dimanche 3 mars 2019

La Hiérarchie des Forces Créatrices du penser





Dans la première partie de cet essai la question de l’identité de Denys l’Aréopagite fut discutée. Dans cette seconde partie seront pris en considération des contenus parallèles et différents entre la doctrine de Denys l’Aréopagite et l’anthroposophie.1

Le traité sur La Hiérarchie céleste de Denys l’Aréopagite renferme la première description systématique des Anges, dans un triple ordonnancement dont chaque partie est elle-même à chaque fois divisée en trois. Pour cet ordonnancement, il forgea le nouveau terme de Hiérarchie — de hieros (= sacré) et arché (= origine, principe, principe-guide, direction). Ce « chœur des Anges » devait par la suite décorer, d’innombrables icônes, portes d’église, vitraux et Bibles. Les noms grecs que Denys a choisis pour les Hiérarchies angéliques, se rencontrent cependant aussi dans plus de 150 volumes de l’édition complète de l’œuvre de Rudolf Steiner. Et si nous réfléchissons au fait que Steiner a traduit ces noms, par ailleurs dans des concepts allemands imagés et qu’il parlait de « Dieux », parfois seulement, alors nous pouvons affirmer que les Hiérarchies angéliques de Denys se présentent presque dans chaque volume de son œuvre. Ainsi nous trouvons, par exemple dans La science de l’occulte en esquisse, les noms des Hiérarchies de Denys en langue grecque comme en traduction allemande. Dans les conférences qu’il a tenues, pendant qu’il rédigeait sa Science de l’occulte, les dénominations latines viennent encore s’adjoindre aux noms grecs et à ceux allemands imagés. Il dit par exemple :

La première Hiérarchie qui se divise en trois, nous venons tout juste de la considérer. Les entités de la deuxième Hiérarchie, dont nous avons déjà cité les noms : 1. les Kyriotetes ou Dominations ou Dominationes ou encore Esprits de la sagesse, ensuite 
  2. les Vertus, comme on les nomme, ou bien les Dynamis — comme les appelait Denys l’Aréopagite et après lui, les maître de l’occident, — virtutes ou Vertus. C’est là le deuxième niveau de la deuxième Hiérarchie. 
  Et le troisième niveau sont les Puissances comme on les appelle. Ce sont les Esprits de la forme, qui ont aussi été désignés par les maîtres d’occident Potestates, ce sont les Puissances.2

Cela étant les Hiérarchies angéliques dans les œuvres des deux auteurs, Denys et Rudolf Steiner, sont caractérisées comme des « Intelligences » ou des « Forces du penser ». Denys les appelle « êtres-idées d’Ange », elles sont aptes au penser et accessibles pour le penser [humain, ndt] »3. Et il les appelle sans cesse expressément « Forces du penser »4, qui inspirent et élèvent l’être humain et par lesquelles il peut parvenir à connaître le divin en soi, dans la nature vivante et dans le Cosmos. Elles nous invitent à l’anagogé, comme dit Denys, à savoir à entrer dans un cheminement intérieur, qui mène à la connaissance des forces supérieures du penser5
Rudolf Steiner en vient sans cesse à parler des Hiérarchies angéliques de Denys, depuis les tous premiers cycles de conférences sur l’anthroposophie qu’il remania,6 jusqu’aux cours de la Klasse de 1924 à la fin de sa vie.7 Mais nous devons nous souvenir qu’il ne suivit pas sans plus l’enseignement de Denys, mais développa, au contraire, sa propre vision intuitive toute personnelle des Hiérarchies angéliques.

1 Voir Michiel ter Hoerst : Denys l’Aréopagite & l’anthroposophie — qui était l’inconnu Denys ?, dans Die Drei 12/2017. L’auteur réalisa la première traduction complète en néerlandais du Corpus Dionysiacum : Dionysius de Areopagiet. Verzameld werken (Zeist 2015). Les écrits de Denys l’aréopagite renferment (en dix lettres et quatre traités) : Noms divins (ND), Théologie mystique (dans ce qui suit, T.M.), Hiérarchie céleste (HC), Hiérarchie ecclésiastique (HE) et diverses lettres.
2 Rudolf Steiner : Les Hiérarchies spirituelles et leur reflet dans le monde physique (GA 110), Dornach 1991, p.83.
3 ND 7, 2.
4 En cela, ici, il suit Platon et Proclus, le nous grec étant aussi traduit par « intelligence » ou « esprit » ; mais « force du penser » relève plus de l’esprit de Denys qui associe, à dix reprises dans ND 7,2, le terme nous avec diverses étymologies de noein (= penser).
5 Voir : HC VII, 4, 212b & X, 2 273b.
6 Voir Rudolf Steiner : La mystique à l’aube de la vie spirituelle des temps modernes et sa relation à la conception moderne du monde (GA 7), Dornach 1987.
7 Voir ; Instructions ésotériques pour le première Klasse de l’université pour la science de l’esprit au Goetheanum 1924 (GA 270), Dornach 1999.

 
Denys l’Aréopagite ne concède aux Hiérarchies aucun rôle créateur — sauf que dans sa vision, les Anges allument chez les êtres humains le désir du discernement et de la pureté et le conduisent sur leur cheminement cognitif ascensionnel. Ainsi en tout cas est lu et compris en général le précepte des Hiérarchies de Denys. Rudolf Steiner lit pourtant ce précepte et le comprend tout autrement. Chez lui, les Hiérarchies ne jouent pas seulement un rôle décisif lors de la purification, l’illumination et l’initiation de l’être humain, mais leurs activités se reflètent surtout dans le monde physique. Il décrit les Hiérarchies angéliques comme accomplissant la volonté divine, avec un rôle central dans le processus de la Création, à l’occasion de quoi elles contemplent continuellement Dieu. « Dieu fait cela au travers d’elles »1, dit Rudolf Steiner. Avec cela il confère à son enseignement des Hiérarchies une nuance toute nouvelle. Par contre, Denys n’utilise pas une fois le terme « Hiérarchies » dans son ouvrage sur la cause de la réalité (« Sur les Noms de Dieu »), ni non plus dans sa discussion au sujet de la question : « pourquoi les êtres vivants sont au-dessus de ce qui n’est qu’existant, pourquoi ceux qui sont dotés de perception sont au-dessus de ceux qui vivent seulement, et pourquoi le langage est au-dessus de la perception sensible et le penser supérieur au parler ».2 Il est pensable que Denys, avec ce positionnement interrogatif, renvoie à une structure hiérarchique de la réalité, car il caractérise nonobstant « être », « vie » et « parole », comme des Noms de Dieu, à savoir bel et bien comme des aspects de la réalité divine. Mais en général cela n’est pas lu ainsi, parce que le mot « Hiérarchie » fait alors justement défaut. Et l’on admet donc généralement que Denys n’avait aucune structure hiérarchique en vue et que chez lui, les forces hiérarchiques du penser étaient privées d’une relation vivante avec l’être, la vie et la parole.
Rudolf Steiner esquisse l’ordonnancement de l’essence céleste carrément comme une hiérarchie des forces créatrices du penser. Dans La Science de l’occulte en esquisse3, il décrit son principe des Hiérarchies comme une image du monde universelle dynamique dans laquelle les Hiérarchies, en tant qu’entités créatrices et actives ont fait naître notre Terre à partir de son état d’incarnation planétaire précédent et continuent encore d’œuvrer aujourd’hui à sa création. D’une part, avec cette image du monde, il jette des ponts entre les enseignements spirituels de l’Orient et de l’Occident4, d’autre part, il insiste sans cesse sur le fait que l’ordonnancement du monde, dans sa totalité, a adopté une forme chrétienne, parce que le Christ Jésus y est apparu. Il décrit la vertu créatrice de Dieu, qui agit jusqu’à l’être humain au travers de toutes les Hiérarchies et qui peut être vécue dans la nature qui nous entoure ainsi que dans le Soleil, la Lune et les étoiles. Ici nous nous trouvons, comme on l’a dit, devant une différence importante d’avec la manière de voir de Denys, telle qu’elle est généralement comprise aujourd’hui de sorte que les Hiérarchies angéliques ne jouent aucun rôle pour celui-ci dans le processus de la création, au contraire de la vision de Rudolf Steiner. Celui-ci insiste donc aussi dans sa Science occulte, de sorte que sa description des Hiérarchies est le résultat de ses propres connaissance inspirées et imaginatives, alors qu’il a repris les noms pour ces descriptions à partir des courants apparentés des traditions orientales et occidentales5 — à l’instar de Denys qui a repris des Grecs les noms de Séraphin, Chérubin et trône, Kyriotetes, Dynamis, Exusiai, Archai, Archangeloi et Angeloi. Denys les avait trouvés dans la Bible. Il est vrai qu’il est celui qui les a séparés en trois classes de trois Hiérarchies, à l’occasion il renvoie à son « célèbre maître » Hierotheos.6 Comme mentionné, Steiner emploie, outre les....

1 GA 110, p.160.
2 Voir, ND V, 3 817ab.
3 Voir Rudolf Steiner : la science de l’occulte en esquisse (GA 13), Dornach 1989.
4 Déjà dans la traduction de Johann Georg Veit Engelhadt : Les prétendus écrits de Denys l’Aréopagite (Sulzbach 1923), utilisée par Rudolf Steiner, le concept de Dieu de Denys y est comparé avec un texte antique sur Brahma. — Voir à l’endroit cité précédemment. Vol. II, pp.303 et suiv. Le Pape Benoît XVI a déclaré aussi, lors d’une audience consacrée à l’Aréopagite, le 14 mai 2008, qu’il apparaît comme un grand médiateur dans le dialogue moderne entre le Christianisme et les théologies mystiques de l’Asie. — Voir http://w2.vativan.va/content/benedcit-xvi/de/audiences/2008/documents/hf_ben-xvi_aud_20080514.html
5 Voir : Préface de la seizième à la vingtième édition dans GA 13, p.30.
6 Voir HE II, 392a et III, 424c ; ND II, 9 648a, II,11 649d & 681c, ainsi que VII, 1 865b. Le penser triadique de Denys rappelle fortement le monde idéel de Proclus ; Voir Proclus : Fondement théologique. Traduit en grec et e allemand et édité par Ernst-Otto Onnasch & Ben Schomakers, Hambourg 2015. Schomakers présume qu’il s’agit véritablement de Proclus, lorsque Denys renvoie à Hierotheos — Voir Ben Schomakers : Un métaphysicien éternel et incorrigible — En décodant la christologie du pseudo-Denys l’Aéropagite, dans : Studies in Spirituality Vol. 26 (2016), pp.105-156. Rudolf Steiner se tait au sujet de la grande importance de Proclus pour Denys, qui avait déjà été signalée à l’époque par J.V.G. Engelhardt, Hugo Koch, et Joseph Stiglmayr. Dans l’ensemble de l’édition complète, Proclus n’est mentionné dans l’œuvre de Rudolf Steiner qu’à quatre reprises, en passant : GA 7, p.16 ; du même auteur : Les énigmes de la philosophie (GA 18), Dornach 1985, p.83. ; du même auteur : Des énigmes de l’âme (GA 21), Dornach 1983, p.112 ; du même auteur : Recueils d’essais au sujet de l’histoire culturelle et de celle contemporaine et l’histoire (GA 31), Dornach 1989, pp.516 et suiv.

 
...appellations grecques, encore quelques caractérisations s’orientant sur les activités propres aux Hiérarchies : esprits de l’amour, de l’harmonie, de la volonté, de la sagesse, du mouvement, de la forme et de la personnalité, ainsi que les esprits du feu et fils de la vie.1 Denys n’est pas mentionné par lui dans La science de l’occulte, mais au contraire, à dix reprises dans les conférences désignées, alors qu’il rédigeait l’ouvrage en question et dans lesquelles il précise souvent que les Hiérarchies décrites par lui sont les mêmes2 que celles de Denys l’Aréopagite. Mais il fit avancer la connaissance des Hiérarchies d’un grand pas en avant.
À l’époque de Denys, il existait de puissants liens entre les noms des planètes visibles et les noms des Dieux mythologiques. Cela pourrait être la raison pour laquelle Denys ne connaissait pas du tout ces noms. Cela étant Rudolf Steiner donne donc aux noms des corps célestes un nouveau contenu spirituel. Il décrit les corps célestes visibles comme le résidu mort d’effets qui remplissaient originellement tout l’espace des sphères qui s’inscrivent dans les orbites des planètes actuelles — ainsi la Lune actuelle, extérieurement totalement sans vie, certes, mais agissant toujours sur la Terre, en nous faisant don du flux et du reflux de la marée et du rythme de la fécondité [rendu indépendant d’elle celui-là, ndt] du corps humain. Le terme « d’ancienne-Lune » dans la Science de l’occulte signifie un forme liquide d’existence antérieure de la Terre dans laquelle les Hiérarchies créèrent le corps astral humain et préparèrent la conscience humaine actuelle. Et « l’ancien-Soleil » une forme gazeuse, lumineuse et de chaleur, d’existence encore antérieure, lors de laquelle les Intelligences de la deuxième Hiérarchie créèrent le corps éthérique. Steiner tient « l’ancien-Saturne » pour la forme d’existence primordiale, dans laquelle l’actuelle matière et les corps vivants des êtres humains n’existaient que comme chaleur tandis que la volonté de la première Hiérarchie faisaient naître l’être. Selon Steiner cette volonté agit au travers de toutes les autres phases de l’évolution planétaire jusque présentement dans la volonté et les corps vivants des êtres humains actuels.
On ne rencontre rien au sujet de telles phases chez Denys. [La notion d’évolution planétaire en anthroposophie est historiquement reliée à l’idée scientifique d’évolution apparue en biologie (Darwin et Haekel), donc née au 19ème siècle seulement, elle n’eût donc jamais pu apparaître avant dans l’histoire. ndt] Que ceci soit seulement ici indiqué pour faire allusion à l’orientation du penser, dans laquelle Steiner développa fortement l’enseignement sur les Hiérarchies. Celles-ci apparaissaient chez lui comme un lien ou un pont, comme l’échelle de Jacob, entre les aspects terrestres et spirituels de la vie humaine — aussi dans notre époque.


Impulsions pour la vie pratique

De puissantes impulsions pour la vie pratique ont émané de l’enseignement des Hiérarchies de Denys l’Aréopagite et de Rudolf Steiner. Un exemple : admettons que quelqu’un soit si inspiré par l’enseignement de Rudolf Steiner qu’il puisse ressentir l’action de la première Hiérarchie dans les forces de la matière ; qu’il puisse s’identifier par le sentiment avec la manière dont la matière a été éveillée à la vie par la deuxième Hiérarchie, par un don de celle-ci ; et qu’il puisse même faire l’expérience la manière dont cette vie, sous la direction de la troisième Hiérarchie, s’éveille à la conscience dans l’âme humaine. Quelqu’un qui s’allie de cette manière avec l’action des Hiérarchies ne voudra jamais ni exploiter, ni empoisonné la Terre. Au contraire : de tels êtres humains se mettront à travailler plutôt dans l’agriculture biologique-dynamique. Ils se mettront au service de la Terre.
Un deuxième exemple : Celui qui dirige son attention sur la deuxième Hiérarchie, qui est à l’œuvre dans le vivant comme sagesse, vertu et force formatrice, est alors capable de regarder avec émerveillement sous une autre lumière le chef d’œuvre du corps humain qu’elles réalisent. De tels êtres humains œuvreront de préférence dans les fondements de la médecine anthroposophique et la préparation des remèdes. Ils se mettront au service de la vie. Et encore un troisième exemple : celui qui dirige sont attention sur la conscience humaine et appréhende dans notre vouloir, notre sentiment et notre penser les actions des Archai, Angeloi et Angeloi, celui-là se mettra à penser autrement sur la pédagogie, la psychologie et la collaboration dans les entreprises et les organisations humaines. De tels êtres humains œuvreront peut-être dans des écoles Waldorf et institutions accueillant des handicapés et développeront de nouvelles formes d’organisation et de dialogue dans l’esprit d’une interaction fondée sur le discernement, le sentiment et la vertu du vouloir.
Nous n’avons pas besoin d’expliciter plus avant ces exemples, mais nous ne devrions pas oublier qu’à partir des écrits de Denys aussi de puissantes impulsions spirituelles ont surgi. Ils furent probablement rédigés en Syrie, à l’époque du déclin de l’empire romain. On tentait alors, sur et à partir des ruines de celui-ci, d’édifier l’empire byzantin et partout ne régnaient que confusions et guerres. Denys fit dériver de son enseignement sur les Hiérarchies, strictement orienté sur l’Unité, la structure de l’Église qui elle aussi aspirait à l’unité — non pas pour l’amour de l’Église, elle-même, mais pour l’amour d’une population déchirée et souffrante, ravagée par les guerres. Unité au lieu de division, l’amour au lieu de la guerre, tel était ce qui lui tenait à...

1 GA 13, pp.161-166.
2 Voir GA 110, p.26, pp.48 et suiv. & pp.66 et suiv.

 
...cœur et ce qui s’exprime de tous ses écrits, avant tout dans Sur les Noms Divins, où il en appelle à l’équité, la rédemption, la paix, la collaboration et à la position empathique, prévoyante et compatissante du chef.1
Dans le développement de l’anthroposophie la pose de la pierre de fondation du Bau, l’édifice en bois du premier Goetheanum, qui eut lieu à l’automne 1913, marque un événement décisif. À cette occasion, Rudolf Steiner en appela expressément aux Hiérarchies de Denys l’Aréopagite, avec les noms de Séraphin, Cherubin, Trône, Sagesses, Mouvements, Formes, Personnalités, Archangeloi, Angeloi. Cet édifice était au plus profondément associé aux Drames-Mystères et à l’eurythmie. Vers la fin de la première guerre mondiale, Steiner mobilisa toutes ses énergies pour introduire dans la société d’alors, sur les ruines de l’empire allemand et celles de l’empire austro-hongrois, la Dreigliederung de l’organisme social. Ceci ne réussit pas, certes, mais nonobstant cela de puissantes impulsions furent semées pour la pédagogie, la médecine, l’agriculture et le social, qui furent par la suite couronnées de succès.


Voies vers la connaissance des mondes supérieurs



En tant que platonicien bien formé, Denys voit entre deux extrêmes un élément médiateur nécessaire. Cela vaut aussi pour l’ensemble de son œuvre qui n’est pas seulement théorique et pratique, c’est-à-dire, d’une part, une vision du monde philosophique soigneusement perfectionnée, et d’autre part, comprend de nombreuses instructions pour la vie pratique, sociétale et ecclésiale, mais encore aussi, tel un élément médiateur entre l’enseigner et le faire le cheminement cognitif évoqué au début, l’anagogé. La même chose vaut pour l’anthroposophie. Elle ne comprend pas seulement un enseignement spirituel et une exigence d’engagement dans la vie pratique, mais encore, pareillement, un élément médiateur entre les deux, un chemin de développement de l’âme. Pour Rudolf Steiner ceci appartient à la mission d’une science spirituelle moderne ou anthroposophie.2 Ce qui joue entre les deux c’est l’epistémé — à savoir la sagesse et le discernement — qui jouent un rôle important.
Denys et Rudolf Steiner ont chacun divisé leur cheminement d’apprentissage en trois degrés, qu’ils appellent : « purification » (ou bien « préparation »), « illumination » et « initiation ».3 Denys emprunte ces degrés à la tradition des Mystères grecs,4 et les associe aux trois niveaux de la vie ecclésiale : « purification », « baptême » et « eucharistie ». Pour les grands mystiques médiévaux et ceux de la Renaissance aussi, cette triade du cheminement d’apprentissage joue un rôle important. Rudolf Steiner donna ensuite, avec son manuel Comment acquiert-on des connaissances des mondes supérieurs ?, une impulsion nouvelle et moderne, par laquelle la vie de l’âme peut être mise en ordre et spiritualisée. La « préparation » consistant chez lui, entre autre, en une attention diligente, d’une part, à tout ce qui est en train de pousser, croître et prospérer et, d’autre part, pour ce qui défleurit, ce fane et dépérit. Pour l’acquisition de « l’illumination » l’attention doit être dirigée sur les différences imaginatives entre animaux, végétaux et pierres. « L’initiation » dépend chez lui de l’apprentissage de la lecture de ce qui est écrit et caché derrière les choses.5 Comme condition à ce pas de développement il désigne les qualités comme le courage, la maîtrise de soi, la force du jugement, la présence d’esprit, l’équilibre intérieur, la ténacité, l’amour de l’agir et la reconnaissance.6
En conclusion au chapitre sur « l’initiation » dans la science de l’occulte, Rudolf Steiner parle de « l’ébriété de l’oubli », à savoir, la faculté d’éteindre les souvenirs inférieurs.7 Chez Denys nous trouvons quelque chose de comparable là où il incite à développer la faculté de laisser derrière nous nos représentations : celui qui veut entrer dans le Saint des Saints, dit Denys, doit pouvoir passer devant les images représentatives des iconostases.8 La théologie « stabilisée » ou « positive » qui veut s’approcher de Dieu au moyen de concepts, n’est que le premier stade que nous devons laisser derrière nous pour créer, au moyen d’une théologie « négative », un espace pour l’expérience de ce qui est caché sans image et invisible. Quoique ces pas soient élaborés autrement9 chez Steiner, il s’agit, ici comme là, de la métamorphose des représentations sensibles par une compréhension « sans images » de l’union avec le parfaitement invisible, comme le dit Denys.10

1 Voir : ND VIII-IX.
2 Voir GA 110, p.27.
3 Voir du même auteur : Comment acquiert-on des connaissances des mondes supérieurs ? (GA 10), Dornach 1993 ainsi que HC III, 3, 165c & 168a ; VII, 2, 208a ; VIII, 2, 240d, ainsi que HE V, 504bc & VI, 2, 536d.
4 Voir Andrew Louth : Introduction : un auteur caché, dans Dionysius de Areopagiet, Verzamelde Werken, pp.17-44, en particulier p.23 et pp.31-32. Voir aussi p.36 sur la voie d’initiation et la structure hiérarchique du Cosmos.
5 Voir GA 10, pêle-mêle dans le chapitre « L’initiation », pp.75-89.
6 Voir GA 10, pp.127-138.
7 Voir GA 13, p.320.
8 Voir HE III, 428c.
9 Voir la méditation du Rose-Croix, GA 13, p.309.
10 TM I, 3, 1001a.

 
...Mais il insiste sur le fait que nous devons cheminer longuement avant de pouvoir espérer avoir un contact direct avec le Un complètement caché.
L’ordonnancement des neuf Hiérarchies qui se trouvent entre l’être humain et le caché est donc très essentiel aux deux investigateurs de l’esprit. Denys consacre un chapitre entier de commentaires sur la raison pour laquelle une anomalie apparente de cet ordre, que l’on découvre dans la Bible avec Isaïe, reste nonobstant seyante dans l’ordre hiérarchique.1 Mais Denys met en garde, nous pouvons tomber en dehors de cet ordre par notre penchant à « l’égoïsme », à la « prévention de soi », à « l’autoritarisme de soi » et la « prétention de ce qui nous semble bon » qui leur appartient.2 Ensuite nous sommes livrés aux « tentations de l’adversaire et devenons inconsciemment les serviteurs des « puissances hostiles »3. Puis il apporte le symbole biblique des entités hiérarchiques les plus hautes, celles aux six ailes, qui n’utilisent que la paire médiane pour le vol, alors qu’elles se cachent le visage et leurs pieds avec, respectivement, la paire d’ailes supérieure et la paire inférieure.4 Denys commente cette image de manière telle que les Séraphins ont de la vénération pour ce qui est trop haut ou trop profond pour leur connaissance. Les ailes supérieures et inférieures sont maintenues au repos et seules les ailes médianes se meuvent régulièrement vers le haut à la vue de Dieu.5 Un tel symbole nous fait presque oublier que les Anges sont des intelligences divines, à savoir des « forces cognitives ». Chez l’être humain les forces du penser ne sont pas toujours en équilibre. Elles se laissent attirer ou tenter dans une direction ou une autre.


Ombres portées hiérarchiques

Chez Rudolf Steiner, nous rencontrons de fréquentes indications sur ce qu’il a appelées les forces lucifériennes et ahrimaniennes6, par lesquelles nous nous éprouvons nous-même par trop divins ou par trop « bêtes », ou bien par trop spirituels ou par trop terrestres. Seule la parution du Christ Jésus sur la Terre, déclare Steiner, a donné la possibilité à l’être humain, d’amener en équilibre ces deux forces contraires.
Sur le plan des groupes ethniques et peuples, la tenue de cet équilibre est encore plus significativement difficile, précisément parce que ces groupes et peuples relèvent d’un degré plus haut de la Hiérarchie angélique. Rudolf Steiner en vient là-dessus à déclarer que pendant la première Guerre mondiale, un grand groupe de volontaires de toutes les nations participaient à la construction du premier Goetheanum à Dornach près de Bâle, non loin de la frontière franco-allemande. On y entendait le tonnerre des canons sur le front, où des membres de ce groupe, des deux côté se retrouvaient alors face à face dans les tranchées. Au moment où, à cause de cette situation, de fortes tensions surgirent, Rudolf Steiner aborda le grand problème que des êtres humains, au moyen de leur égoïsme de groupe, peuvent influencer négativement leur alliance avec ces entités angéliques qui inspirent les groupes ethniques. Ils peuvent faire naître ainsi des caricatures de ces entités angéliques. Beaucoup de gens, expliqua Steiner, se regimbent violemment dans leur image du penser (Denkbild), du fait qu’il y a des entités hiérarchiques entre l’être humain et la divinité sublime, véritablement et infiniment loin au-dessus de l’être humain. Beaucoup pensent …

… que ce serait précisément la tâche de l’être humain actuel, de ne plus rien avoir entre lui et la divinité, mais de vivre au contraire, en ayant l’œil fixé à ce qui s’offre sensiblement et de découvrir ensuite le chemin qui mène directement à Dieu, sans médiation par l’entremise des Anges, Archanges et ainsi de suite. Et plus d’un croit ainsi particulièrement sublime de faire face à son propre Dieu, sans intermédiaire, comme ils disent.

Mais ensuite, il poursuit :

Que se représentent-ils donc véritablement ceux-là qui se représentent leur Dieu en affirmant : nous ne voulons pas avoir de médiation par d’autres esprits, mais directement nous élever à notre Dieu à partir de notre âme, — que se représentent alors de telles gens ? Se représentent-il réellement Dieu, lorsqu’ils pensent ou parlent de Dieu ? Et ce qu’ils se représentent là, ce dont ils pensent que cela soit censément Dieu, lorsqu’un être humain, de manière justifiée, parle de...

1 Voir Is 6, 6 et les explications dans HC XIII.
2 HC IX, 3, 260c.
3 HE III, 440c-441a.
4 Voir Is 6, 2.
5 Voir HE IV, 481b. Trouver le milieu entre ce qui est trop haut et ce qui est trop bas, c’est aussi le fond de la légende d’Icare.
6 Voir, par exemple, GA 13, pp.249-293. [Ici, Michiel, ter Horst illustre très bien le fameux proverbe français (je n’ai pas encore retrouvé d’équivalent dans les autres idiomes des pays qui nous entourent) : « Qui fait l’Ange, fait la bête ! » ndt]

 
son Dieu, est-ce bien cela qui se présente à eux ou bien se représentent-ils quelque chose de tout autre ? Lorsqu’on passe en revue tous les concepts pour la représentation que de telles gens se font de leur Dieu — qu’en ressort-il de tels concepts ? Rien d’autre que l’essence d’un Ange et tous ces gens qui disent avoir contemplé intuitivement Dieu directement devant leur âme ne font que regarder leur Ange. Et s’ils recherchent toutes les descriptions — quand bien même elles apparaissent sublimes — alors ils ne découvriront qu’ils ne font rien d’autre que décrire un Ange et ce que disent ces gens n’est rien d’autre que l’exigence que l’on ne doit rien se représenter de plus élevé qu’un Ange.1

Chez Denys il n’y a pas non plus de « raccourci » au chemin infini vers Dieu. Au lieu de cela, il nous délivre une description détaillée des neuf rangs des Hiérarchies, au long desquels l’âme se voit guidée dans son ascension et il parle d’une approche patiente vers Dieu. Lors de cette approche, tous les noms qui ont été attribués tout d’abord à Dieu doivent être explorés puis et de nouveau retirés, rejetés. Et ce n’est qu’après cette préparation par la théologie positive et par celle négative, que Denys parle dans « La Théologie Mystique » de l’ascension des plus hauts sommets des paroles mystiques, « où les Mystères du Verbe divin sont voilés dans l’obscurité aveuglante du silence dissimulé dans les Mystères »2. Ici on n’a pas du tout à l’esprit de relation personnelle avec Dieu, mais plutôt une relation impersonnelle ou mieux encore supra-personnelle avec Dieu.
Et aussi en référence au rôle conducteur des entités angéliques auprès des peuples nous reconnaissons une parenté entre Steiner et Denys. Celui-ci dit qu’en vérité tous les peuples — en dehors du peuple juif — seraient déviés de la guidance de leur entité angélique par leur égoïsme et leur despotisme.3 Nous retrouvons de telles idées chez Steiner, lorsqu’il expose que les Archanges ne se donnent pas seulement à connaître par des peuples entiers, mais aussi au moyen du sentiment d’identité que l’on peut éprouver dans de plus petits regroupements humains. Ce sentiment d’identité peut donner des ailes et enthousiasmer [au point, en effet de vouloir aller « bouter les Anglais hors de France en 1429 sous la bannière de Saint Michel ! » Et cela a bel et bien été efficace à l’époque ! ndt]. Parce que ceci se joue aussi sur le plan des sentiments, un groupe peut se trouver particulièrement sujet aux égarements par des idées chimériques que ses membres peuvent avoir au sujet de leur mission et pouvoir. Ensuite peut naître dans un groupe ou bien un peuple, l’inclination à ne vénérer que son propre Archange, au lieu de toute la Hiérarchie des Archanges, qui inspire, dans son ensemble, la collaboration des peuples et des groupes entre eux. » Il y a en cela quelque chose d’analogue à l’élément égoïste, seulement quelque peu fondé socialement ici » dit Steiner : « ce qu’il y a de plus proche peut être d’une aberration de peuples entiers. »4
C’était alors des paroles prophétiques, au beau milieu de la première Guerre mondiale, aussi actuelles qu’aujourd’hui. Peu de temps après, Hitler a décrit, comment il voulait assujettir les possibilités culturelles et tâches de son peuple aux forces du sang et du sol. Il créa ainsi une caricature d’Archange de son peuple et se rengorgea des faux dieux d’un « peuple de seigneurs » qu’il réduisit au niveau bestial [celui de la Bête de l’Apocalypse, ndt.]. Ainsi libéra-t-il le « despotisme » et « l’égoïté », en référence à l’Archange de son peuple, comme l’aurait dit Denys, au lieu de la collaboration avec d’autres peuples.
Après la seconde Guerre mondiale, les plus grandes tentatives furent entreprises pour diriger ces forces de nouveau sur une bonne voie, en réunissant tous les peuples en tant que membres également justifiés au sein d’une alliance mondiale. Au sein de l’Europe on tenta aussi d’ancrer la collaboration des peuples dans une organisation qui était censée garantir la paix et l’égalité des droits ; pourtant l’égoïsme s’est de nouveau répandu largement. De nouveau on entend des peuples hurler comme dans la guerre : un « In God we trust ! » et un « Allahu akbar ! ». Dieu en est-il honoré de ce fait ? Cela ne peut être ! Dieu est Un. Au lieu de l’Un invisible c’est une image égoïste de son propre Archange qui ce voit appelée. Un tel semblant d’image peut naître comme un monothéisme d’apparence qui adopte des traits égoïstes, dogmatiques et extrémistes. Et nous devons aujourd’hui être de nouveau les spectateurs de la manière dont les sentiments nationaux-égoïstes sont évoqués pour éveiller des forces extrémistes.

1 Du même auteur : Le Karma de la profession (GA 172), Dornach 2002, pp.177-179. Voir du même auteur : Êtres spirituels et leur action dans l’âme de l’être humain (GA 178), Dornach 1992, p.101 ; du même auteur : La mort métamorphose de la vie (GA 182), Dornach 1996, pp.86 et suiv. ; du même auteur : La Mitteleuropa entre l’Est et l’Ouest (GA 174a), Dornach 1982, p.245 ; et du même auteur : Intelligence sociale à partir de la connaissance de la science spirituelle (GA 191), Dornach 1989, p.139.
2 « … wo die Mysterien des göttlichen Wortes verhüllt sind in der verblendenden Dunkelheit des Schweigen, das in Mysterien verborgen ist » [c’est donc bien le silence qui est bien « caché » dans les Mystères, ndt]. Voir TM I, 1, 997ab.
3 Voir HC IX, 3-4, 260b-261d.
4 GA 172, pp. 183 & 184.

 

Les Hiérarchies angéliques dans la vie méditative

Rudolf Steiner voulait fonder le sceau d’une époque d’une manière spirituelle concrète. Le Corpus dionysiacum fut pour lui une source importante, mais il n’utilisa jamais ce texte pour prouver ou étayer quelque chose. Les Hiérarchies angélique de Denys étaient devenues abstraites et pâles à son époque déjà depuis longtemps. Mais Steiner les vit comme des entités idéelles, remplies de la vie divine, pleines d’amour et de lumière. Il leur donna une voix, des couleurs, en explorant leurs effets dans notre corps, notre vie, et dans notre conscience et à l’occasion aussi en y incluant notre facilité à être séduits par le caractère despotique et la cupidité. Au milieu des grandes [r]évolutions de la culture et de la société, l’anthroposophie est une pierre d’édification spirituelle. Elle met au jour d’aujourd’hui avant tout l’interaction entre les divers plans de la réalité. Elle explore, par exemple, les questions : Comment l’alimentation, la santé et la conscience agissent-elles l’une sur les autres ? Comment les mouvements corporels et la capacité d’apprendre agissent-ils les uns sur l’autre chez l’enfant ? Ou bien : Comment les rythmes de la nature encouragent-ils la santé des végétaux dans l’agriculture ? Steiner nous indique des voies, pour rendre éprouvables dans ce genre de processus les forces productives du penser.
Après l’incendie du premier Goetheanum, Rudolf Steiner s’est consacré une année durant à la tâche de réunir les Sociétés anthroposophiques nationales dans une « Société anthroposophique universelle » supra-nationale.1 Cette réunion eut lieu lors de la Noël 1923/24, à Dornach. Au cœur de celle-ci, il y eut la méditation de la Pierre de fondation qui fut prononcée chaque jour, une semaine durant, par Rudolf Steiner, à l’occasion de quoi il en appela à toutes les Hiérarchies — et certes avec les noms que Denys leur avait donnés.2 Les Hiérarchies forment aussi le centre de l’école ésotérique qui fut ré-ouverte peu après comme la « Première Klasse de la libre université de Science spirituelle ».3 Ses contenus de méditation s’occupent du monde des Hiérarchies angéliques illuminantes et retentissantes au moyen de paroles et mantras sur lesquels on se concentre, que l’on relâche ensuite et au moyen desquels on peut s’approcher toujours plus de l’indicible et de l’invisible dans une silence sans mot.

 Die Drei 10/2018.
(Traduction Daniel Kmiecik)


1 Le programme parlait certes d’une « Assemblée générale de la Société anthroposophique internationale », mais dès le premier jour Rudolf Steiner déclarait : « Eh bien, mes chers amis, Vous ne devez pas être une internationale, une société anthroposophique internationale et je voudrais ici exprimer la prière cordiale de ne jamais employer l’expression de « Société internationale », mais au contraire de n’en parler qu’en disant qu’il y a une « Société anthroposophique universelle » qui a son point central ici, au Goetheanum, à Dornach » — du même auteur : Le Congrès de Noël pour de la fondation de la Société anthroposophique universelle 1923/24 (GA 260), Dornach 1994. Il ne s’agit donc pas d’une union des Sociétés nationales, ce serait quelque chose d’international, mais au contraire, d’une Société supranationale qui est universelle comme la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Il y avait à l’époque, il est vrai, encore aucune association supra-nationale ou de droit sociétal et c’est la raison pour laquelle on dut se tirer d’affaire au moyen d’une construction d’urgence, s’appuyant sur le droit helvétique, à laquelle furent rattachées les Sociétés anthroposophiques nationales. [C’est ce que les membres helvétiques ont récemment très bien compris par une reprise en main, à l’AG de 2018, propre à faire totalement disparaître le caractère universel et mondial de la Société anthroposophique. Or ceci correspond bien à l’esprit de la bête nationaliste qui se relève en Europe, ici en France, mais aussi en Angleterre, en Allemagne, comme en Suisse (Voir Claudius Weise : Un billet pour faire souvenir. Ce qui se passe dans la Société anthroposophique (suite) ndt]
2 Voir entre autre, pp.67 et suiv. Dans la version imprimée Steiner récapitula les noms des Hiérarchies qui, par Denys, avaient été décrites comme Séraphins, Chérubins et Trônes comme « Esprits-forces », la Hiérarchie des Kyriotetès, Dynamis et Exusiai comme « Esprits-lumière » et celle des Archai, Archangeloi et Angeloi comme « Esprit-âme ». — Voir du même auteur : Exercices de l’âme Mantras Vol. II (GA 268), Dornach 1999, pp.268 et suiv.
3 Voir GA 270. Cette école est publique dans le sens que la qualité de membre dans la Société anthroposophique et ensuite dans la première Klasse, est ouverte à chacun qui veut librement s’y rattacher.

samedi 16 février 2019

Denys l’Aréopagite & l’Anthroposophie. Qui fut Denys l’auteur inconnu ?



Quelle position occupe les oeuvres de Denys l’Aréopagite à l’intérieur de l’anthroposophie ? Y eut-il une école des Mystères dans l’histoire dont on ne peut prouver l’existence, au sujet de la doctrine des Hiérarchies de Denys qui se transmit oralement pendant des années , avant qu’un élève se mit à en rédiger les contenus noir sur blanc ?
Michiel ter Horst — le traducteur de ces écrits de Denys en néerlandais — traite de ces questions dans le présent article et il en arrive à un éclaircissement intéressant.

 
Au 6ème siècle ap. J.-C., un ouvrage littéraire1 parut, dont le rédacteur utilisa le nom de « Denys l’Aréopagite ». L’auteur effectif de cette œuvre est resté inconnu à ce jour, malgré de nombreuses investigations à ce sujet. Son rédacteur s’identifiait intensément avec le Denys biblique — ce Denys-là donc, qui, selon les Actes des Apôtres, écouta avec une grande vénération le célèbre discours de Paul sur l’autel « au Dieu inconnu » sur la colline de l’Aréopage, se convertit et fut baptisé par Paul et le suivit comme disciple.2Il s’identifiait même à l’époque de Paul, en affirmant avoir vu l’éclipse de Soleil au moment de la crucifixion du Christ et assisté avec les autres Apôtres à la dormition de Marie.3 Et à l’exemple des 14 lettres de Paul, l’auteur Denys rédigea ses traités pareillement sous la forme de 14 lettres adressées aux contemporains de Paul.4

L’écrivain inconnu ne cesse d’exhorter le lecteur — il se peut que cela vaille pareillement pour son identification avec le Denys biblique —, de ne pas prendre à la lettre des récits qui sont symboliquement pensées. De nombreuses fois, il cite Proclus, le grand néo-platonicien qui vécut de 412 à 485. Denys eût-il donc cité une littérature qui remonte à plus de quatre siècle après Paul, s’il se fût caractérisé, au sens littéral du terme, comme le disciple de celui-ci.5Aussi n’est-il pas étonnant si dès 532, après la première parution du corpus Dionysiacum, surgit la question de la vraie identité de l’auteur. Et pourtant ses œuvres parurent autour de 540 dans une importante édition commentée comme l’œuvre de Denys l’Aréopagite, disciple de Paul.6

 

Histoire de la réception


 

Au 7ème siècle, Maxime le Confesseur (580-662) rédigea un commentaire important au sujet de Denys. C’était un critique pénétrant de la doctrine, laquelle — à l’époque de la diffusion du monothéisme islamique — voulut simplifier la doctrine chrétienne trinitaire complexe, en relativisant la volonté humaine et celle de Jésus et sa nature humaine. Maxime y opposa le penser néoplatonicien de la Trinité. À cause de cela il fut livré au bourreau, qui lui arracha la langue et la main droite. Pourtant il triompha à titre posthume car, après sa réhabilitation en 6817, ces commentaires devaient devenir tout d’abord vraiment célèbres en Orient — et à la suite de cela, aussi les écrits de Denys.

Après qu’en 827, Louis le Pieux (778-840), eut ordonné de conserver le précieux manuscrit de Denys dans l’abbaye de Saint-Denis, à quelques kilomètres au nord de Paris, l’Aréopagite devint aussi célèbre en Occident. En vérité cet abbaye portait le nom d’un tout autre Denis : le premier évêque impavide de Paris, dont la légende raconte qu’après sa décapitation sur la butte Montmartre, il se serait relevé et portant sa tête serrée sur son cœur, il se serait rendu jusqu’à son lieu de sépulture à Saint-Denis. Le moine Hilduin, de l’abbaye qui avait été construite sur ce lieu de sépulture, ne traduisit pas seulement le manuscrit de Denys, mais il en traça encore une histoire, intitulée Passion sanctissimi Dionysii8, dans laquelle il affirmait que le parisien Denis avait été tout d’abord évêque d’Athènes et avait rédigé son Corpus Dionysacum seulement après son arrivée en Gaule. Naturellement cette histoire fut également mise en doute — mais les Pèlerins y croyaient volontiers

Une bonne traduction latine du manuscrit de Denys (avec le commentaire de Maxime le Confesseur) vint à jour autour de 875, par Jean Scot Érigène (vers 815-877), qui élabora par la suite de nombreuses idées de Denys dans sa propre philosophie. Mais la philosophie d’Érigène fut contestée et il fut déclaré hérétique. Seulement vers l’an 1100, au moment où Anselme de Laon (vers1050-1117), dans son célèbre commentaire biblique Glossa ordinaria, entra dans le détail des idées d’Érigène et de Denys, la fortune tourna dès lors pour Denys et son Corpus fut pris en considération en Occident.

En 1122 Suger (1081-1151) fut nommé prieur de Saint-Denis et donc conservateur du précieux « Corpus Dionysiacum ». En le lisant, il y découvrit, dans le traité Sur les Hiérarchies célestes, une idée favorite de Denys : le rayon lumineux unitaire divin tombe et se fragmente en de multiples couleurs et formes, lorsqu’il parvient à l’être humain et dans celles-ci le désir s’éveille de retourner à l’origine divine primordiale de la lumière. Denys figure ainsi la grandiose idée platonicienne de l’Un, qui, reposant en Lui-même (« monè »), apparaît comme une multiplicité (« prohodos »), relie et retourne le multiple à Lui (« epistrophè »). Suger compris ces idées au point de les rendre « visibles » dans sa basilique de Saint-Denis. Vers 1140, il en rebâtit le chœur selon un tout nouveau concept. La coupole ne fut plus dès lors soutenue par des murs, mais par des membrures et des arcs en ogive, ce par quoi on put créer ces grands vitraux pleinement colorés, d’une dimension et d’un effet inconnus jusque-là. La lumière divine, qui reposait dans son unicité (« monè »), surgit au travers des vitraux en de nombreuses couleurs et forment (« prohodos ») et éveille dès lors chez les fidèles présents le désir de retourner à l’unité de la lumière divine (« epistrophè »). Ainsi le prieur Suger créa-t-il le fondement du style gothique à partir d’une idée de Denys.9

Dans la même période, la doctrine de Denys gagna une grande influence dans la philosophie et la théologie, entre autre dans les écoles de Laon, Chartres et Paris. Elle fut très appréciée de Pierre Lombard (1095/1100-1160) et des théologiens plus tardifs, comme Robert Grosseteste (1170-1253), Albert le Grand (1193 ?-1280), Thomas d’Aquin (1225-1274) et Bonaventure (1221-1274), mais aussi par des mystiques comme Maître Eckhart (1260-1328), Johannes Tauler (1300-1361), Jan van Ruysbroeck (1293-1381) et plus tard encore, Nicolas de Cues (1401-1464), Denis le Chartreux (1402/03-1471), Thérèse d’Avila (1515-1582) et Jean de la Croix (1542-1591). Thomas d’Aquin cite Denys à plus de 1700 reprises. Dante Aligheri –1265-1321) emprunta des idées centrales de sa Divine Comédie à Denys.10 Ainsi celui-ci devint-il un important Père de l’Église.11

Pourtant, tandis que les histoires pensées symboliquement étaient de plus en plus prises à la lettre, la position vis-à-vis de la personne de Denys se modifia avec le temps. L’identification de l’écrivain avec les deux évêques d’Athènes et de Paris, ne pouvait naturellement plus être maintenue à présent. L’identification avec l’évêque de Paris était déjà suspecte sous l’œil de Pierre Abélard (1079-1142) ; celle avec l’évêque d’Athènes fut tout d’abord sérieusement remise en doute, dès le 16ème siècle, par Erasme de Rotterdam (vers 1467-1536) et Lorenzo Valla (vers 1406-1457) et démasquée finalement comme impossible au moyen d’une abondance de preuves par Jean Daillé (1594-1670).12Ce Huguenot français en conclut que le Corpus Dionysiacum devait avoir été rédigé par un pseudo-Denys et que celui-ci n’avait jamais dû être le disciple de Paul. Ce point de vue fut repris par Nicolas Le Nourry (1647-1724) dans son Thesaurus à partir de l’année 170313 et plus tard aussi par le théologien J.G.V. Engelhardt (1791-1855), lequel, dans sa belle traduction allemande de Denys de 1823, reprit en le récapitulant l’ouvrage de Jean Daillé en introduction à son propre ouvrage. L’auteur Denys y est caractérisé de « menteur » et de « falsificateur » pour s’être fait passer pour le Denys biblique.14 Engelhardt resta nonobstant ouvert aux autres idées. Ainsi donna-t-il un espace à l’opinion opposée de son collègue théologien, L.F.P. Baumgarten-Crusius (1788-1843), tandis que celui-ci annonçait sa nouvelle hypothèse d’alors selon laquelle la base du Corpus Dionysiacum remontait à une tradition orale, comme « l’hypothèse la plus largement importante qui ait jamais été écrite sur Denys depuis Daillé ». Et il fournit également une récapitulation en allemand de celle-ci en l’incluant dans sa traduction.15Cette hypothèse de Baumgarten-Crusius, qu’une transmission orale à la base du Corpus Dionysiacum fut également défendue par la suite par Steiner

 

La réception de Denys par Rudolf Steiner

 


La traduction de Denys par Engelhardt de 1823 — la seule et unique retrouvée dans la bibliothèque privée de Rudolf Steiner — est d’une importance décisive pour l’étude de la réception de Denys chez Steiner. La question de la personne de Denys et de l’origine des écrits de l’Aréopagite se présente chez Rudolf Steiner d’une manière quelque peu plus compliquée qu’on le pense souvent. Elle est traitée dans une bonne cinquantaine d’endroits dans son œuvre complète. Pour quelle raison pourtant Steiner se décida-t-il en faveur de la conception de Baumgarten-Crusius et non pas en faveur de celle de Daillé et d’Engelhardt ? L’attitude et, le cas échéant ici, la résonance d’âme avec ces trois érudits, ont-elles joué un rôle? Daillé et Engelhardt considéraient Denys comme un menteur et un faussaire. Chez Jean Daillé, l’état d’âme de ce protestant français semble avoir été directement prépondérant, lequel se dressait avec animosité contre le pouvoir et les dogmes de l’Église romaine. Dans son ouvrage l’argumentation de la falsification se trouve à l’avant-plan, raison pour laquelle le rédacteur est caractérisé comme un pseudo-Denys. Daillé n’entra pas dans les services et mérites des contenus de l’œuvre. Baumgarten-Crusius, en revanche, s’y consacra avec un beaucoup d’amour et un intérêt authentique pour le Corpus Dionysiacum.

On sait que les sentiments de dévouement et de vénération à l’égard des idées sont le point de départ du cheminement anthroposophique. L’auteur du Corpus dionysiacum voulait aussi stimuler chez ses lecteurs une telle atmosphère d’âme de vénération. L’admiration de Steiner pour Denys s’appuyait avant tout sur la vertu du contenu de son œuvre et sur la manière dont en celle-ci, christianisme et néo-platonisme y sont traités comme une unité. En considération de l’identité de l’auteur, Steiner partageait la position de Baumgarten-Crusius. Engelhardt saisit celle-ci à la fin de son écrit dans les termes suivants :


L’objectif de Denys n’a été autre que de traduire dans le christianisme les Mystères grecs totalement et plus exactement que jusqu’alors. Le nom Denys a dans ce projet sa raison d’être ; il l’a adopté parce qu’il a voulu fusionner les Mystères dionysiaques au Christianisme. Ceci était une coutume des initiés de changer de nom lors de leur initiation. Et pour associer un Nom biblique aux Noms des Mystères, il a donc adopté celui de l’Aréopagite connu par les Actes des Apôtres.16

Baumgarten-Crusius évoque ensuite « l’existence d’une école philosophique chrétienne à Athènes aux époques des Basile […] et ultérieurement. »17 Comme on l’a déjà dit, Steiner suivit l’idée de base de Baumgarten-Crusius, bien entendu il la varia de diverses façons.


Denys dans l’œuvre de Rudolf Steiner

 

Dans l’hiver 1900, Rudolf Steiner commença ses conférences sur la version chrétienne de la théosophie, appelée par la suite anthroposophie.18 Dans ce premier cycle de conférences sur l’anthroposophie, il caractérisa déjà les écrits de Denys comme une source d’inspiration significative des mystiques médiévaux, à l’occasion il laissait ouverte la question de la naissance de cette œuvre.19Dans le second cycle de conférences sur l’anthroposophie, il renvoie de nouveau à Denys, mais à présent en lien au rapport entre le Jésus historique et le Logos spirituel : 


La doctrine, qui apparaît dans les écrits de Denys l’Aréopagite est, de ce point de vue, d’un intérêt particulier. Bien entendu, cette œuvre ne fut mentionnée qu’à partir du 6ème siècle. Ce n’est pas de savoir quand et où elle fut rédigée qui importe pour vous, mais au contraire le fait qu’elle est une présentation du christianisme, complètement revêtue à la manière idéelle de la philosophie platonicienne et qu’elle est contenue dans une vision intuitive spirituelle du monde supérieure. Ceci est, en toutes circonstances, une forme de présentation qui appartient au premier siècle du christianisme. Dans les temps anciens, cette forme de présentation s’est maintenue et diffusée sous une forme orale ; dans ces temps anciens, on se fiait justement à ce que le plus important soit toujours transmis oralement.20


Je reviendrai plus tard sur l’hypothèse d’une tradition orale. Je donnerai d’abord une citation plus longue tirée de ce même cycle comme un exemple de la manière dont Steiner récapitula les idées de Denys :


L’aspect sensoriel de la perception trouble la contemplation de l’esprit pour l’être humain. Celui-ci doit aller au-delà du sensoriel. Cela étant, tous les concepts humains sont tout d’abord puisés dans l’observation sensorielle. Ce qu’observe l’être humain sensoriel, il le désigne comme ce qui « est » ou bien « l’étant [seiend] » ; ce qu’il n’observe pas, il le caractérise comme le non-étant [nicht-seiend]. Or, si l’être humain veut s’éveiller à une perspective réelle au divin, alors il doit nécessairement aller au-delà de l’étant et du non-étant, car ceci aussi provient, dans sa conception, de la sphère sensible. Dans cette acception Dieu n’est donc ni étant, ni non-étant. Il est supra-étant. On ne peut donc pas l’atteindre pour cette raison par le moyen du connaître ordinaire, celui qui a à faire avec l’étant. On doit donc s’élever au-dessus de soi, au-dessus de son observation sensorielle et au -dessus de sa logique intellectuelle et découvrir le passage [changement d’état cognitif, ndt] à la vision spirituelle intuitive ; alors on peut regarder en pressentant dans la perspective du divin. — Mais le fondement du monde rempli de sagesse a amené au jour le Logos. La vertu inférieure de l’être humain peut aussi L’atteindre. Il devient présent comme Fils solaire de Dieu dans l’édifice du monde ; Il est le médiateur entre Dieu et les êtres humains. Il peut être présent à des degrés divers au sein de l’être humain. Une institution du monde peut Le réaliser, tandis que celle-ci réunit sous une hiérarchie des êtres humains remplis ou pénétrés selon diverses manières par Lui. Une telle « Église » est le Logos sensible-réel ; et la vertu qui vit en elle, qui fut vécue personnellement dans le Christ devenu chair, en Jésus. Par Jésus, l’Église est donc unie à Dieu, en lui elle a donc son sommet et son sens.21


Le titre de l’ouvrage , Le christianisme en tant que fait mystique, se reflète pour ainsi dire dans ce passage cité. La positon centrale de la christologie de Denys au sein de l’anthroposophie en dévient de ce fait évidente.

À partir de 1904, Rudolf Steiner mit en place une école ésotérique théosophique.22Une grande partie des membres étaient imprégnés du bien spirituel oriental. C’est pourquoi Steiner plaça Denys en relation avec la doctrine des « Devas » — ce qui signifie également les « dieux » ou « entités spirituelles divines »23 (L’être humain imprégné par la civilisation occidentale n’a plus de relation vivante avec de telles entités spirituelles. Le disciple de l’Apôtre Paul, Denys l’Aréopagite, a donc produit la doctrine des entités spirituelles supérieures tout d’abord dans un système. Cet enseignement, selon Steiner, fut tout d’abord transmis oralement par des initiés particuliers et il ne devait jamais être écrit. Chacun des disciples directs d’un tel initié fut donc dénommé Denys l’Aréopagite. Par conséquent, le dernier de la série, au 6ème siècle, ayant finalement rédigé par écrit cet enseignement resta dénommé Denys.24

Comme source de cette conception, Steiner désigne la lecture directe dans la chronique de l’Akasha.25Vue du point de vue des sciences extérieures, cette lecture n’est pas recevable, étant donné que des coups d’œil dans la chronique de l’Akasha, ne peuvent pas être vérifiées sans plus. Et la lecture dans cette chronique n’est en aucun cas aisée, puisqu’il ne s’agit pas d’une mémoire d’images photographiques des phénomènes extérieurs, mais d’impulsions astrales qui se trouvèrent au fondement des actions des êtres humains ; celles-ci se sont inscrites dans la lumière astral.26 Rudolf Steiner ne se lassa jamais d’insister sur le fait que des erreurs peuvent aussi se glisser dans ce travail de l’investigateur en science de l’esprit. Au moyen d’un profond travail méditatif de logique, ce travail peut aussi être absolument amélioré par quelqu’un qui, lui-même, n’est pas capable de lire dans la chronique de l’Akasha.27


L’école suprasensible de Denys



 
La recherche historique n’a jusqu’à présent jamais découvert la moindre trace d’existence d’une école ésotérique ayant pratiqué la transmission orale d’initié à initié. Il est vrai que Denys lui-même répète qu’une partie de son enseignement est sécrète et que seuls les initiés sont autorisés à la communiquer.28 Les déclarations directes de Denys29étayent donc en sous-œuvre la conception de Steiner. Pourtant au 6ème siècle, le secret des Mystères ne fut plus pratiqué. Serait-il donc pensable qu’une école qui s’est trouvée durer sur plus de quatre siècles sous la direction de maîtres appelés Denys, n’eût pas été de quelque façon connue ? Cela semble plutôt invraisemblable. Entre 1905 et 1910, Steiner a défendu quelques fois cette conception, mais en nuançant ce point et en se corrigeant. L’impression surgit donc qu’il a fait des recherches sur la parenté intérieure entre l’auteur Denys et le disciple direct de Paul.

Une comparaison des plus de 50 déclarations sur Denys montre qu’il considéra30 souvent des formes de tradition par transmission orale comme la source de l’œuvre de celui-ci et que sur cette base, il identifiait de manière réitérée l’auteur Denys avec le disciple direct de Paul.31 Parfois il nomma une école christique-ésotérique fondée par Paul, qui connut un épanouissement sous son élève direct Denys32, ensuite il insista de nouveau sur la manière de représentation néo-platonicienne tardive de l’auteur Denys33 ou bien il établit un lien entre Denys et la sagesse orientale.34 Parfois il affirmait que la doctrine de l’Aréopagite était tracée selon « une tradition plus fidèle »35, puis il relativisait cela de nouveau et expliquait que les grands traits seulement, et non les particularités du Corpus, remontaient à des disciples précédents.36 Dans d’autres développements, il comprenait de nouveau les écrits de Denys à la manière dont Thomas d’Aquin les avait lus : avec une coloration chrétienne du néo-platonisme de Plotin (205-270)37. Mais aussi il renvoyait à ce qui vivait dans les conceptions du monde orientales et à ce qui dans le platonisme et le néo-platonisme trouva ses ramifications et qui est encore ressenti profondément chez Denys.38

De nouveau surgit quelque peu une autre nuance au moment où Steiner relia l’un l’autre Denys et Origène (185-254), tandis qu’il attirait l’attention sur le fait que, par le Christ , qui a vécu dans l’être humain Jésus, un lien entre la Terre et les Hiérarchies spirituelles s’est établi, lequel était auparavant impossible. « Au 6ème siècle », ajouta-t-il, « on a tenté, d’effacer les traces et aussi les enseignements de l’ancien Denys l’Aréopagite et on les a reconfigurés de manière telle que l’on n’eut plus dès lors en eux que véritablement une doctrine spirituelle abstraite. »39 Mais il relativisa ceci plus tard par les paroles : « Ce qui fut là écrit noir sur blanc plus tard, n’a foncièrement donc pas besoin d’être inauthentique, mais peut être au contraire redonné avec une certaine identité avec ce qui remontait à des siècles auparavant. »40 Et il commente ensuite :


Voyez-vous, si vous tenez Denys pour un disciple de Paul, alors celui-ci vécut à la fin du premier et au début du deuxième siècles après le Christ. […] Celui qui approfondit les écrits de Denys, c’est égal qui fut-il, celui-là voit qui il était, combien puissamment cet homme vivait dans tout ce qu’avait produit la culture de l’entendement intellectuel de son époque. Un Grec finement cultivé, donc, mais en même temps aussi un être humain qui, dans toute sa personnalité, était comblé de la grandeur du Mystère du Golgotha et qui se disait : lorsque avec notre compréhension intellectuelle nous nous efforçons d’approcher le Mystère du Golgotha et tout ce qui se trouve derrière lui, nous n’y arrivons pas. Nous devons aller bien au-delà de la compréhension intellectuelle. Nous devons nous développer au-delà et passer de la théologie positive à la théologie négative.41


Les Actes des Apôtres rapporte la vigueur enflammée, lumineuse et surpuissante, complètement inattendue qui survint tout à coup à Paul arrivant devant Damas, ce qui le rendit capable d’annoncer le christianisme aux peuples.42Au moyen de cette même vigueur enflammée et lumineuse, Denys fut aussi inspiré et converti à Athènes.43 Steiner évoque une initiation de Denys par Paul.44 Il va si loin qu’il affirme que ce Denys voulut transmettre cette lumière qu’il avait reçue de Paul à d’autres — quand bien même il ne savait pas exactement comment il eût à porter cela ? L’auteur Denys qui rédigea noir sur blanc la doctrine des Hiérarchies au 6ème siècle, se ressentit lui-même inspiré par la même lumière, émanant de sa rédaction.45C’est pourquoi il pût s’identifier au disciple direct de Paul. Cette identification fut démasquée par Daillé et ses successeurs et anéantie, ce par quoi Denys fut précipité du socle de sa sainteté, sur lequel la postérité l’avait placé. Mais les conséquences n’en furent que négatives. Dans le domaine philosophique par contre surgit ainsi la possibilité que Denys fut découvert comme le plus grand philosophe néoplatonicien.46 Et dans la théologie, cette identification de Denys avec le disciple direct de Paul s’avéra si forte quant au contenu qu’une recherche débuta sur l’art et la signification de son style d’écriture symbolique.

 

Identification mystique

 

 

Cette évolution déboucha, en 2012, dans une étude du scientifique des religions Charles Stang, qui s’est intensément occupé de l’identification de l’auteur Denys avec le disciple de Paul.47 Pour Stang, il s’agit en cela plus que de symbole. Il renvoie à la déclaration : « Non pas Je, mais le Christ en moi »48, par laquelle Paul s’identifiait dans une acception mystique avec le Christ. De la même manière, selon Stang, l’écrivain Denys s’identifiait avec le disciple direct de Paul. Il voulait ne faire qu’un, au sens mystique, avec ce disciple direct. En correspondance à cela, le sous-titre de son ouvrage est : « No longer I [Non plus Je, ndt].

Stang et Steiner coïncident sur ce point. Chacun à sa manière, ils recherchent tous deux l’association mystique entre le premier et dernier Denys. Steiner argumentait dans le courant du temps. Il partait du disciple de Paul et conduisait à l’auteur. Stang procède dans la direction inverse, de l’auteur au disciple de Paul. Or les deux points de départ se complètent donc dans le sens que tous deux tentent de résoudre l’énigme de l’identité de l’auteur Denys par une identification mystique — et non pas par une identification simplement symbolique, littéraire ou de contenu.

Les traditions orales, dont parle Steiner peuvent ne pas être comprises du tout comme littérale. Elles peuvent être une image aussi pour la vertu de lumière qui, émanant du Christ et au travers de Paul sur Denys et ses disciples et lecteurs, traverse les générations. Comme à son époque, la lumière divine unitaire, par l’œuvre de Denys inspira les multiples imaginations de la vie ecclésiale et mena à l’épanouissement de Saint-Denis et de Chartres, au travers des vitraux illuminant l’intérieur des cathédrales, ainsi continue-t-elle de rayonner aujourd’hui par le grandiose renouvellement de l’enseignement des Hiérarchises effectué par Rudolf Steiner, lorsque sans cesse celui-ci parle des Hiérarchies, des dieux et de la formation de la vigueur du penser.

Die Drei 12/2017.

(Traduction Daniel Kmiecik)

Michel ter Horst réalisa la traduction néerlandaise complète du Corpus Dionysiacum qu’il édita sous le titre de Dionysius de Areopagiet. Verzameld werken (Zeist 2015). Il travailla longtemps à la « Vrije Hogeschool a Driebergen-Zeist et est associé depuis sa fondation à la Fondation anthroposophique Iona.


 
1-Les écrits de Denys l’aréopagite renferment (en dix lettres et quatre traités) : Noms divins (ND), Théologie mystique (dans ce qui suit, T.M.), Hiérarchie céleste (HC), Hiérarchie ecclésiastique (HE) et diverses lettres. 
 
2-Actes des Apôtres XVII, 34 : « Mais quelques hommes se joignirent à lui (Paul) et eurent foi ; et parmi eux, Denys l’Aréopagite, une femme appelée Damaris, et d’autres avec eux. ». L’Aréopage est la plus haute cour de justice grecque, désigné d’après la colline de Mars, sur laquelle originellement elle siégeait.
 
3-Il existe une légende qui raconte que les Apôtres et d’autres saints, se sont réunis « au travers de l’air » pour inhumer le corps de Marie. Voir Stephen J. Shoemaker : Ancient Traditions of the Virgin Mary’s Dormition and Assumption”, Oxford 2002, pp.33 et 290. [voir aussi les derniers chapitres des Visions d’Anne Catherine Emmerich chez Tequi (tome III — sixième partie ; chapitre XVII & XVIII), ndt]
 
4-Non seulement les « diverses lettres », mais encore aussi les quatre « traités » sont directrement adressés à quelqu’un et ont la forme de lettres.
 
5-Voir Andrew Louth : Denys l’Aréopagite, Londres & New York, pp.113-120.
 
6-Éditée et commenté par Johannes von Scythopolis.
 
7-Au concile de Constantinople qui coupa court à la doctrine monothélite. [Le monothélisme est une doctrine qui admettait dans le Christ deux natures distinctes, l’une divine, l’autre humaine, mais laissant à la première toute volonté. Littré, ndt]
 
8-Hilduinus Sandionysianus Abbas : Passio sancti Dionysii, dans Documenta catholica Omnia, www.documentacatholicaomnia.eu
 
9-Voir Erwin Panofsky : Abbot Suger on the Abbey Church of St. Denis and its Art Treasures, Princeton 1979 et du même auteur: Gothic Achitecturee and Scolasticism, Latrobe 1951.
 
10-Voir Diego Sbacchi : The Influence of the Pseudo-Dionysius in the Representation of Light in Paradiso, dans : J. Ziolkowski (éditeur): Dante and the Greeks, Washington, D.C., 2014, pp.181-195.
 
11-Andrew Lough démontre que la réception de Denys en Occident sur le terrain déjà préparé par Augustin, produisit d’autres fruits que celle qu’il connut dans la tradition byzantine. Voir la conclusion de son introduction dans : Un auteur caché dans Michiel ter Horst (éditeur) Dionysius de Aropagiet ; Verzamelde Werken, Zeist, 2015, pp.17-44, en particulier pp. 43-44.
 
12-Voir Jean Daillé (Ionnes Dallaeus) : De scriptis quae sub Dionysii areopagitae et ignatii Antiocheni nominabus circumferuntur, Genève1664. 
 
13-Nicolas Le Nourry : Thesaurus Rei Patristicae première partie. Würzburg 1703.
 
14-Johann Georg Veit Engelhardt : Les soi-disant écrits de Denys l’Aréopagite . Première partie, Sulzbach 1823, pp. 3 et 40.
 
15-Voir du même auteur : Les soi-disant écrits de Denys l’Aréopagite. Seconde partie, Sulzbach 1823, pp.321-340.
 
16-Johann Georg Veit Engelhardt : Les soi-disant écrits… Seconde partie, p.324. [En français le prénom « Re-né » signale en même temps cette idée de renaissance à autre chose qui se produit lors de l’initiation. ndt]
 
17-À l’endroit cité précédemment, p.329.
 
18-La controverse au sujet du caractère chrétien de l’anthroposophie et de l’influence unique du Christ sur l’histoire universelle mena, comme on le sait, à la rupture d’avec la Société théosophique en 1913.
 
19-Voir Rudolf Steiner :La mystique à l’aube de la vie spirituelle des temps modernes et son rapport avec la conception moderne du monde (GA 7), Dornach 1990, p.87.
 
20-Du même auteur : Le christianisme en tant que fait mystique (GA 8), Dornach 1989, p.154.
 
21-À l’endroit cité précédemment, pp.154 et suiv.
 
22-Cette école ésotérique fut close au début de la première Guerre mondiale et ce n’est qu’en 1924, qu’elle fut de nouveau refondée et instituée. Les mémoires et protocoles en furent publiées en 1984 dans le cadre de l’édition complète (GA).
 
23-En sanscrit et pali, « deva » renvoie à tous les êtres spirituels de rang supérieur. Le terme « deva » est apparenté au terme latin « deus » et à celui grec de « Theos ».
 
24-Voir Éléments fondamentaux de l’ésotérisme (GA 93a). L’idée que tous les successeurs de Denys portèrent le même nom fut encore exprimée à deux reprises en 1907, voir, du même auteur : Impulsions originelles de la science de l’esprit (GA 96), Dornach 1989, p.252 ainsi que Le Mystère chrétien (GA 97), Dornach 1998, pp.142 et suiv. Elle fut exprimée pour la dernière fois dans : Digressions dans le domaine de l’Évangile de Marc (GA 124), Dornach 1995, p.244.
 
25-Voir du même auteur : Éléments fondamentaux de l’ésotérisme (GA 93a), p.97 ainsi que la description de la chronique de l’Akasha, comme traces spirituelles éternelles dans du même auteur : La Science de l’occulte en esquisse, (GA 13), Dornach 1989, p.142. 
 
26-Voir Éléments fondamentaux de l’ésotérisme (GA 93a), pp.79 et suiv. [Le point important n’est pas tant ici la « vision » de telles impulsions astrales que bien plus, l’attouchement délicat et le tact d’expérimentation qu’elles requièrent de la art de l’investigateur pour être comprises et formulées, ndt]
 
27-Voir du même auteur : La science de l’occulte…., p.143.
 
28-Voir Denys l’Aréopagite : HC II, 145c ; HE I, 372a et 376c ; HE IV, 477b ; HE V, 508b ; HE VII, 557 v ; HE VII, 565c ; ND I, 597c ; TM I, 1000a ; ainsi que la lettre IX, 1108a. Pour les abréviations des traités voir la note 1.
 
29-Denys renvoie par ailleurs à la transmission de son « maître célèbre » Hierotheos, voir HE II, 392a ; HE III,, 424c ; ND II, 648a & 649d ; ND III, 681a & 681c ; DN VII, 865b. Dans un bel essai de Ben Schomaker : An eternal and incorrigibible metaphysician. Decoding the Christology of Pseudo-Dionysius the Areopagite, dans Studies in Spirituality 26/2016, pp.1-53, celui-ci présume que Hierotheos renvoie avant tout à Proclus. Voir ses considérations au sujet « Du commencement de l’Unité » dans Michiel Ter Horst (éditeur) : Dionysius de Areopagiet…, , pp.107-132. Rudolf Steiner n’orienta pas son dessein sur la grande importance qu’eut Proclus pour Denys. Dans l’ensemble de l’œuvre complète de Steiner, Proclus n’est cité qu’à quatre reprises. Voir du même auteur : La mystique…, p.16 (en rapport avec Hegel) ; L’énigme de la philosophie (GA 18), Dornach 1985, p.83 (en rapport avec Plotin) ; De l’énigme de l’âme (GA 21), Dornach 1983, p.112 (en rapport avec Brentano) ainsi que dans Recueil d’essais sur l’histoire de la culture et de l’esprit (GA 31), Dornach 1989, pp516 et suiv. (en rapport avec Nietzsche).
 
30-Voir Rudolf Steiner : Le christianisme..., p.154 ; Sur la philosophie, l’histoire et la littérature (GA 51), Dornach 1983, p.200 ; Éléments de base…, p.97 ; Impulsions originelles…p.252 & p.299 ; Le mystère chrétien, pp.131 & pp.142 et suiv. ; Évolution de l’humanité et connaissance du Christ (GA 100), Dornach 2006, pp.22 et suiv. ; pp.158 et suiv ; p.228 ; Au sujet de l’histoire et extraits des contenus de la première section de l’école ésotérique 1904-1914 (GA 264), Dornach 1996, p.32 ; L’évolution du point de vue de la véracité (GA 132), Dornach 1999, p.3 ; L’énigme de la philosophie…, pp.87 et suiv. ; L’Europe du centre entre l’est et l’ouest (GA 174a), Dornach 1982, p.247 et Perspective d’évolution de l’humanité (GA 24), Dornach 1979, pp.255 et suiv. et p.258.
 
31-Voir du même auteur : la légende du Temple et la légende dorée (GA 93), Dornach 1991, p.193 ; Cosmogonie (GA 94), Dornach 2001, p.80 ; Les Hiérarchies spirituelles et leur reflet dans le monde physique (GA 110) Dornach 1991, pp.26 et suiv. ; L’orient à la lumière de l’occident ( GA 113), Dornach 1982, p.120 ; Expérience du suprasensible (GA 143), Dornach 1994, p.195 ainsi que Oppositions dans l’évolution de l’humanité (GA 197), Dornach 1996, p.47.
 
32-Voir du même auteur : Au sujet de l’histoire et extraits des contenus de la première section de l’école ésotérique de 1904 à 1914 (GA 264), Dornach 1987, p.398 ; Le Mystère chrétien, p.131 et pp.142 et suiv. ; ainsi que L’Évangile de Jean, p.32.
 
33-Voir du même auteur : Le christianisme en tant que fait mystique, p.154.
 
34-Voir du même auteur : Hiérarchies spirituelles…, pp.26 et suiv., pp.49 et suiv. et p.83.
 
35-Voir du même auteur : Digressions dans le domaine…, p.244.
 
36-Voir du même auteur : L’énigme de la philosophie, pp.87 et suiv.
 
37-Voir du même auteur : La philosophie de Thomas d’Aquin (GA 74), Dornach 1993, pp.47 et suiv.
 
38-Voir du même auteur : La nouvelle spiritualité et l’expérience du Christ du 20ème siècle (GA 200), Dornach 2003, p.14.
 
39-Voir du même auteur : Perspectives…, p.72.
 
40-À l’endroit cité précédemment, p.256.
 
41-À l’endroit cité précédemment, pp.258 et suiv.
 
42-Ceci est raconté à trois reprises dans les Actes des Apôtres, voir Ac 9, 3-9 ; 22, 6-11 ; 26, 12-18.
 
43-Voir Ac 17, 34.
 
44-Voir du même auteur : Éléments fondamentaux…, p.97 ; Cosmogonies…, p.80 ; Impulsions d’origine…, pp.252 et suiv. & p.299 ainsi que Le Mystère christique…, pp.142 et suiv.
 
45-Voir Denys l’Aréopagite, HC I, 120a-121c.
 
46-Plus d’un voient Denys plus qu’un néoplatonicien, plus qu’un chrétien. Voir les indications de littérature de Michiel ter Horst (éditeur)/ Dyonicius de Areopagiet…, p.443.