l’homme neuronal ». Le mérite de Steiner est de proposer pas à pas conceptuellement ce que lui arrivait à percevoir par une connaissance suprasensible et dont il s'est attaché à travers son épistémologie et la critique de la position de Kant à démontrer que l'arche qui permet de relier deux disciplines qui semblent irréconciliables (science et religion) demeure dans l'essence spirituelle du penser. C'est en cela que sa démarche est novatrice ! Sa science est d'inspiration goethéenne. Sa philosophie est une synthèse du Platonisme et de l'Aristotélisme enrichi par l'apport du Christianisme. Mon tout est une Sagesse pratique !
  •  Relire " les démarches de la connaissance spirituelle,les lignes directrices de l'anthroposophie ou "philosophie de la liberté,Naissance et devenir de la science moderne, ou plus récemment "Rudolf Steiner et sa relation à la science" de Wolfgang Schad (ed.Triades) L’anthroposophie est une épine dans le pied de notre société moderne. Si elle se présentait comme un mouvement alternatif, réformateur, artistique ou religieux comme les autres, elle serait gentiment tolérée et discutable dans notre société pluraliste. Mais la pierre d’achoppement vient de ce qu’elle se prétend scientifique et se présente comme telle, à l’écrit comme à l’oral. C’est une source d’incompréhension pour beaucoup. Wolfgang Schad, qui est à la fois un biologiste et paléontologue reconnu par l’Université, et un anthroposophe de longue date, a tenté de faire la lumière sur cette question délicate, sans craindre d’ébranler certaines idées toutes faites, de part et d’autre. Après avoir expliqué ce que peut être une démarche scientifique par rapport au spirituel, il montre combien la position de Steiner par rapport au matérialisme était nuancée et mobile. Puis il développe la relation que Steiner a toujours entretenue avec l’idée d’évolution telle qu’elle était développée par Darwin et son disciple Haeckel, notamment lorsqu’il a voulu fonder la notion de réincarnation. Steiner s’est-il parfois trompé ? demande-t-on souvent. Là encore, Schad n’élude pas le problème, et se confronte à la question de l’erreur et de son importance pour tout chercheur, quel qu’il soit.
  •  Si l'anthroposophie ne menait à aucune connaissance vérifiable,aucune praxis dans les domaines d'activités humaines n'auraient pu voir le jour et prospérer comme c'est le cas (médecine, biodynamie ...)! Argument d'autorité reposant sur l'ignorance !

"Oui, nous voulons manger des aliments sains produits dans le respect de l’environnement et des personnes qui travaillent. Oui, nous voulons un système éducatif tourné vers les besoins de l’enfant pour garantir son épanouissement à son propre rythme, et ne pas formater, et donc mutiler, son potentiel. Oui, nous voulons des banques éthiques qui investissent d’abord dans les projets utiles à la société plutôt que dans ce qui est rentable à court terme. Mais devons-nous pour cela de toute force avaler le galimatias vibratoire, le baragouin karmique, l’amphigourique cosmogonie délirante du cacographe Steiner ? Devons-nous accepter que les médias et certains ministères tentent de banaliser un mouvement qui a vocation à tout anthropophiser ?"

  • "anthroposophiser" serait plus adéquat comme néologisme ou barabarisme !

"Car sachez qu’on peut tout anthropophiser : les esprits, bien sûr, mais aussi les portes, le béton, les fenêtres, et les canalisations ; l’épistémologie, la médecine et la politique. L’anthroposophie est une vision globale, un intégrisme ésotérique qui s’empare en priorité des esprits jeunes, comme ce fut le cas pour notre invité qui a connu le mouvement de l’intérieur et pourra nous en expliquer le fonctionnement. Bonsoir Grégoire Perra."

  • les bétons,les fenêtres et les canalisations... ??? Le Goethéanum est en béton armé qui était innovant pour  l'époque, mais de piètre qualité aux vues des travaux de réfection menés depuis lors. Pour le reste,mieux vaut en rire !
  • Pourquoi n'auditionnez-vous pas d'autres anciens élèves ( et ils sont nombreux !) passés par les écoles Steiner-Waldorf ?

Preuve est faite par cette courte dissection de cette éditorial dans le plus pur style zététicien cher à Henri Broch, du manque de sérieux et d'enquête poussée, dont devrait à minima faire preuve son auteur. C'est par ce genre de pirouette, saupoudrée de sarcasmes et d'amalgames malheureusement éculés en prenant un témoin à charges, que l'on prétend faire la lumière sur ce type d'association auprès d'un auditoire qui de toute façon ne recherchera jamais la vérité pour ce qu'elle est....Bien trop confiants aveuglément à boire les paroles de ce genre d'individus qui prennent aisément une posture autoritaire se revendiquant de la science ! Incapable dès le départ et ceci est aussi valable pour Jean-Baptiste Malet de préciser ce qu'implique le terme "anthroposophie".Si l'enquête était rondement menée selon une éthique réelle, les éléments amenés seraient aussi bien à charge qu'à décharge. Or, c'est quasiment la première alternative que le journalisme au service de l'idéologie qui ne dit pas son nom utilise en premier lieu ! Le qualificatif d'irrationnel par des idéologues de la sacro-sainte science contre les médecines y compris traditionnelles répond en religion au qualificatif qu'utilisait l'église Catholique pour diaboliser leurs adversaires d'hérétiques.

Je reprendrai à mon compte ce qu'en avait tiré Charles Robin (essayiste et possédant un master en philosophie) :

" La zététique est une méthode hyper-critique: c'est l'application de la démarche scientifique aux croyances ordinaires. En cela, elle est utile et précieuse, car elle nous incite à faire preuve d'esprit critique, à ne pas gober tout et n'importe quoi sous prétexte d'"ouverture d'esprit" ou de "subjectivité". Le problème, c'est quand certains adeptes de la zététique :
1/ veulent absolument réduire tout le champ de la pensée à cette méthode (on voit ce que ça donne en politique...) ;
2/ prétendent réfuter la valeur d'une pensée au motif qu'elle ne correspond pas à l'état de la science actuel (ce qui empêche ipso facto toute possibilité d'évolution des savoirs, puisque la science ne progresse que par la remise en cause permanente de ce qu'elle est) ;
3/ ne remettent pas en cause leur propre paradigme, à savoir le paradigme naturaliste et matérialiste : partir du principe que tout est matériel, c'est invalider a priori toute autre tentative d'explication des phénomènes (ce qui revient donc à placer la conclusion en amont de la recherche) ;
4/ dépensent toute leur énergie à débusquer les "sophismes" des autres, sans chercher à voir ce qui fait sens dans leurs propos et mériterait une réflexion approfondie ;
5/ sont aveugles sur leurs propres biais et leurs propres préjugés, lesquels entachent leurs postulats de raisonnement. L'art et l'esthétique stimulent la pensée, comme le désir nourrit l'action. A vouloir neutraliser toute émotion et tout recours à l'imaginaire, la pensée finit pas se figer, elle devient froide, impersonnelle, elle n'est plus qu'une pensée encyclopédique (au sens étymologique du mot) : une pensée circulaire, une pensée qui... tourne en rond."


Liens utiles (anglais et français)

http://www.danielhindes.com/Staudenmaier/T/index.php
https://www.defendingsteiner.com/refutations/ps01/Anthroposophy%20and%20Ecofascism.pdf 
https://aether.news/lire/2018/8/3/transparence-de-lanthroposophie
http://www.demeter.fr/consommateurs/vins-demeter/
http://www.editions-triades.com/wp-content/uploads/2017/11/racisme-2.pdf 
http://www.assemblee-nationale.fr/dossiers/sectes/r1687p2.asp
https://navajo-france.com/lettre-ouverte-a-pierre-rabhi-aux-amis-de-pierre-rabhi/ 
https://fabrice-nicolino.com/?p=4615 

Après la présentation de ce rapport parlementaire en 2000 sur les sectes sur France2, une plainte en diffamation a été déposée contre le président de la commission d'enquête parlementaire sur les sectes en rapport avec l’anthroposophie, le député PS J.Guyard.
La XVIIe chambre correctionnelle du tribunal grande instance de Paris a estimé que M. Guyard n'était « pas en mesure de justifier d'une enquête sérieuse » à l'appui de ses accusations, que M. Guyard « a maintes fois fait référence au caractère "secret" du travail de la commission parlementaire », et que « le caractère contradictoire des investigations diligentées s'est résumé exclusivement à l'envoi d'un questionnaire à une soixantaine de mouvements considérés comme sectaires ». En outre, « les juges ont estimé que le préjudice des parties civiles était "important (…) dès lors que les propos diffamatoires avaient été tenus par un député, président de la commission, dont l’autorité et la compétence n’ont pu être mises en doute par le public" ». En appel, en septembre 2001 devant la Cour d’appel de Paris, le jugement de fond sur le rapport sera maintenu mais Jacques Guyard obtiendra la relaxe au bénéfice de la bonne foi .(ça ne s'invente pas !!!!) (Wikipedia)


vendredi 30 novembre 2018

Sur les traces du Graal et de sa réalité historique : La Sierra de la Demanda

Ceux qui s'interrogent encore sur la réalité historique de Graal et sont un minimum connaisseurs d'anthroposophie, connaissaient déjà l'ouvrage de Werner Greub qui tentait d'en retracer les vestiges autour de Montpelliéret,St Guilhem le désert jusqu'à Arlesheim. Mais Rudolf Steiner donna d'autres indications plus précises tant sur la période historique initiale ( 9ème siècle) que les environs géographiques qu'il situa dans le domaine de La Demanda aux confins des provinces de Burgos, La Rioja et Soria.

Je remercie Nathalie de m'avoir fourni cet excellente présentation d'Antoine Dodrimont tirée d'une conférence faite en 2016 en guise d'introduction lors d'une excursion par un petit groupe d'études d'anthroposophes par la suite.


La vérité authentique n'est pas la vérité
mais l'erreur transformée .
La véritable réalité n'est pas la réalité,
mais l'illusion dévoilée.
La vraie pureté n'est pas la pureté originelle
mais l'impureté purifiée.
Et ce qui est véritablement le bien ce n'est pas le bien originel,
mais le mal surmonté.
Ceci est valable pour tout l'Univers
y compris pour les Dieux.
Car, sur le chemin de la transformation du mal,
peut naître quelque chose de nouveau
qui à l'origine ne se trouvait pas dans le bien.

Dieu s'étant créé les adversaires,
il s'est mis lui-même dans l'obligation
de révéler de façon toujours nouvelle
son essence la plus profonde.

                                                                                                                         Friedrich Benesch



LE GRAAL 



Par rapport au Graal, il est souvent question d’une quête. Aussi bien le Conte du Graal de Chrétien de Troyes que le Parzival de Wolfram von Eschenbach racontent la Quête du Graal. L’histoire du principal représentant de la fraternité du Graal, Perceval, est celle d’une longue recherche remplie d’aventures, c’est-à-dire d’une quête !

Recherche, quête, question : ces trois mots désignent un état d’esprit, une manière d’être, une sorte de mentalité que l’on pourrait résumer sous le vocable d’esprit du Graal. Cet esprit consiste à se poser des questions pour avancer pas à pas , graduellement (du lat.médiéval gradalis, qui a donné gradale, Graal) vers ce qui se révélera un jour comme la réponse, autrement dit le Graal. Ici, nous pourrions évoquer les paroles de Rainer Maria Rilke : « Vivez avec vos questions et vous entrerez dans vos réponses » .
Ceci est d’une très grande importance, car on ne peut pas savoir à-priori, avant d’avoir entammé la quête, ce qui se révélera peu à peu sur le chemin qui s’ouvre à celui qui cherche . L’essentiel réside dans le fait de prendre une initiative, de décider de faire des pas et d’avancer sans crainte à partir de ses propres questions.

C’est dans cet état d’esprit qu’il me paraît important de placer cette session. Cela revient à en faire individuellement une période de recherche personnelle avec d’autres, dans laquelle les questions que l’on se pose humblement sont plus importantes que les certitudes que l’on attend impatiemment. Une telle démarche a affaire avec la grande question du mal si présente à notre époque. Lors de sa première venue au château du Graal, Perceval ne pose pas la question de savoir ce que signifie la lance qui saigne, ni à qui est destiné le calice que porte une jeune fille. Et Chrétien de Troye, qui rapporte les faits, de conclure : « J’ai bien peur que le mal ne soit fait ».


CONTEXTE DE L’EMERGENCE D’UNE CHEVALERIE DU GRAAL


Les principaux récits concernant l’épopée du Graal datent des années 1180-1280 , c’est-à-dire du 13 »ème siècle, l’âge d’or du Moyen-Age. Mais, ils se rapportent à une époque antérieure. Comme Rudolf Steiner l’a confié à Walter Johannes Stein et aux élèves de la 11ème classe de l’école Waldorf de Stuttgart le 16 janvier 1923, il s’agirait des 8ème - 9ème siècles. Rudolf Steiner précisa la chose lors d’un entretien ultérieur avec Stein : « oui, l’époque de Perceval est le tournant des 8ème - 9ème siècles. Les descriptions qui sont données le montrent de façon la plus précise . Le 8è et le 9è siècle sont vraiment caractérisés par le fait que l’on a versé beaucoup de sang (1). » Or, le tournant des 8è et 9è siècles coïncide avec l’époque de Charlemagne , devenu roi des Francs en 768, ensuite empereur en 800 et est décédé en 814.


Autel de l'église de San Juan de la Pena


Quant au lieu, Rudolf Steiner a indiqué que l’origine des communautés du Graal se trouvait dans le Nord de l’Espagne. Ici, nous pouvons nous demander : « pourquoi le Nord de l’Espagne ? ».Rudolf Steiner y répond dans une conférence du 16 avril 1921 (2) en évoquant le fait que la pensée abstraite s’est répandue en Espagne avec la conquête arabe, une pensée telle qu’elle ne permettait pas de pénétrer dans les grands mystères de la vie spirituelle, en particulier le Mystère du Golgotha, situé au centre de l’histoire de toute l’humanité. Or, la conquête arabe a eu lieu entre 711 et 714, un très court laps de temps, à partir duquel cette pensée abstraite et matérialiste a commencé à se diffuser en Espagne d’abord, en Europe par la suite.

Or, nous savons que les Maures n’ont pas conquis toute l’Espagne. Dans l’extrême Nord-Ouest, une région a échappé à leur main-mise, une région qui s’étend des Asturies jusqu’au Sud des Pyrénées, en passant par le pays des Vascons.






C’est précisément vers cette région que nos regards sont invités à s’orienter pour trouver les deux premiers châteaux du Graal. Rudolf Steiner a donné à ce propos une indication à l’eurythmiste Ilona Schubert. Je l’ai déjà mentionnée lors de la session sur le Catharisme (2015), en allant à Monségur. Mais, alors, j’en ai donné une interprétation erronée. Depuis lors, grâce à l’ouvrage de Manfred Schmidt Brabant sur Compostelle (3), j’ai pu éclaircir l’indication, au demeurant un peu obscure. Je la rappelle : « Tracez une ligne diagonale à partir du monastère construit dans les rochers à San Juan de la Pena, de la même longueur vers le Nord-Est en France jusqu’à Montségur, que San Juan de la Pena se trouve au Sud-Ouest, et vous trouverez les deux premiers châteaux du Graal. » Cette phrase difficile à comprendre s’éclaircit si on la lit comme suit : « Tracez une ligne...de San Juan de la Pena jusqu’à Monségur au Nord Est de la même longueur que vous prolongerez cette ligne de San Juan de la Pena vers le Sud-Ouest ». Si on fait cela, où tombe t’on ? Manfred Schmidt Brabant nous l’indique : « On entre dans la région que, de tous temps en Espagne on qualifiait de Pays du Graal, la Sierra de la Demanda. C’est un pays sauvage de montagne, désert à 30 miles à la ronde » (4) Soulignons ici que l’espagnol « demanda » traduit notre mot « question », d’où dérive « quête ».


https://www.routard.com/reportages-de-voyage/cid137258-espagne-la-demanda-sierra-secrete.html

Cette brève description correspond à celle que donne Rudolf Steiner dans la conférence de 1921 : « Ce n’est pas un simple hasard si ce temple du Graal fut situé en Espagne, en un lieu isolé ; il fallait marcher longtemps en tournant le dos à la vie terre-à-terre, franchir des barrages de buissons épineux, pour atteindre le temple spirituel qui contenait le saint Graal (5) . »

A partir de cette indication, nous pouvons nous imaginer que, s’il y a eu des châteaux du Graal physiques, ils étaient suffisamment difficiles d’accès qu’ils ne pouvaient être atteints que par des personnes qui, suivant une quête spirituelle et informés de leur existence, devaient les chercher « en tournant le dos à la vie terre-à-terre « et en s’enfonçant dans des forêts profondes. La recherche des châteaux devaient faire partie de la démarche spirituelle de ces chevaliers en quête d’initiation. Et, quand ils trouvaient ces châteaux, c’étaient pour vivre, à l’abri de leurs palissades, dans un temple spirituel, là où ils pouvaient, au sein de la confrérie, faire des expériences suprasensibles en lien avec le saint Graal. Ici, nous pouvons nous demander qui a bien pu établir les premiers châteaux du Graal dans la Sierra de la Demanda. Pour répondre à cette question, ils nous faut observer que,dans la conférence déjà citée de 1921, Rudolf Steiner nous oriente, d’une part vers des aspects essentiels du Mystère du Graal et d’autre part, vers la personnalité qui l’introduisit sur la terre :

1) Les deux aspects essentiels sont ceux du sens profond du pain et du vin en lien avec la Sainte Cène et de l’action de Joseph d’Arimathie , qui recueillit le sang coulant des plaies du Christ le vendredi de la crucifixion. « Le pain, nous dit Rudolf Steiner, est comme un résumé, un extrait de toutes les forces du cosmos, tandis que le sang est un extrait de l’essence humaine. Dans la Cène, le vin n’en est que le symbole extérieur. Par le pain et le sang un mystère universel se révéla en Europe aux rares esprits dont le développement intérieur équivalait vraiment à celui des écoles ésotériques . Ils dépassaient de cent coudées le niveau de la population européenne (6). » Quant à Joseph d’Arimathie, avec lui, nous avons affaire au premier Gardien du Graal, directement lié au Mystère du Golgotha. Je l’évoquerai à la fin de la conférence.

2) Venons en maintenant au premier héros du Graal et apprenons à le découvrir peu à peu à partir du récit de Wolfram von Eschenbach. Lorsqu’il est parvenu, pour la première fois, au château du Graal, Perceval voit la reine Repanse de Schoie, accompagnée de jeunes demoiselles, emporter les objets précieux qu’elles avaient précédemment amenés dans la salle où se tenaient les convives. « Perceval, dit le récit, les suivit du regard. Avant que la porte se refermât, il aperçut dans la chambre voisine, étendu sur un lit de sangle, le plus beau vieillard qu’il eût jamais vu. Je puis le dire avec vérité : les cheveux et la barbe de ce vieil homme étaient plus gris encore que le brouillard (7). » Cependant, le poète tait le nom du vieillard. Cultivant la tension dramatique de l’épopée, il en reporte la révélation à plus tard. Perceval doit attendre le moment de rencontrer la personne qui lui fera connaître ce nom.

Après avoir quitté le château du Graal sans avoir posé la question décisive qu’il aurait dû poser, Perceval rencontre une jeune dame qui porte un chevalier mort. Il ne la reconnaît pas tout d’abord, mais il apprend d’elle ce qui concerne le château où il a été hébergé et la région où il se trouve. Manifestement, Sigune, qui se révèlera être sa cousine, est bien au courant de ce qui a trait au château du Graal. Elle lui demande alors d’où il venait et poursuit : « Il n’est pas vraisemblable qu’aucun chevalier entreprenne de s’aventurer dans ce désert. Un étranger qui ne connaît point ces lieux pourrait ici souffrir de grands dommages. »( à son écu, elle a vu qu’il était étranger à la région). « Et pourtant, poursuit-elle, si vous veniez de lieux habités, vous n’auriez pas eu la patience de traverser toute cette forêt . A trente lieux à la ronde on n’a jamais taillé pierre ni pieu pour édifier une demeure, si ce n’est quand on construisit le château qui s’élève ici, tout seul à l’écart (8). « Par ces paroles, Sigune nous montre qu’elle a perçu qui était son interlocuteur et le sens de la quête qui le conduit en cette contrée. Dès lors, dans la mesure où des propos importants doivent pouvoir rencontrer une oreille préparée, elle peut révéler à Perceval le nom du héros qui a amené le Graal sur terre. « Je ne crois pas, poursuit-elle, que ce château vous soit connu. On l’appelle Monsalvage. Le royaume du maître du château porte le nom de Terre Salvage. » ( Littéralement le nom Montsalvage signifie « Mont sauvage », mais dans sa signification spirituelle, on peut le nommer « mon Sauveur »). C’est à ce moment-là que le nom du premier roi est prononcé « Ce royaume fut transmis par le vieux Titurel à son fils : le roi Frimutel – ainsi s’appelait le vaillant héros- acquit grand renom par ses prouesses. Mais il fut tué d’un coup de lance dans un combat où l’avait engagé l’amour . » Frimutel est le père d’Amfortas qui est le roi de Monsalvage, « torturé par un mal opiniâtre (9). » Nous savons maintenant que c’est Titurel qui est à l’origine du royaume de Montsalvage et que c’est probablement lui qui a fait construire un premier château pour le Graal, dans un lieu désert, sauvage et inhospitalier.



TITUREL DANS LA LEGENDE D’ALBRECHT VON SCHAFFENBERG



Nous avons, dans la légende « Le jeune Titurel » d’Albrecht von Schaffenberg une tradition qui nous relie à l’Espagne du Nord-Ouest. D’après cette légende, Titurel serait le fils de Titurison qui aurait épousé Elysabel, fille du roi d’Aragon. Le couple serait resté stérile de longues années, jusqu’à ce qu’il entreprenne un pèlerinage en Terre sainte, au Saint Sépulchre. Leur prière fut entendue. Elysabel conçut un fils. « A sa naissance, un ange lui promet qu’il serait dans une chaste jeunesse un combattant de la foi, mais auparavant un compagnon (Genosse) de l’ange. Avec une force supérieure, il devrait défendre la chrétienté contre les païens et pour salaire il pourrait se vêtir de l’éclat du soleil (10). » Et concernant la région, Albrecht précise : « Qui est allé en Galice, connaît bien San Salvator (Saint Sauveur) et Salvaterre. »

Nous nous trouvons là devant une mission terrestre de défense de la chrétienté face aux païens, une tâche qu’il accomplit avec son père. Si les païens dont il est question désignent, comme c’est généralement le cas à cette époque, les musulmans qui ont envahi l’Espagne chrétienne à partir de 711, nous pouvons déjà situer l’action de Titurel dans le nord de l’Espagne après cette date, sans pouvoir en dire davantage. Mais, avec Titurel, nous nous trouvons ici surtout devant une mission spirituelle qu’expriment non seulement le combat pour la foi, mais le compagnonage de l’ange, sur lequel nous reviendrons, et un lien avec la lumière solaire, symbole du Christ. En outre, avec le pèlerinage de ses parents en Terre Sainte, qui permettra sa naissance, une relation est établie avec le Mystère du Golgotha, d’où vient le Graal, avec lequel Titurel se rattache étroitement, comme nous allons le voir.
Pour connaître Titurel, nous pouvons nous tourner vers la leçon ésotérique donnée le 27 août 1909 à Munich, qui nous ramène à l’époque suivant la résurrection du Christ. « Lorsque, nous dit Rudolf Steiner, la lumière du Christ éclaira l’Orient, une grande entité initiée resta retirée ( dans les mondes spirituels), et son accueil fut préparé dans les peuples d’Europe du Nord. Cet initié s’incarna à une certaine époque pour insuffler à l’humanité la compréhension de toute l’importance de l’évènement christique. La légende du Saint Graal nous raconte l’incarnation de cet initié haut placé qui fut porté par des anges d’Orient vers l’Occident comme maintenu, flottant par dessus la terre. Le Gardien du Graal, le roi Titurel, fut l’incarnation de ce grand initié (11). » Titurel , cet initié d’une époque pré-chrétienne, resta donc dans le monde spirituel pendant des siècles, jusqu’à ce qu’il s’incarne,pour permettre à l’humanité de comprendre « toute l’importance de l’évènement christique »

Pour connaître plus précisément la mission de Titurel sur terre, nous pouvons à nouveau nous rapporter à la conférence du 16 avril 1921 où Steiner décrit les quelques êtres – un petit groupe d’hommes – qui donnèrent forme au mystère du Graal. C’étaient des êtres qui « savaient que ce mystère du Graal ne se trouve pas sur terre. Ils voyaient autour d’eux grandir la raison logique qui florissait sous l’influence de l’arabisme. Ils voyaient les intellectuels de l’époque perdre l’habitude de pénétrer le sens des phénomènes extérieurs pour ne faire que la description de leurs caractères apparents. Or , se disaient-ils, il faut pénétrer jusqu’au mystère du pain que le Christ a rompu dans la même coupe où plus tard Joseph d’Arimathie recueillit son sang . Cette coupe fut ensuite apportée en Europe mais, dit la légende, des anges la conservèrent au-dessus de la surface de la terre jusqu’à ce que Titurel vint construire sur Montsalvat un temple qui soit l’abri de cette coupe sainte en laquelle se résument les mystères du pain et du sang. Les êtres qui étaient devenus en Europe des représentants de la sagesse désiraient conserver dans le sanctuaire sacré de ce temple une vision que n’obscurcissent ni les nuages de l’abstraction ni les récits purements extérieurs. Ce fut le mystère du Graal, mystère du cosmos, perdu depuis le déclin de l’astronomie antique, mystère du sang disparu en même temps que la médecine d’autrefois (12) .»

Si nous cherchons à mieux situer dans le temps l’entrée en scène de Titurel, en rassemblant les données dont nous disposons, nous pouvons dire qu’il était un vieillard chenu quand Perceval l’a entrevu au château du Graal. Or la geste de Perceval se situe, d’après Rudolf Steiner au tournant du 8e et du 9e siècle. Comme trois générations les séparent, nous pouvons légitimement poser comme hypothèse plausible les années 730-740. A ce moment, l’invasion de l’Espagne a eu lieu depuis une vingtaine d’années et Charles Martel arrête les arabes à Poitiers (732).

Concernant le contexte spirituel, outre les indications déjà données sur l’arrivée en Europe d’une pensée abstraite matérialiste, nous ajouterons l’importance croissante donnée, dans l’Église, aux phénomènes extérieurs de la vie du Christ, ainsi qu’aux formulations dogmatiques des vérités chrétiennes. De plus, nous ne sommes pas loins du moment où, au 9è. Siècle, la conception trinitaire de l’homme se réduira à un complexe de corps et d’âme, perdant de vue la réalité de l’esprit. Et si nous nous interrogeons sur l’évolution de la conscience humaine, c’est au 8e siècle, dira Rudolf Steiner en 1924, que les êtres humains commencent à prendre conscience qu’ils ont des pensées, qu’ils produisent eux-mêmes ces pensées et que dès lors elles leur sont propres, elles leur appartiennent. Nous sommes au début d’un processus de longue haleine qui sera vraiment effectif à la Renaissance. Il en découlera comme conséquence qu’ils perdront peu à peu la conscience de l’origine suprasensible des pensées, venant aux hommes grâce aux inspirations angéliques, dont on était encore conscient à l’époque de la scolastique. Perdant cette conscience, ils acquerront une autre conscience d’eux-même et du monde.

Sur un tel arrière-plan, apparaît nettement la nécessité de l’avènement d’une autre « culture » pouvant proposer un chemin de développement différent que celui du matérialisme en train de s’instaurer, et en mesure d’en tempérer les effets unilatéraux. C’est là tout l’enjeu d’une « culture du Graal » proposant de grandes imaginations d’essence christique à des personnes appelées à développer une pensée imaginative de nature suprasensible permettant de percevoir et de comprendre le sens de l’évènement central de l’histoire de l’humanité.

En conclusion de cette première partie de l’exposé, nous pouvons imaginer, en la personne de Titurel, la figure d’un très haut initié, capable de percevoir le Graal dans le monde spirituel, dans la sphère des anges qui le gardent précieusement, à savoir dans le domaine de la pensée imaginative. Il reçoit la mission de le faire descendre sur la terre à un moment crucial de l’histoire spirituelle de l’humanité . Où cet acte se déroule-t’il ? Comme le laisse entendre Walter Johannes Stein, cela se déroule dans son propre être , à l’intérieur de son âme. Ensuite, il construit un château en trente ans , un nombre symbolique en lien avec la vie de Jésus, le porteur du Christ. Il s’appelle Monsalvage ou Monsalvat, ce qui renvoie à l’image du sauveur. Il est perdu au Nord-Est de l’Espagne, dans une contrée sauvage,ce qui implique d’être déjà informé sur la région où il se trouverait et de devoir faire de sérieux efforts pour y parvenir. C’est là une première étape périlleuse d’un parcours qui conduira le candidat à l’initiation du Graal vers le cadre extérieur où se déroulera la suite de sa quête. Dans ce château, il rencontrera le maître et les chevaliers qui auront ,comme lui, convergé vers ce lieu secret. Le maître du château est le roi du Graal, son premier protecteur. A l’intérieur du château, nous pouvons imaginer un endroit particulier, un temple, où pouvaient avoir lieu des rituels permettant d’accéder à la vision imaginative, à la vision intérieure des symboles du Graal, à savoir la lance sanglante et la coupe ayant recueilli le sang du Christ. Ces images et probablement d’autres pouvaient ensuite faire l’objet d’interprétations données par le maître. N’oublions surtout pas que des femmes, comme Répance de Schoie et Sigune, étaient associées aux expériences du Graal.



AMFORTAS



Je voudrais maintenant évoquer le deuxième personnage important de l’épopée, à savoir Amfortas. C’est le petit fils de Titurel. Il est aussi le frère d’Herzéloïde, mère de Perceval. Il est devenu roi du Graal à la mort de son frère Frimutel. Quand Perceval le rencontre à Montsalvage, c’est un roi blessé, qui ne peut plus jouer son rôle de roi du Graal. Pour cette raison, la confrérie du Graal connait une profonde affliction. Grâce à l’ermite Trevizent, frère d’Amfortas, Perceval apprendra quatre ans et demi plus tard, quelle était la blessure d’Amfortas, comme nous le rapporte Wolfram von Eschenbach. Quand il avait été en âge d’aimer , Amfortas avait choisi une dame qui ne correspondait pas à celle qu’il aurait dû élire. En effet, « le roi du Graal qui recherche l’amour d’une femme autre que celle dont le nom est apparu sur la pierre, est voué à une dure expiation et à des tourments qui lui déchirent le coeur. Mon frère, qui était aussi mon seigneur, élut pour amie une dame qui lui semblait de noble caractère...Il se mit à son service et montra pour elle grande vaillance...Il conquit grand renom dans ses aventures...Son cri de guerre était : Amor ! Mais ce n’est pas là un cri qui s’accorde pleinement avec l’humilité...Un jour, le roi chevauchait seul. Il cherchait aventure ; il espérait, pour sa joie, obtenir amoureuse récompense ; il était dominé par la convoitise d’amour. Dans un combat singulier , il fut blessé dans ses parties viriles par une lance empoisonnée ; et jamais plus ton doux oncle ne recouvra sa santé (13). »

Dans une conférence du 7 février 1913, prononcée, à Berlin,à l’occasion de la fondation de la Société anthroposophique (14), Rudolf Steiner nous livre une analyse de grande ampleur sur l’âme d’Amfortas. Il y évoque trois personnalités :
le roi Arthur, Amfortas et Perceval, qu’il met, chacune, en relation avec les trois parties de la vie de l’âme : âme de sensibilité, âme de coeur ou de raison et âme de conscience. Amfortas vit dans l’âme de coeur ou de raison (ou âme d’entendement). C’est une âme écartelée entre l’ aspiration vers le monde spirituel et l’attrait des plaisirs terrestres. Steiner donne un autre exemple d’une telle âme déchirée, en la personne de Goethe, qui a ainsi vécu le destin des âmes modernes. « C’est ce qu’il y a de mystérieux et de si difficile à comprendre dans des natures comme celle de Goethe. C’est aussi ce qui se manifeste par tant de mystères dans les âmes modernes. Tout ce qui est double en elles atteint d’abord l’ame de coeur ou de raison, qui se dissocie en ces « deux âmes » dont l’une peut plonger assez intensément dans la matière, et l’autre s’élever vers le spirituel (15). Cette analyse est intéressante dans la mesure où elle nous permet de nous situer dans la quête du Graal par rapport à cette personnalité d’Amfortas dont les caractéristiques d’âme vivent aussi en tout homme moderne. Elle nous donne aussi l’occasion d’évoquer le destin de Trevizent qui a fait volontairement pénitence pour son frère. Toujours est-il qu’Amfortas était déchu de son rôle de roi du Graal et que la communauté des chevaliers du Graal était en attente d’un successeur, digne de prendre sa place. C’est ainsi que nous pouvons en venir à l’histoire de son neveu.



PERCEVAL



Concernant Perceval, celui-ci nous apparaît d’abord comme un jeune homme simplet. Il est plein de naïveté, de candeur, concernant les affaires du monde, par exemple la chevalerie. Il ne connaît que la nature avec laquelle il entretient un profond lien aussi bien en matière d’ usages courant comme la chasse,qu’en matière spirituelle. Dans ce domaine, il vit avec une religiosité naturelle dans laquelle sa mère l’a élevé. La raison souvent invoquée pour cette forme d’éducation est que sa mère craignait par dessus tout que son fils devienne chevalier et subisse le sort tragique de son père Gamuret tué au loin. Il s’agit là d’une raison réelle, mais extérieure. De son côté, Rudolf Steiner a évoqué une raison plus profonde qui se rapporte à son lien avec le christianisme. Il en parle à Berlin, le 6 janvier 1914, lors d’une conférence consacrée au 5e évangile (16). Perceval ne devait pas entrer en relation avec la doctrine extérieure du Christianisme. En effet ses représentations ont toujours affaire au monde sensible. Au contraire, il devait rencontrer l’impulsion du Christ dans les profondeurs de son âme, une âme vierge de tout contenu préalable. Précisons ici qu’une des caractéristiques de l’âme de conscience est d’être une âme vide de contenu, une âme qui doit se donner ses propres contenus par l’activité du Je conscient. L’adhésion préalable au christianisme exotérique officiel l’aurait entravé dans sa propre quête, qu’il avait à mener à partir de l’âme de conscience individuelle.

Si nous en revenons au récit, l’adolescent décide de quitter sa mère et son univers protecteur, pour partir à l’aventure. Mais à peine l’a-t’il quittée que sa mère meurt en le voyant s’éloigner. De la sorte, Perceval commet une faute que lui révélera l’ermite. Ensuite, il en commet une autre en volant un baiser à une jeune dame, qu’il voue ainsi aux foudres de son fiancé. Perceval bousculera encore tous les codes de la chevalerie en s’arrogeant le droit de tuer le chevalier vermeil, avant de lui ravir ses armes. Jusque là, Perceval est un simplet naïf qui vit en lien avec les forces de la nature, en dehors des formes de la société chevaleresque et du christianisme extérieur de l’Église.




Eglise Templière de San Bartolome de Ucero

On peut dire qu’il entre dans la civilisation grâce à la formation chevaleresque donnée par Gornement, qui lui apprend le maniement correct des armes et lui enseigne le code chevaleresque. C’est aussi lui qui l’adoubera chevalier. Ensuite, il s’applique à suivre sa vocation chevaleresque en délivrant une dame d’une servitude assurée, vu que son château est assiégé et qu’elle n’a plus suffisamment de guerriers à disposition pour se défendre. Non seulement il la délivre mais, dans la foulée, il l’épouse, ce qui lui permet d’embrasser la condition conjuguale. Certes, il quitte bientôt la jeune épousée pour poursuivre sa quête, mais un lien est créé avec elle, dont il se souviendra souvent, et il reviendra vers elle plus tard.

Jusque là, nous voyons que Perceval a surmonté sa candeur adolescente pour vivre avec courage la condition chevaleresque. Il se situe ainsi dans la mouvance de la chevalerie arthurienne, dont Steiner a parlé aux élèves de la 11e classe de l’école Waldorf de Stuttgart les décrivant comme des chevaliers errants combattant dans des forêts sauvages, en des temps extrêmement violents.Ils apparaissaient de temps à autre aux habitants de ces contrées, les détournant alors des combats et rapines. « Ces chevaliers...qui apparaissaient dans leurs armements brillants étaient ceux qui, dans ce temps sanglant, se préoccupaient d’un ordre sanglant. Le centre de cette chevalerie dispersée était les chevaliers d’Arthur ou, comme on peut aussi les nommer, les ‘chevaliers du glaive’. Ils avaient leur centre dans le Nord de la France et en Angleterre (17). » Dans la foulée, Steiner évoque l’existence d’autres chevaliers et, très pédagogiquement, il amène les élèves à découvrir qu’il s’agit des « chevaliers du verbe ». Nous avons là une appellation qui désigne la Chevalerie du Graal à laquelle Perceval est destiné. Le premier pas qu’il franchira en ce sens le conduira au Château du Graal.

Dans ce château règne un roi que l’on appelle roi-pêcheur, un roi blessé : Amfortas. A l’arrivée de Perceval, il le fait désarmer avant de lui faire remettre une épée . C’est un évènement étrange qui nous interpelle. Nonobstant le sens qu’il conviendra de donner à cette nouvelle épée, nous pouvons déjà constater qu’il y a là un signe, celui d’un changement de condition offerte au nouvel hôte. Ceci est le prélude à une expérience très importante rapportée par Chrétien de Troyes (18). Dans la chambre où il se trouve en compagnie d’Amfortas et d’autres convives, il voit venir un cortège de personnes portant des objets insolites : un jeune homme avec une lance qui saigne et une demoiselle avec un Graal, c’est-à-dire un vase en or qui brille bien plus que la lumière des candélabres. Devant la lance, Perceval, « le jeune homme...voit cette merveille. (Mais) il s’est retenu de demander comment pareille chose advenait » . Et le jeune homme vit aussi passer le Graal « et il n’osa demander qui l’on servait de ce Graal ». Ce qui importe ici de relever, c’est que Perceval voit des objets merveilleux, étonnants, qui n’appartiennent pas au monde des perceptions ordinaires. Nous sommes manifestement dans un autre monde, de nature suprasensible.

Comment le caractériser d’avantage ? C’est un domaine où vivent des images que l’on ne peut percevoir que dans un état de conscience subtile, une conscience que l’on qualifiera d’imaginative. De telles images naissent dans son for intérieur, mais ne contiennent pas leur signification. Pour les comprendre, il faut poser les questions pertinentes, celles-là qui peuvent conduire au sens profond des choses offertes à la clairvoyance. Or susciter des questions dans son âme appelle un dépassement de soi, qui implique la prise de conscience qu’il existe un niveau supérieur à celui qui a été atteint. C’est le point de départ d’un nouveau cheminement qui pourra conduire peu à peu à l’ initiation. Si nous distinguons bien, comme le fait par ailleurs Rudolf Steiner (19), les deux états de clairvoyant et d’initié, nous pouvons considérer que Perceval est parvenu à celui de clairvoyant. Il doit encore conquérir celui d’initié. C’est pourquoi il doit quitter le château du Graal au matin suivant, sans rencontrer âme qui vive. N’ayant pas pu accéder au niveau de la question, il doit redescendre sur terre pour poursuivre sa quête. Celle-ci est faite nécessairement de nouvelles épreuves intérieures. Ainsi, après avoir dû passer par la candeur, Perceval est maintenant confronté au doute, que l’on peut qualifier d’incertitude existentielle sur la pertinence de ses actes et de son comportement en général. Tout se passe comme si les assises intérieures chancelaient. Mais, pour franchir ce pas,il a besoin d’une personne qui l’aide pour éveiller sa conscience ; se sera sa cousine Sigune qui le place directement face à ses fautes. Une telle conscience de ses fautes, de ses erreurs, entraîne le doute sur soi-même, sur ses compétences morales. De là peut naître en soi le retournement, la remise en question qui permet de se redresser et de reprendre confiance pour poursuivre la quête.

Sigune lui délivre aussi une connaissance importante sur l’épée qu’il a reçue, lui disant qu’elle se brise quand on l’a utilisée et que, pour la réparer, il faut la reconduire à la source pour la tremper dans l’eau régénératrice. Pour saisir le sens de ces propos énigmatique, nous pouvons nous référer à l’entretien déjà évoqué entre Rudolf Steiner et les élèves de la 11eclasse de l’école de Stuttgart. Steiner prit le livre des mains de Stein et lut jusqu’au passage suivant :

« L’épée donne le premier coup. Pourtant au deuxième elle se brise. »

« L’épée du Graal disait le Dr. Steiner se brise quand elle vieillit. Alors ont doit ramener à la source ce qui n’est plus que morceaux brisés. Le vieux doit être renouvelé à la source vivante. Là, à la source de l’esprit, l’épée du Graal redevient complète (20). » Quand on sait que les chevaliers du Graal sont des chevaliers du verbe, cette épée à double tranchant ne peut représenter que l’épée du verbe, de la parole capable d’exercer la discrimination nécessaire entre le vrai et le faux, entre le juste et le non-juste...Or une telle parole, qui repose sur l’activité de connaissance, ne peut s’exercer que dans une situation donnée ; elle n’est pas reproductible, encore moins généralisable. Ceci nous permet de comprendre qu’elle doit toujours être renouvelée dans la vie de l’esprit pour pouvoir s’appliquer à une nouvelle situation. Une telle parole repose sur « l’intuition morale » présentée dans « La philosophie de la liberté ». Nous pouvons d’autant mieux saisir le sens de cette interprétation que toute parole relative au Graal s’inscrit dans l’âme de conscience qui, vide de contenu préalable, appelle constamment celui qui s’en fait l’interprète à se relier, en situation, au monde spirituel pour en recevoir les intuitions.

L’étape suivante de la quête de Perceval va le conduire vers l’ermite Trevrizent, une étape décisive, car Perceval va s’élever à la conscience de qui est le Christ, dont il n’avait pas de connaissance préalable, et sans laquelle il ne pourrait pas parvenir jusqu’à la pleine conscience de son véritable JE. Dans son errance prolongée, Perceval a perdu tout repère quand il rencontre un vieux chevalier, accompagné de sa famille, qui lui reproche de chevaucher armé le vendredi saint. Et de ne pas consacrer cette journée à la prière. Dans sa réponse, Perceval montre le profond désespoir qui l’habite: « Seigneur, je ne sais plus d’aucune façon quand commence l’année ni quel est le compte des semaines. Je ne saurais plus dire quels sont les noms des différents jours. Jadis je servais un être auquel on donne le nom de Dieu. C’était avant qu’il eût permis que je fusse l’objet d’outrageantes moqueries et qu’on me couvrît d’ignominie. Jamais en mon coeur je n’ai cessé d’être fidèle à Celui dont l’aide m’avait été promise. Mais cette aide, il ne me l’a jamais accordée (21). »Le vieillard lui révèle alors le sens de ce jour et l’invite à poursuivre son chemin jusque chez l’ermite : « Vous trouverez non loin d’ici la demeure d’un saint homme ; il vous donnera conseil, il vous dira comment racheter votre faute ; et si vous voulez lui confesser votre repentir, il vous délivrera de votre péché (22). » Après avoir hésité à les suivre, Perceval, courroucé contre Dieu, décide de poursuivre sa route. Et du fond de son désespoir, surgit le retournement : « Aussi commença-t’il à ressentir en son coeur une grande souffrance. Il se prit à penser à Celui qui fait l’univers, au Créateur et à sa puissance sans borne. » De la sorte , il pousse lui-même la porte qui ouvre le coeur à la prière : « Qui sait pourtant si Dieu ne m’accordera pas son secours et ne chassera pas de mon coeur tout ce deuil ?…S’il est vrai qu’en ce jour il dispense son secours aux hommes qu’il m’aide donc, s’il en a le pouvoir (23). » Ainsi naît peu à peu la confiance pour laisser aller son cheval avec l’aide de Dieu, pour le conduire vers la Fontaine Salvage où vivait retiré l’ermite Trevrizent qui révèle à Perceval ce que Kyot a transmis concernant le Graal.

Perceval redit à nouveau son désespoir et sa colère contre Dieu. Il est dans une situation où l’âme est parvenue à la limite de ses possibilités de vivre et où s’offre à elle de décider d’aller de l’avant en cherchant l’aide bénéfique. L’ermite peut alors aider notre héros en lui suggérant d’abandonner sa colère et de faire confiance à Dieu, ce qui revient à accepter son destin présent pour faire naître du neuf dans sa vie. Il lui propose encore de lui confier ses soucis et ses péchés, lui proposant de le conseiller. Sur ce, Perceval lui déclare : « Ce qui me tourmente sur tout chose, c’est le souhait d’approcher le Graal. C’est ensuite celui de revoir mon épouse … Ce sont là les deux objets de mon douloureux désirs (24). Dans ces paroles s’exprime la volonté de Perceval, à partir de laquelle l’ermite peut déployer son action bienfaitrice. La rencontre entre Perceval et Trevrizent a ceci d’extraordinaire qu’elle va permettre à Perceval d’apprendre l’histoire du Graal à laquelle il a affaire de par sa destinée, tout en découvrant les fautes commises, qu’il devra expier, avant de reprendre sa quête. Concernant l’histoire du Graal, il apprend ce que nous avons déjà évoqué concernant la lignée du Graal jusqu’à Amfortas. A propos de ce dernier, il découvre le sens de la blessure qui n’a jamais pu être guérie, ainsi que l’attente qui règnait dans le château de voir le jeune homme, dont la venue était annoncée, poser la question : « Seigneur, d’où vient votre détresse ?». Cette question , personne ne devait la lui suggérer, car elle serait alors sans effet. Pourquoi ? Bien que ce ne soit pas dit, on peut le pressentir avec l’idée que les chevaliers du Graal sont des chevaliers du verbe, dont l’âme doit produire elle-même, d’initiative, la parole qui convient dans les circonstances données. Il s’agit là d’une exigence de l’âme de conscience naissante. Parce que Perceval n’avait pas posé cette question, le roi pêcheur devait continuer à souffrir. Percevant ce destin perturbé par sa naïveté et son étourderie, Perceval prend conscience de ses fautes, non seulement vis-à-vis d’Amfortas et de la destinée du Graal, mais encore vis-à-vis du lignage du Graal auquel il appartient et dont il assume une part de responsabilité. Ceci concerne la mort de sa mère ainsi que de celle du chevalier vermeil, un de ses parents, du nom d’Ither de Cumberland. Avec l’accompagnement de l’ermite, Perceval opère une démarche personnelle de catharsis , de purification de l’âme qui se termine par les propos de Trevrizent : « Laisse ici ton péché ; je le garde. Devant Dieu, je serai le garant de ton repentir. Conduis- toi comme je te l’ai recommandé. Conserve un coeur ferme et content (25). » Ces paroles engagent l’ermite au-delà de sa personne, vu qu’il fait partie de la confrérie du Graal et est donc responsable de ses actes devant les gardiens terrestres et célestes du Graal.
Et perceval peut reprendre le chemin de la quête, que je ne conterai pas ici, sauf à dire brièvement qu’il parviendra un jour à nouveau au château du Graal, ayant conquis la force morale de surmonter ses erreurs passées, de permettre la guérison d’Amfortas, de revoir son épouse et faire connaissance de son fils, de découvrir son demi-frère et de devenir le nouveau roi du Graal.
S’agissant du chemin de Perceval, Wolfram von Eschenbach a évoqué trois étapes spirituelles essentielles : la candeur, le doute et la félicité. Dans la conférence déjà évoquée du 7 février 1913 à Berlin, Rudolf Steiner les reprend en les situant par rapport au développement de l’âme de conscience. « Les forces qui sont éminemment celles de l’âme de conscience, l’homme doit les pénétrer de savoir, d’un savoir spirituel intérieur, d’une connaissance spirituelle. L’homme doit surmonter les deux obstacles par lesquels est passé Perceval : la « candeur » et le « doute » en son âme. Car s’il emportait vers son incarnation future la candeur et le doute, il ne pourrait plus en triompher. Il faut que l’homme devienne un être qui sait ce que sont les mondes spirituels. L’évolution de l’âme humaine ne peut franchir fructueusement le pas qui sépare la cinquième période de la sixième que si en l’âme se répand ce que Wolfram von Eschenbach appelle saelde (la félicité), c’est-à-dire la vie que répand dans l’âme de conscience la connaissance spirituelle .(26). »



JOSEPH D’ARIMATHIE



Après avoir traité des tâches dévolues à la famille de Titurel aux 8e et 9e siècle, il convient, pour terminer cet exposé, de revenir à l’origine du Graal, c’est-à-dire au Mystère du Golgotha qui, dans sa manifestation la plus condensée, comprend la sainte Cène, la Passion et la mort sur la croix, la mise au tombeau et la Résurrection. Ici, nous allons rencontrer le premier gardien du Graal, Joseph d’Arimathie. D’après Emil Bock, c’est dans la maison qu’il possédait à Jérusalem qu’eut lieu la Cène du Jeudi saint (27). Au cours du repas, le Christ métamorphosa le pain – en quoi se résumait le mystère cosmique du corps humain – en son propre corps. De même, transforma-t’il alors le jus de raisin,-lié au mystère du sang humain - en son propre sang. Le corps et le sang, divinisés par le Christ au cours de ses trois années de vie sur terre, donnaient, par cet acte de transsubstantiation, au pain et au jus de la vigne un caractère divin, permettant aux hommes d’avoir la possibilité concrète de s’unir à l’être spirituel du Christ , au cours des temps à venir et de participer avec lui à la transformation spirituelle de l’être humain et de la terre.

Joseph n’était pas présent à la Dernière Cène, mais nous pouvons imaginer que cet initié des temps pré-chrétiens ait contemplé, en esprit, l’acte du Christ ce soir là. C’est ce que laisse entendre Sergei Prokofieff dans son livre sur le Graal, dont j’ai pu consulter un chapitre avant publication.

Joseph apparaît sur le devant de la scène quand il vint demander à Pilate de pouvoir disposer du corps de Jésus, ce qui lui fut accordé. Avec Nicodème, celui-là même que Jésus était venu visiter de nuit, il déposa le corps et le plaça dans un tombeau qu’il s’était fait construire dans le jardin de Gethsémani. Dans « le roman de l’histoire du Graal » de Robert de Boron, nous trouvons à ce propos un récit qui ne figure pas dans les Evangiles canoniques. « Joseph le reçut dans ses bras, le déposa doucement à terre, prit grand soin de son corps et le lava avec application. Tandis qu’il le lavait, il vit le sang s’écouler de ses plaies que le lavage faisait saigner. Il se souvint alors de la pierre qui se fendit au pied de la croix, quand le sang jaillit de son côté percé par la lance. Il courut vite à son vase, pensant que les gouttes qui y tomberaient seraient mieux placées que partout ailleurs, quelque précaution qu’il prît. Il essuya les plaies au-dessus de son vase et nettoya bien en tous sens celles des mains, du flanc et des pieds. Le sang fut donc recueilli dans le vase (28). » De même que c’est un corps et un sang spirituels que les apôtres ont reçu à la dernière Cène, le sang que recueillit Joseph, avec la délicatesse et la ferveur d’un acte sacré , était de nature spirituel, suprasensible. Il lui fut donné par grâce du Christ comme l’expérience qu’il devait faire bientôt..

Joseph fut emprisonné par les Juifs qui avaient l’intention de le tuer comme ils avaient fait avec son maître. Et c’est là, dans sa prison, qu’il vit le Christ ressuscité dans la nuit de Pâques, comme cela est rapporté dans l’Evangile de Nicodème. La rencontre de Joseph avec le Christ vivant est aussi relatée sous une autre forme par Robert de Boron, l’accent étant mis ici sur le vase : « Dieu en qui on trouve un ami dans le besoin ne l’oublia pas, car il le dédommagea largement de ce qu’il avait souffert pour lui. Il vint le trouver dans sa prison, lui apporta son vase, qu’il tenait dans les mains et qui l’inonda d’une immense clarté. Joseph fut pénétré de joie au fond de son coeur : Dieu lui apportait le vase où il avait recueilli son sang ; à sa vue, il fut rempli de la grâce du Saint-Esprit (29). » Ici aussi, les dernières paroles en font foi, nous avons affaire à une expérience mystique, nous permettant, si nous accédons à une lecture spirituelle de l’évènement, de ne pas considérer le vase, autre nom désignant le Graal, comme un objet physique, mais de reconnaître dans la vue du vase une expérience de nature christique. Dans la suite de sa vie, Joseph sera uni à sa sœur et à son beau frère Bron ou Hébron et à leur fils Alain pour constituer, avec quelques autres personnes élues, la première communauté du Graal, une communauté consacrée à la célébration spirituelle du corps et du sang salvateurs du Christ.



Antoine Dodrimont
Conférence donnée à Larrès le 28 octobre 2016,
revue le 20 juin 2018 pour la présente version.




NOTES

(1) Stein, Walter Johannes, Weltgescichte im lichte des Heiligen Graal. Das neunte Jahrhundert, 1986 ( 4eme édition),p. 8.
(2) Steiner, Rudolf, Perspectives du développement de l’humanité (GA 204), 5ème conférence, EAR.,2004.
(3) Schmidt-Brabant, Manfred, Le chemin aux étoiles, Ed. DGP, 1999,
(4) Ibid., p.57.
(5) Steiner, Rudolf, Perspectives...,op.cit., p. 98
(6)Ibid., p. 97.
(7) von Eschenbach, Wolfram, Parzival (Perceval le Gallois), Ed. Aubier-Montaigne, 1977, T.1,p.210.
(8) Ibid., p. 217-218.
(9) Ibid., p.219.
(10) Meyer, Rudolf, Der Graal und seine Hüter, Urachhaus, 1999 (5ème édition), p. 60.
(11) Steiner, Rudolf, Leçons ésotériques, Tôme I. 1904-1909, Leçon du 27 août 1909 à Munich,
EAR, 2007, p. 466.
(12) Steiner, Rudolf, Perspectives...op. cit., p. 97-98.
(13) von Eschenbach, Wolfram, Parzifal, op. cit., T.2, p.44.
(14) Steiner, Rudolf, Les mystères de l’Orient et du christianisme (GA 144), 4ème conférence,Ed. Triades, 1987.
(15) Ibid., p.68-69.
(16) Steiner, Rudolf, Le cinquième évangile, Edition intégrale (GA 148), Ed. Novalis, Quatrième conférence.
(17) Stein, Walter Johannes, op.cit.,p.6.
(18) Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal, Le livre de Poche, 1990, p.237 et sv.
(19) Steiner, Rudolf, L’évangile de Saint Luc, (GA 114), Chapitre premier. Ed Triades, 1979.
(20) Stein, Walter Johannes, Op.cit., p. 7.13
(21) von Eschenbach, Wolfram, op.cit., p. 18-19.
(22) Ibid., p.19.
(23) Ibid., p.22.
(24) Ibid., p.35.
(25) Ibid., p.64.
26) Steiner, Rudolf, Les mystères de l’Orient, op.cit., p.72.
(27) Bock, Emil, Les trois années du Christ Jésus, le courant du Graal, Iona, 1993,p.276.
(28) de Boron, Robert, Le roman de l’histoire du Graal, Honoré Champion, 1995, p. 24-25.
(29) Ibid.,p.26-27.


Liens  et ouvrages complémentaires :
l'Islam et le Graal :
https://www.fichier-pdf.fr/2017/02/27/pierre-ponsoye-lislam-et-le-graal/pierre-ponsoye-lislam-et-le-graal.pdf
Le Graal, queste christique et templière de Jean Poyard