vendredi 29 mai 2015

Les Pères fondateurs du Nouvel Ordre Mondial





Note du traducteur : L’article qui suit offre une perspective historique sur de nombreux événements survenus loin des yeux du public des années qu’il évoque – de 1891 à 1914 – mais ayant eu pour conséquence le déclenchement de la Première Guerre Mondiale puis par extension de la Deuxième. Les conséquences de ces événements secrets se retrouvent dans l’émergence de la Guerre Froide et même d’une grande partie des troubles que nous connaissons à l’heure actuelle. Il est presque exclusivement centré sur les ambitions impérialistes du Royaume-Uni et des USA, et donc ne peut suffire à expliquer la totalité des problèmes de notre époque: d’autres nations ont eu des tentations impériales, et les ont encore; chaque pays, en particulier ceux qui ont eu le plus d’impact sur l’histoire récente, doit faire un perpétuel examen de ses objectifs et de ses ambitions.

Les élites riches et puissantes ont toujours rêvé du contrôle du monde. Les ambitieux Romains, Attila le Hun, les grands Califes Musulmans de l’Espagne médiévale, les Moghols en Inde ont tous exercé une influence considérable sur diverses régions du monde, au cours de périodes d’expansion historiquement reconnues.Tantôt tribale, parfois nationale ou encore religieuse, souvent dynastique, leur réussite a façonné des époques mais n’a, dans les faits, jamais été d’une portée planétaire avant le vingtième siècle. Dès lors, alors que la primauté de l’Empire Britannique était menacée par d’autres nations en plein essor, dont l’Allemagne en particulier, un groupe d’hommes puissants et déterminés a fait un choix aux conséquences phénoménales afin que des actions concrètes soit entreprises pour garantir leur domination – ainsi que celle de la « race » britannique – sur tout le monde civilisé. Ce choix a évolué, à partir de cette minuscule cabale triée sur le volet, pour devenir un monstre qui est peut-être déjà hors de contrôle.

Lors d’un après-midi hivernal de février 1891, trois hommes s’engagèrent à Londres dans une conversation intense. De cette conversation allaient découler des conséquences de la plus grande importance pour l’Empire britannique, et pour le monde entier en général.


Ainsi commence le livre du Professeur Carroll Quigley, The Anglo-American Establishment. Cela peut ressembler à un roman de John Le Carré, mais il ne s’agit pas d’une fiction d’espionnage. Les trois fervents impérialistes britanniques qui se sont rencontrés à Londres ce jour-là, Cecil Rhodes, William Stead et Lord Esher, ont vite été rejoints par Lord Rothschild, Lord Salisbury, Lord Rosebery et Lord Milner, des hommes que la puissance financière, politique et administrative les avaient détachés du sort du commun des mortels. Certains de ces noms peuvent ne pas vous être familiers, mais c’est là une marque de l’entière réussite de ce groupe. Dès le départ ils ont mis l’accent sur le secret, ont agi en secret et se sont assuré que les traces de leur influence se fassent gommer de l’histoire. Ils croyaient que les hommes blancs de lignée anglo-saxonne siégeaient tout en haut de la hiérarchie raciale et que c’était justifié; en outre, ils comprenaient très bien la menace pressante venant d’une Allemagne en plein essor dont l’économie moderne bourgeonnante commençait à menacer l’hégémonie britannique sur la scène mondiale.Les membres des élites précités ont élaboré une conspiration de société secrète dont le but était de renouer les liens entre la Grande-Bretagne et les États-Unis [1], pour amener toutes les parties habitables du monde sous leur influence et leur contrôle. Les USA avaient rapidement crû en confiance, en richesses et en opportunités depuis la Déclaration d’Indépendance, mais les liens anglo-américains étaient restés forts et allaient les entraîner dans un complot à long terme de formation d’un gouvernement mondial unique. La réunion de 1891 a été, en quelque sorte, un acte de naissance du Nouvel Ordre Mondial.

Les grands financiers se servaient fréquemment de leurs fortunes pour peser sur des questions de guerre et de paix, et pour contrôler la politique à leur profit. Cecil Rhodes était différent. Il était résolu à utiliser sa vaste fortune non seulement pour générer un profit toujours croissant mais aussi pour réaliser son rêve, un rêve qu’il partageait avec ses co-conspirateurs. Rhodes renversa la question de la production de bénéfices et chercha à rassembler des sommes colossales au sein de sa société secrète, afin d’accomplir des objectifs politiques, acheter des gouvernements et des politiciens, acheter l’opinion publique et les moyens de l’influencer [2]. Il voulait que sa fortune serve à prendre le contrôle du monde, en secret. Le secret était la pierre angulaire. Personne, hors de quelques rares privilégiés, ne connaissait l’existence du groupe. Il y a depuis été fait référence de façon obscure dans les discours et les livres comme « Le Pouvoir de l’Argent », « La Puissance Cachée », ou « Ceux qui tirent les ficelles ». Toutes ces étiquettes sont valables, mais nous les avons collectivement appelés l’Élite Secrète.

Carroll Quigley révèle que l’influence de l’Élite Secrète était surtout visible dans les exclusives écoles privées anglaises d’Eton et de Harrow ainsi qu’à l’Université d’Oxford, principalement dans les Collèges d’All Souls et de Balliol [3]. Ce groupe immensément riche et puissant a reçu l’appui académique et l’inspiration intellectuelle de la philosophie de John Ruskin, professeur des beaux arts à Oxford. Celui-ci parlait aux étudiants diplômants d’Oxford comme aux membres d’une classe dirigeante privilégiée, leur disant qu’ils possédaient une magnifique tradition d’éducation, de règle du droit et de liberté. Il encensait tout ce qui était noble dans l’éthique du service public, du devoir et de l’auto-discipline et professait que la tradition de la classe dirigeante anglaise devait être imposée aux populations de tout l’Empire [4]. Mais derrière des mots si bienveillants se cachait une philosophie fortement opposée à l’émancipation de la femme, qui n’avait pas de temps pour la « démocratie » et croyait en la guerre « juste » [5]. Ruskin affirmait que le contrôle de l’état devait être mis entre les mains d’une petite classe dirigeante. L’ordre social devait être construit par l’autorité des supérieurs imposant à leurs inférieurs une obéissance absolue et inconditionnelle. Il était épouvanté par la notion d’égalité des classes et par la désintégration de l’autorité « légitime » de la classe dirigeante [6]. La philosophie de Ruskin était comme de la musique, aux oreilles des élitistes. Elle donnait à leur soif de puissance globale la bénédiction d’un appui intellectuel. Ce qu’ils faisaient, se disaient-ils, ce n’était pas pour eux mais pour l’humanité. Ils allaient prendre le pouvoir en se justifiant fallacieusement que le monde en deviendrait meilleur pour toute l’humanité.

S’inspirant de Ruskin, Cecil Rhodes et ses complices ont créé la société secrète avec un noyau central d’associés de confiance dénommée « The Society of the Elect » (La Société des Élus, ndlr), dont les membres savaient, sans l’ombre d’un doute, qu’ils étaient membres d’une cabale exclusive vouée à prendre et conserver le pouvoir à une échelle mondiale [7]. Un deuxième cercle, plus grand et assez fluide quand à ses affiliations de membres, se nommait « The Association of Helpers » (L’Association des Aidants, ndlr). À ce niveau, les membres pouvaient ne pas savoir qu’ils faisaient partie intégrante d’une société secrète, ou que celle-ci se servait d’eux à leur insu. Beaucoup, aux franges extérieures du groupe, ne se sont peut-être jamais aperçu que les vraies décisions étaient prises par une clique sans pitié, et dont ils ne savaient rien [8]. L’homme qui exposa la société secrète, Carroll Quigley (1910-1977), était le professeur d’histoire hautement respecté de l’Université de Georgetown ; il a également enseigné à Princeton et à Harvard. Il révéla que l’organisation avait réussi à « cacher son existence avec beaucoup de succès, et que certains de ses membres les plus influents… sont inconnus même aux étudiants les plus assidus de l’histoire britannique » [9]. La plus grande contribution de Quigley à notre compréhension de l’histoire moderne nous est venue avec ses livres, The Anglo-American Establishment et Tragedy and Hope, A History of the World in Our Time La classe dirigeante anglo-US », et « Tragédie et espoir, une histoire du monde à notre époque », ndlr). Le premier fut écrit en 1949, mais il ne fut publié qu’après sa mort. Ses révélations l’exposaient à une réaction si potentiellement dangereuse de la part de l’establishment qu’elles ne furent jamais publiées de son vivant. Dans une émission de radio en 1974, Quigley disait à celui qui l’interviewait, « Il vous faut être discret. Il vous faut protéger mon avenir ainsi que le vôtre » [10].

Quigley avait reçu une aide d’une « nature personnelle » de la part d’individus proches de ce qu’il avait appelé le « Groupe » ; et pour « des raisons évidentes », il ne pouvait pas révéler leurs noms [11]. Il disait clairement que les preuves les concernant n’étaient pas difficiles à trouver, « tant que vous savez où chercher » [12], et le fait que des générations d’historiens n’aient pas suivi ses traces soulève bien des questions. Quoique tenu au secret, le Professeur Quigley révéla lors de l’interview à la radio que Sir Alfred Zimmern, l’historien britannique et politologue, avait confirmé les noms des principaux protagonistes de la société secrète. Sans l’ombre d’un doute, Zimmern était lui-même un proche associé de ceux qui se trouvaient au cœur du vrai pouvoir en Grande-Bretagne. Il en connaissait la plupart des principaux personnages en personne, ayant lui-même été membre du noyau central de la société secrète entre 1910 et 1922 [13].

Les interrogations soulevées par le travail du Professeur Quigley reposent dans sa déclaration que, bien que la cabale secrète ait presque réussi à détruire certaines des choses qui lui tenaient le plus à cœur, il était, dans l’ensemble, en accord avec ses buts et ses ambitions [14]. S’agissait-il de mots visant à préserver sa propre sécurité ? Gardez à l’esprit son avertissement à Rudy Maxa (lors de l’interview à la radio, ndlr), en 1974. Quigley sentait clairement que ces révélations le mettaient en danger. Des inconnus ont soustrait son ouvrage de référence, Tragedy and Hope, des étagères des librairies aux USA, et il fut retiré des ventes sans justification peu de temps après sa publication. Les plaques originales du livre furent détruites par l’éditeur de Quigley, la Macmillan Company, sans autre explication ; l’entreprise lui a ensuite « menti, menti, menti » pendant les six années suivantes, lui faisant croire à tort qu’il serait réimprimé [15]. Pourquoi ? Quelles pressions ont pu contraindre une maison d’édition majeure à prendre des mesures aussi extrêmes ? Quigley déclara explicitement que des personnes puissantes avaient réprimé le livre parce qu’il exposait des sujets qu’ils ne voulaient pas voir ébruités. Le lecteur doit comprendre que nous parlons d’individus dont le pouvoir, l’influence et le contrôle étaient incomparables.

Dès le départ, chacun de ces conspirateurs initiaux a apporté des qualités et des relations de valeur pour la société secrète. Cecil Rhodes était le Premier Ministre de la Colonie du Cap, et il était le maître et le commandeur d’une vaste portion de l’Afrique Australe que certains commençaient déjà à appeler la Rhodésie. Sa fortune avait été construite par la répression brutale des autochtones [16] et les intérêts miniers mondiaux de la Maison de Rothschild [17], à qui il rendait des comptes. William Stead était le journaliste le plus connu de son époque et une voix que les gens ordinaires écoutaient. Lord Esher a représenté les intérêts de la monarchie depuis les dernières années de la Reine Victoria, tout au long des excès exubérants du Roi Édouard VII jusqu’au plus calme mais plus malléable Roi Georges V. Son influence était immense parce qu’il naviguait entre les monarques, l’aristocratie et les personnages politiques les plus éminents. Il présidait des comités secrets importants, était responsable des nominations au Cabinet Ministériel, aux rangs élevés du corps diplomatique et exprimait de fortes opinions personnelles à propos des plus hauts postes militaires [18]. Esher exerçait un pouvoir depuis derrière le trône dépassant de loin sa fonction constitutionnelle. Son rôle en tant que courtier d’influence pour le compte de l’Élite Secrète était sans égal. En effet, le Professeur Quigley l’avait surnommé « le plus grand des tireurs de ficelles de l’époque » [19].

Un autre nom qui transpirait tout ce qui était puissant et possédait de l’influence en ce temps-là était celui de la dynastie Rothschild, et Quigley plaçait Lord Nathaniel (Natty) Rothschild au cœur même de l’organisation secrète [20]. Rothschild était tout-puissant dans le milieu bancaire britannique et mondial, et virtuellement intouchable.



Nathaniel « Natty » Rothschild
La Maison de Rothschild était immensément plus puissante que tout empire financier l’ayant jamais précédé. Elle commandait une fortune gigantesque. Elle était internationale. Elle était indépendante. Les gouvernements monarchistes en devenaient nerveux parce qu’ils ne pouvaient pas la contrôler. Les mouvements populaires la haïssaient parce qu’elle ne rendait pas de comptes au peuple. Les constitutionnalistes s’en défiaient parce que son influence s’exerçait dans les coulisses, en secret [21].

Pris tous ensemble les acteurs principaux, Rhodes, Stead, Esher, Rothschild et Milner représentaient une nouvelle force émergeant de l’intérieur du monde politique britannique ; mais de puissantes et vieilles familles aristocratiques traditionnelles qui, depuis longtemps, avaient dominé Westminster – souvent de mèche avec le monarque régnant – étaient aussi intensément impliquées et parmi elles, aucune ne l’a autant été que la famille Cecil. Robert Arthur Talbot Gascoyne-Cecil, le patriarcal troisième Marquis de Salisbury, dirigea le parti Conservateur à la fin du dix-neuvième siècle. Il occupa la fonction de Premier Ministre par trois fois pour un total de quatorze années, entre 1885 et 1902 (plus longtemps que tout autre Premier Ministre de l’histoire récente). Quand il se retira du poste de Premier Ministre en juillet 1902, il confia les rênes du gouvernement au fils de sa sœur, Arthur Balfour. Lord Salisbury avait quatre frères et sœurs, cinq fils et trois filles qui étaient tous liés et croisés par mariage à des individus des plus hauts échelons de la classe dirigeante anglaise. Des postes gouvernementaux importants furent offerts à des relations, à des amis et à des appuis fortunés qui témoignaient de leur reconnaissance en s’assurant que ses opinions devenaient la politique du gouvernement, du service public et des cercles diplomatiques. Ce « Bloc pro-Cecil » était intimement lié à la « Société des Élus » et aux ambitions de l’Élite Secrète pendant la première moitié du vingtième siècle [22].

Un autre membre du noyau central, Lord Alfred Milner, requiert bien davantage d’attention parce qu’il a presque été effacé de l’histoire. Alfred Milner était un autodidacte et un fonctionnaire ayant connu une réussite remarquable, et qui est devenu une figure-clé de l’Élite Secrète, extrêmement puissant parmi les rangs de ces individus privilégiés. Rhodes et lui avaient été à Oxford au même moment, et étaient inextricablement liés par les événements en Afrique du Sud.

Rhodes voyait en lui le genre d’acier nécessaire à la poursuite du rêve de domination planétaire : 
« Je soutiens Milner absolument et sans réserve. S’il dit paix, je dis paix ; s’il dit guerre, je dis guerre. Quoiqu’il arrive, je suis d’accord avec Milner » [23]. Milner en vint, avec le temps, à être le plus capable d’entre eux, et à jouir du privilège et des appuis du pouvoir, un homme vers lequel se tournaient les autres, pour l’orientation et la direction.

Pendant qu’il était Gouverneur-Général et Haut-Commissaire en Afrique du Sud, Milner provoqua délibérément la Guerre des Boers afin de mettre la main sur l’or du Transvaal et utiliser les ressources de l’Afrique du Sud, afin d’étendre et pérenniser le contrôle de l’Élite Secrète sur l’Afrique Australe. Il eut l’honnêteté de confesser dans une lettre à Rhodes, commandant-en-chef en Afrique du Sud :
J’ai précipité la crise, qui était inévitable, avant qu’il ne soit trop tard. Ce n’est pas très agréable, du moins à mes yeux, pas l’exemple d’une affaire à mettre à mon crédit, que d’avoir été un accessoire important dans le déclenchement d’une grande guerre 
Lord Alfred Milner

Il ne pérorait pas là sans euphémisme. L’explication détachée de Milner démontrait la froide objectivité qui animait la cause de l’Élite Secrète. La guerre était fâcheuse, mais nécessaire. Elle avait lieu d’être, et ils n’en avaient pas peur.
La guerre de l’Élite Secrète contre les Néerlandais commença en octobre 1899 et se termina avec la signature du Traité de Vereeniging, le 31 mai 1902. Les Républiques Boers (la République du Transvaal et l’État Libre d’Orange, ndlr) furent annexées à l’Empire britannique. L’or du Transvaal était enfin entre les mains de l’Élite Secrète, au prix de quelques 70 000 morts sur les champs de bataille, 32 000 morts dans les camps de concentration britanniques, dont plus de 20 000 enfants d’ascendance batave. Quelques trente mille fermes Boers furent brûlées jusqu’au sol, le bétail fut massacré et les femmes et enfants placés dans des camps de concentration. Dans les camps, les familles d’hommes combattant pour l’armée Boer étaient punies en ne recevant que la moitié de rations déjà maigres, sans aucune viande [25]. W.T. Stead, ancien membre du noyau central de l’Élite Secrète qui avait démissionné de dégoût face à la Guerre des Boers, fut bouleversé par les preuves qui lui étaient présentées. Il écrivit :
Chacun de ces enfants, mort par suite de la réduction par moitié des rations, ce qui exerçait  une pression sur leurs familles encore sur le champ de bataille, a été délibérément assassiné. Le système des demies-rations est exposé, nu et sans honte comme un acte politique d’état exécuté de sang-froid, employé dans le but d’assurer la reddition d’hommes que nous n’étions pas capables de vaincre sur le terrain [26].

Des tombes de victimes des camps de concentration britanniques lors de la Guerre des Boers
20 000 enfants, mourant dans des camps de concentration britanniques, ne revêtaient que peu d’importance pour Milner. Il était si fanatisé qu’il faisait fi de la pression de l’opposition qui montait contre lui. Il a averti son ami, Richard Haldane : « Si nous devons construire quoique ce soit en Afrique du Sud, nous devons ignorer, et complètement ignorer, les hurleurs » [27]. Il faut être un homme très fort pour ignorer les hurleurs, pour ignorer l’indignation morale, pour placer sa cause avant les considérations humanitaires. Certains politiciens de première ligne trouvent qu’il est presque impossible de résister au torrent de l’outrage public. Mais ceux qui sont derrière les rideaux, dans les coulisses secrètes du pouvoir parviennent facilement à dédaigner le « sentimentalisme ».

La période où Milner dirigea l’Afrique du Sud eut des conséquences très importantes pour le pays. Il administra les États vaincus de la République du Transvaal et de l’État Libre d’Orange en tant que territoires occupés et recruta pour les plus hauts postes de fonctionnaires une bande de jeunes hommes issus de familles aisées des classes supérieures, portant souvent des titres et qui devinrent connus sous le nom de « Maternelle de Milner » [28]. Ils remplacèrent le gouvernement et l’administration des Républiques Boers, et travaillèrent avec acharnement  à reconstruire le pays brisé [29]. Cette Maternelle était composée de sang neuf ; des jeunes hommes éduqués – la plupart des diplômés d’Oxford – ayant un profond sens du devoir, de loyauté envers l’Empire et aptes à peupler la prochaine génération de la société secrète [30]. Dans la période entre 1909 et 1913, la Maternelle instaura des groupes semi-secrets connus sous le nom de Round Table Groups (Groupes de la Table Ronde, ndlr), aux USA et dans les principaux dominions britanniques.

Prenons l’exemple du Canada. De nombreux groupes de la table ronde canadiens ont été établis à partir de 1909. Lionel Curtis et Philip Kerr, du noyau central de l’Élite Secrète [31], partirent pour un périple de quatre mois au Canada en compagnie de William Morris de « l’Association d’Aidants ». Le but de leur voyage était d’y poser les fondations de groupes de la Table Ronde, d’y renforcer les valeurs de l’Empire britannique et de les préparer à une guerre contre l’Allemagne. Ils portaient une lettre d’Alfred Milner à son vieil ami Arthur J. Glazebrook, lui demandant de l’aide pour établir les groupes. Glazebrook devint l’un des amis les plus loyaux et dévoués à la mission de l’Élite Secrète, et accomplit la tâche tant et si bien qu’il resta directeur des groupes de tout le Canada pendant vingt ans. Vincent Massey, un diplômé de Balliol College à Oxford et conférencier à l’Université de Toronto, fut un autre agent actif important pour l’Élite Secrète au Canada. Il allait continuer en tenant des postes ministériels et diplomatiques élevés, et devenir le Doyen de la prestigieuse école privée d’Upper Canada College, et de l’Université de Toronto [32]. Sir Edward Peacock, responsable d’une section d’internes (housemaster, ndlr) à l’Upper Canada College et Edward Rogers Wood, un homme d’affaires et financier éminent, étaient également très proches de la branche canadienne du groupe Milner [33]. Parmi les autres membres de l’Élite Secrète en lien avec le Canada figuraient Sir George Parkin, Percy Corbett, Sir Joseph Flavelle et George P. de T. Glazebrook [34]. Ce dernier était le fils du vieil ami de Milner, Arthur Glazebrook. Il avait aussi étudié au Balliol College d’Oxford, et en vint à enseigner l’histoire à l’Université de Toronto.

Les Groupes de la Table Ronde au Canada, comme ailleurs, n’étaient que d’autres appellations de « l’Association d’Aidants », et seulement une portion de la société secrète puisque le vrai pouvoir résidait toujours auprès de la « Société des Élus ». Ce noyau central tout-puissant intégrait en son sein de nouveaux membres depuis le cercle extérieur comme le besoin s’en faisait sentir [35]. L’alliance de puissants banquiers d’investissement, politiciens, diplomates et barons de la presse partageait la même ambition tacite : la destruction de la puissance impériale allemande et la confirmation de la domination anglo-saxonne sur le monde.

L’argent n’a jamais été un problème pour l’Élite Secrète. Comme nous l’avons vu Natty Rotshchild, l’homme le plus riche du monde, était impliqué dès le départ, mais le « Pouvoir de l’Argent » s’étendait bien au-delà de cette unique source. Les multi-millionnaires du Rand (région aurifère d’Afrique du Sud, ndlr) Sir Abe Bailey et Sir Alfred Beit étaient membres du noyau central [36], et toujours prêts à soutenir financièrement les propositions de l’Élite Secrète et leurs groupes de propagande, ainsi qu’à appuyer Milner. Sir Ernest Cassel, un banquier d’investissement et l’un des hommes les plus riches de l’Europe d’avant-guerre, était lui aussi impliqué. Cassel, un ami proche du Roi Édouard VII, servait d’intermédiaire avec le gouvernement britannique et fournissait des fonds personnels à Lord Esher [37]. D’autres grands financiers et banquiers centrés autour de la City, le district financier et bancaire de Londres, partageaient la vision d’une puissance mondiale unique reposant sur les valeurs de la classe dirigeante britannique. Le monde était entré dans une ère de capitalisme financier où ces riches banquiers d’affaires internationales étaient capables de dominer en même temps l’industrie et le gouvernement, s’ils avaient la volonté conjointe de le faire [38]. Ce « Pouvoir de l’Argent » s’est infiltré dans l’establishment britannique, y rejoignant les familles aristocratiques de propriétaires fonciers qui avaient gouverné l’Angleterre pendant des siècles. Ensemble, ils siégeaient au cœur de l’Élite Secrète.

Dans sa « Confession de Foi », Cecil Rhodes avait écrit en faveur de la soumission du monde civilisé dans sa totalité au règne britannique, et à la « récupération » des États-Unis afin de faire de « la race anglo-saxonne un seul Empire » [39], entendant par là une Amérique blanche, anglo-saxonne et Protestante travaillant de tandem avec des esprits semblables en Angleterre. Clairement les États-Unis ne pouvaient pas être « récupérés » par la force des armes, et le rêve de Rhodes fut donc étendu pour inclure les élites fortunées des USA qui partageaient la même tournure d’esprit. Rhodes souffrait de problèmes cardiaques et pulmonaires, et il était conscient que son espérance de vie était limitée. Il écrivit de nombreux testaments pour s’assurer que sa fortune allait servir à poursuivre son rêve. Sa stratégie a consisté en partie à doter de bourses d’études son Alma Mater, l’Université d’Oxford, croyant que l’exposition à la culture britannique, à sa philosophie et son éducation affermirait les meilleurs jeunes esprits des colonies et, plus important encore, des USA. Les bourses de Rhodes favorisaient les étudiants US ; deux places étant allouées pour chacun des cinquante états et territoires, mais seulement soixante pour l’Empire britannique dans son ensemble. Les « meilleurs talents » des « meilleures familles » des USA devaient être nourries à Oxford, foyer spirituel de l’Élite Secrète et imbue d’une perception bien particulière de « l’anglicité » et de la « conservation de l’unité de l’Empire » [40]. Le Professeur Quigley a révélé que « les bourses n’étaient qu’une façade servant à cacher la société secrète ou plus précisément, elles allaient être l’un des instruments par lesquels les membres de la société secrète allaient mener l’objectif de Rhodes jusqu’à son terme » [41].

L’Élite Secrète avait évalué le vaste potentiel de l’Amérique, et avait ajusté le concept de suprématie de la race britannique à celui d’une suprématie de la race anglo-saxonne. Le rêve de Rhodes n’avait besoin que d’une légère modification. Le monde devait être uni par le biais des nations anglophones en une structure fédérale centrée autour de la Grande-Bretagne [42]. Alfred Milner devint le chef incontesté de la société secrète quand Cecil Rhodes mourut en 1902. Comme Rhodes, il croyait que l’objectif devait être poursuivi par une élite politique et économique secrète influençant « les agences de journalisme, de l’éducation et de la propagande », par les coulisses [43].

Le flux d’argent qui est entré aux USA au cours du dix-neuvième siècle a alimenté le développement industriel pour l’immense bénéfice de millionnaires qu’il a créés – Rockefeller, Carnegie, Morgan, Vanderbilt et consorts. Les Rothschild représentaient les intérêts britanniques soit directement avec des entreprises ayant pignon sur rue, soit indirectement via des agences qu’ils contrôlaient. Les voies ferrées, l’acier, la construction navale, le BTP, le pétrole et la finance ont fleuri dans un environnement de coupe-gorges dont certaines furent tranchées, bien que ce fut en fait plus apparent que réel. Ces petits groupes d’individus des deux côtés de l’Atlantique riches à outrance se connaissaient bien, et l’Élite Secrète à Londres initia un club très privé et secret, The Pilgrims (les pèlerins, ndlr), qui par la suite les a réunis de façon régulière. Le 11 juillet 1902, une réunion inaugurale fut tenue à l’Hôtel Carlton [44] de ce qui devint connu sous le nom de Chapitre Londonien de la Pilgrims Society, dotée d’une liste de membres sélectionnés limitée à 500, après examen individuel des candidats. En apparence, la société avait été créée pour « promouvoir la bonne volonté, la bonne amitié et la paix perpétuelle » [45] entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, mais son recrutement hautement confidentiel et exclusif laisse peu de doutes quand à son objectif réel. C’était là le vivier de richesse et de talent que l’Élite Secrète avait réuni pour promouvoir son agenda dans les années qui ont précédé la Première Guerre Mondiale. Derrière l’image des Pilgrim Fathers (Pères Fondateurs Pélerins des USA, allusion aux passagers du « Mayflower » en 1620, ndlr), des pionniers persécutés de valeurs chrétiennes, cette cabale d’élite défendait l’idée que « les Anglais et les Américains allaient promouvoir l’amitié internationale par leurs pèlerinages mutuels de part et d’autre de l’Atlantique » [46]. Elle s’est présentée comme un mouvement spontané de promotion de la démocratie à travers le monde [47] et nul doute que nombreux furent ses membres qui y ont cru, mais les Pilgrims comprenaient une collection triée sur le volet de certains des personnages les plus riches autant de Grande-Bretagne que des USA, qui étaient profondément impliqués dans l’Élite Secrète. Ils partageaient le rêve de Rhodes et voulaient y prendre part.

La branche de New York des Pilgrims fut lancée au Waldorf-Astoria le 13 janvier 1903 [48] et était constituée des banquiers, politiciens et avocats les plus importants de la Côte Est des USA. Ils ont établi une tradition d’étroite communication avec les Ambassadeurs de Grande-Bretagne et des USA [49]. Les connexions d’Ambassade des Pilgrims allaient s’avérer véritablement cruciales pour relier entre eux le Foreign Secretary (ministre des affaires étrangères britannique, ndlr) à Londres et le Secretary of State (son homologue aux USA, ndlr) à l’Élite Secrète et à son agenda belliciste. De nombreux Pilgrims US avaient également d’étroits liens avec la branche new-yorkaise de la Round Table de l’Élite Secrète. En Grande-Bretagne, au moins dix-huit membres de l’Élite Secrète dont les Lords Rothschild, Curzon, Northcliffe, Esher et Balfour assistaient aux dîners des Pilgrims, bien que la régularité de leur présence soit difficile à établir. Tel est le problème persistant avec les groupes secrets. Nous savons certaines choses à propos des convives invités à dîner, mais rien du contenu de leurs discussions entre les services [50]. À New York, les membres comprenaient les dynasties Rockefeller et Morgan, ainsi que beaucoup d’hommes occupant des postes élevés au gouvernement. Au départ, le nombre de membres était ici aussi limité à 500 [51]. L’élite du pouvoir aux USA était concentrée à New York, possédait une influence considérable sur la politique domestique et internationale, et était fortement généreuse envers les Universités de Yale, Harvard et Princeton. Ils ont créé une version US de ce que Carroll Quigley avait appelé la pénétration sur trois fronts de l’Élite Secrète dans les domaines de la politique, de la presse et de l’enseignement [52]. La Pilgrims Society réunissait l’argent américain et l’aristocratie britannique, la royauté, les ministres de gouvernement et les plus hauts diplomates. C’était une relation spéciale, à tous les égards.

De tous les établissements bancaires américain, aucun n’était plus anglo-centré que la J.P. Morgan Bank, en outre profondément liée aux Pilgrims. Un citoyen US, George Peabody, fonda la banque à Londres en 1835. En 1854 il s’associa avec un partenaire, Junius Spencer Morgan (le père de John Pierpont Morgan) ; la banque fut renommée Peabody, Morgan & Co. et quand Peabody prit sa retraite en 1864, elle devint la J.S. Morgan Bank. Les Rothschild avaient développé une relation étroite avec Peabody et Morgan, et en 1857 sauvèrent la banque à la suite d’un krach en organisant un énorme sauvetage financier venant de la Banque d’Angleterre. Bien que native des USA, la famille Morgan portait son affection pour l’Angleterre comme un insigne honorifique. En dépit de critiques cinglantes de la part de Thomas Jefferson selon lesquelles le beau-père de Junius, le Rév. John Pierpont, était « sous l’influence de la prostituée anglaise » [53], Junius envoya son fils à l’English High School de Boston. J.P. Morgan passa une grande part de ses tendres années à absorber les traditions anglaises, et il était un ardent anglophile et admirateur de l’Empire britannique.

John Pierpont Morgan
En 1899 J.P. Morgan voyagea en Angleterre pour assister à la Convention Internationale des Banquiers ; il revint en Amérique promu représentant des intérêts des Rothschild aux États-Unis [54]. C’était la couverture parfaite. Morgan, qui se présentait comme un noble gardien Protestant du capitalisme et qui pouvait tracer ses origines familiales plus loin que l’époque révolutionnaire, agissait pour le compte des Rothschild et protégeait leurs bénéfices aux USA du poison de l’antisémitisme. En 1985 les Rothschild avaient secrètement regonflé leurs réserves en or aux USA par l’entremise de J.P. Morgan ; ce faisant ils l’ont élevé jusqu’aux premières loges du système bancaire international [55]. En retour, sa reconnaissance s’étendit à un autre protégé des Rothschild et figure éminente de l’Élite Secrète, Alfred Milner. En 1901, Morgan offrit à Milner un revenu énorme pour l’époque de $100.000 par an pour devenir un associé dans sa branche londonienne [56], mais Milner ne voulut pas que son attention soit distraite de l’affaire vitale de la Guerre des Boers. J.P. Morgan était un homme loyal à l’Empire, installé au cœur de l’Establishment US.

Une autre banque puissante de Wall Street, la Kuhn, Loeb & Co. Bank, servait également de façade pour les Rothschild. Jacob Schiff, un Allemand à la tête de a banque, était issu d’une famille proche des Rothschild [57], il était né dans la maison que ses parents partageaient avec les Rothschild dans le quartier juif de Francfort [58]. Schiff était un banquier européen expérimenté dont la carrière enjambait les deux continents, il avait des contacts à New York, Londres, Hambourg et Francfort. Son ami de longue date, Edward Cassel de l’Élite Secrète, fut engagé comme agent de la Kuhn, Loeb à Londres. Schiff dîna même avec le Roi Édouard sur les bases de la proche amitié qui liait Cassel avec le Roi [59]. Jacob Schiff avait épousé la fille de Solomon Loeb et, soutenu par l’or des Rothschild, avait rapidement pris le contrôle total de la Kuhn, Loeb & Co. Bank [60]. Schiff amena à son tour un jeune banquier allemand, Paul Warburg, jusqu’à New York pour l’aider à gérer la banque. Paul et son frère Max avaient fait une partie de leur apprentissage bancaire avec Natty Rothschild, à Londres. Comme la Peabody-Morgan Bank de Londres, la banque familiale Warburg de Hambourg avait été sauvée par une très grosse injection d’argent des Rothschild, et dès lors avait assurément servi de façade aux Rothschild.

En surface il y a eu des périodes de compétition acharnée entre les maisons d’investissement bancaire et les géants internationaux du pétrole, John D. Rockefeller et les Rotshchild, mais au tournant du siècle ils avaient adopté une relation beaucoup plus subtile qui évitait toute réelle compétition. Une décennie plus tôt, le Baron Alphonse de Rothschild avait accepté l’invitation de rencontrer Rockefeller à New York dans la confidentialité des bureaux new-yorkais du siège de la Standard Oil, sur Broadway. Le porte-parole de Standard, John D. Archbold [61], avait rapporté qu’ils avaient rapidement trouvé un accord de principe, et pensaient de part et d’autre qu’il était préférable que le sujet reste confidentiel. Clairement les deux comprenaient l’avantage de la collusion monopolistique. C’était une tendance de l’époque qu’ils ont par la suite développé à leur propre avantage. Dès les premières années du vingtième siècle la majeure partie de la rivalité supposée entre actionnaires majeurs de la banque, de l’industrie et du commerce était une façade bien commode, malgré leur vœu de voir les gens y songer tout autrement.

Songez, s’il vous plaît, à cette façade si pratique. Les biographes officiels des Rothschild affirment que les intérêts de la dynastie aux USA étaient limités, et que la Guerre Civile Américaine avait mené à « un déclin permanent de l’influence transatlantique des Rothschild » [62]. 

Toutes nos preuves attestent du contraire

Leurs associés, agents et sociétés-écran infiltraient la finance et l’industrie US. Leur influence était littéralement partout. J.P. Morgan, le chef reconnu de l’Establishment financier anglo-US était le relais principal du capital britannique [63] et l’ami personnel des Rothschild. Jacob Schiff de Kuhn, Loeb, un autre ami proche de la famille Rothschild, travaillait main dans la main avec Rockefeller dans le pétrole, les voies ferrées et les investissements bancaires. Jacob Schiff le Pilgrim était à la fois l’agent des Rothschild et un associé de confiance de J.D. Rockefeller, le Pilgrim. Morgan, Schiff et Rockefeller, les trois acteurs majeurs de Wall Street, s’étaient installés à la tête d’un confortable cartel derrière lequel la famille Rothschild restait cachée dans l’ombre, tout en conservant une influence et un pouvoir immenses. Le contrôle du capital et du crédit était de plus en plus concentré entre les mains de moins en moins d’hommes jusqu’à ce que les groupes de banques rivales cessent d’opérer dans des conditions de réelle compétition [64].

Cette collusion financière transatlantique sous-tendait le lien anglo-américain par lequel l’Élite Secrète construisait son rêve de domination mondiale. Le contrôle politique avançait bras-dessus, bras-dessous avec le pouvoir financier. L’un des problèmes que devait gérer l’Élite Secrète était la démocratie, même le choix très limité qu’avaient à offrir les démocraties américaine et britannique. Le Professeur Quigley observa qu’Alfred Milner, et apparemment d’autres membres de l’Élite Secrète, croyait que « la démocratie n’est pas un bien sans mélange, ou même un bien, et est très inférieure au règne des meilleurs… » [65]. Ils y croyaient eux-mêmes, bien entendu, « les meilleurs » ; et leur moralité n’excluait pas l’usage de la guerre pour accomplir ce qu’ils estimaient être leur mission civilisatrice : un nouvel ordre mondial reposant sur des valeurs de la classe dirigeante dans laquelle ils seraient les premiers parmi les hommes. En Grande-Bretagne, confronté à un électorat qui changeait fréquemment d’allégeance entre le parti Conservateur et le parti Libéral, l’Élite Secrète sélectionna des hommes fiables et de confiance pour tenir des postes élevés dans les deux partis. 
Le Premier Ministre Arthur Balfour, un membre du noyau central de l’Élite Secrète [66] et le Foreign Secretary Lord Lansdowne commencèrent la réorientation de la politique étrangère britannique vers la guerre contre l’Allemagne, en ayant déjà la certitude que les Libéraux continueraient cette politique si et quand le peuple votait pour le changement. Herbert Henry Asquith, Richard Haldane et Sir Edward Grey furent les hommes choisis par Milner au sein du parti Libéral et « les objets de son attention spéciale » [67]. Leur devoir était de s’assurer qu’un gouvernement Libéral prenant le pouvoir suivrait une politique étrangère sans accroc qui servait le grand projet. Leurs relations avec l’Élite Secrète étaient impeccables. Ensemble, avec leur bon ami Arthur Balfour, ils ont été intimement impliqués dans les cercles intérieurs de la cabale. Leur allégeance allait au Roi, à l’Empire, au rêve de Milner et à l’héritage de Rhodes. Ils ont confronté les mêmes problèmes, analysé les mêmes alternatives et convenu des mêmes solutions. L’Allemagne devait tomber.

Les pontes des Libéraux Asquith, Grey et Haldane ont conspiré pour saper le leader anti-guerre du parti Libéral Campbell-Bannerman depuis l’intérieur de sa formation; ils y ont été soutenus à la fois par les chefs du parti Conservateur et par le Roi Édouard VII, lui-même un personnage-clé de l’Élite Secrète. Chaque acte majeur entrepris par le Foreign Office (Ministère des Affaires Étrangères britannique, ndlr) britannique à partir de 1902 était fondamentalement dicté par le but de destruction de l’Allemagne. Les Traités avec le Japon, l’Entente Cordiale avec la France ainsi que toutes ses clauses secrètes, les conventions secrètes conclues entre le Roi Édouard et le Tsar russe servaient cet unique objectif. En clair, les grandes armées terrestres de la France et de la Russie étaient requises pour écraser l’Allemagne.




Aux USA comme en France, le pouvoir politique était garanti par des incitations financières et la désignation des candidats appropriés, en d’autres termes par des pots-de-vin et par la corruption. Le Sénateur Nelson Aldrich de Rhode Island fut choisi par l’Élite Secrète pour être au Sénat la voix d’une « économie saine ». Riche homme d’affaires et beau-père de J.D. Rockefeller Jr., Aldrich était connu comme « le courtier de Morgan au Sénat » [68]. Sans honte dans ses excès, il utilisait la fonction publique pour améliorer encore

davantage son sort déjà confortable. La fonction publique n’était guère plus pour lui qu’une vache à lait, avec laquelle il s’est fait construire un château de 90 chambres, et voguait sur un yacht de 70 mètres [69]. En l’espace de deux ans le Pouvoir de l’Argent travailla patiemment sur son Sénateur d’élection pour en faire un « expert » des systèmes bancaires. Le Congrès nomma une Commission Monétaire Nationale en 1908 avec Aldrich comme Président, afin de revoir le système bancaire US. Ses membres ont fait le tour de l’Europe, soi-disant pour recueillir des données sur divers systèmes bancaires. Le rapport final d’Aldrich cependant, ne fut pas le résultat d’une tournée d’études européennes, mais celui d’une conspiration collective.

En novembre 1910, cinq banquiers représentant les intérêts de Morgan, de Rockefeller et de la Kuhn, Loeb, rencontrèrent dans le plus grand secret le Sénateur Aldrich et le Ministre Adjoint au Trésor américain sur Jekyll Island, un terrain de jeu pour ultra-riches non loin des côtes de Géorgie. Des sept conspirateurs cinq, le Sénateur Aldrich, Henry Davison, Benjamin Strong, Frank Vanderclip et Paul Warburg, étaient des membres des Pilgrims [70]. Leur objectif était de formuler une Loi de Banque Centrale pouvant être présentée au Congrès comme si elle était l’enfant de la Commission Monétaire d’Aldrich.

Le « Système de Réserve Fédérale » proposé devait entièrement être la propriété de banques privées, bien que son nom suggère qu’il s’agissait d’une institution publique. Des personnes issues des dynasties bancaires US dont Morgan, Warburg, Schiff et Rockefeller, en détiendraient les parts. Cela devait être une banque émettrice centrale qui disposerait du monopole sur tout l’argent et le crédit du peuple des USA. Elle contrôlerait les taux d’intérêts ainsi que le volume d’argent en circulation. Le Système de Réserve Fédérale élaboré sur Jekyll Island disposait de pouvoirs dont le Roi Midas n’eut pu imaginer. L’objectif était d’établir une franchise pour créer de l’argent à partir de rien pour pouvoir ensuite le prêter, faire en sorte que le contribuable endosse toutes les pertes, et convaincre le Congrès que le but était la protection du public [71]. Les propositions d’Aldrich n’ont jamais été votées. Le Président Taft refusa de soutenir le texte de loi parce qu’il n’imposait pas suffisamment de contrôle gouvernemental sur les banques. Le Pouvoir de l’Argent décida que Taft devait partir. Leur soutien lors de l’élection présidentielle de 1912 s’est porté sur Woodrow Wilson, un homme presque inconnu. La vitesse avec laquelle Wilson fut transféré de son poste à l’Université de Princeton en 1910 à celui de Gouverneur du New Jersey en 1911, puis à la candidature du Parti Démocrate en 1912 a fait de lui le Solomon Grundy de la politique US.

Non seulement l’Élite Secrète avait placé son homme à la Maison Blanche, ils lui ont aussi donné un surveillant en la personne d’Edward Mandell House. Woodrow Wilson était le Président des États-Unis mais ce personnage dans l’ombre se tenait à ses côtés, contrôlant chacun de ses gestes. 
 House, un anglophile qui avait partiellement été éduqué en Angleterre, fut crédité d’avoir influencé la Convention Démocrate de 1912 à Baltimore en faveur de Wilson [72]. Il devint dès lors le compagnon constant de Woodrow Wilson, avec sa propre suite de pièces à la Maison Blanche. Il était aussi en contact direct, parfois quotidien, avec J.P. Morgan Jr, Jacob Schiff, Paul Warburg et des Sénateurs Démocrates qui appuyaient la Loi de Réserve Fédérale [73]. Mandell House orientait le Président dans tous les aspects de la politique domestique et étrangère, il sélectionna son gouvernement et formula les premières politiques de son Administration [74]. Il était le principal intermédiaire entre le Président et ses sponsors de Wall Street [75]. Le Pouvoir de l’Argent anglo-centré possédait un contrôle total sur la Maison Blanche, et parvint finalement à établir sa banque centrale à temps pour la guerre de l’Élite Secrète.

Considérez le sens de cette coïncidence. Alimentés par de vastes sommes d’argent de l’Élite Secrète transférées via St. Pétersbourg des politiciens français, des journaux et des journalistes ont été corrompus afin d’élire le revanchard va-t-en guerre Raymond Poincaré à la Présidence de la République Française

En février 1913 deux puissances majeures, les USA et la France, avaient de nouveaux Présidents élus à cette fonction par le biais des machinations de l’Élite Secrète. Ils avaient positionné des acteurs essentiels au sein des gouvernements britannique, français et des USA, et exerçaient une influence considérable sur le ministère russe des affaires étrangères. La politique, l’argent et le pouvoir étaient les piliers sur lesquels l’élite anglo-saxonne allait détruire l’Allemagne et prendre le contrôle du monde.
Tout ce qu’il manquait, c’était de concocter un prétexte à la guerre. Les refus du Kaiser de se laisser entraîner dans la guerre contre la France et la Grande-Bretagne à travers les crises au Maroc de 1905 et 1911 ont exigé de reconsidérer le problème. L’hystérie publique en Grande-Bretagne à propos d’espions fut développée en une industrie artisanale, avec la publication de livres à peine lettrés et d’articles insensés dans les journaux de Northcliffe, qui dépeignaient l’Allemagne comme une nation belliciste et dangereuse de Huns se préparant à bondir sur une Grande-Bretagne ne se doutant de rien, et mal préparée. Pareillement en France, à travers des pots-de-vin flagrants et par le biais de la corruption, à la fois la presse et les revanchards du paysage politique français alimentaient un sentiment germanophobe. Mais l’Allemagne n’était résolument pas disposée à s’impliquer dans une guerre européenne.

À partir de 1912, l’Élite Secrète orienta son regard vers les Balkans pour trouver une excuse à la guerre. Alexandre Isvolski, leur meilleur agent russe, avait été stratégiquement placé à Paris d’où il a dirigé l’agitation dans les Balkans. Le mélange explosif de diversité ethnique, d’animosités religieuses, d’intrigue politique et de nationalisme brut a délibérément été agité pour produire deux guerres balkaniques brutales qui d’elles-mêmes auraient pu entraîner une guerre pan-européenne, mais le Kaiser refusa de prendre l’appât. Il y avait besoin de quelque chose de plus dramatique, de plus sensationnel. La notion propagée par de nombreux historiens, selon laquelle une guerre mondiale était « inévitable » ou que le monde était en train de « glisser » vers la guerre est inepte. La chance n’a pas fait partie de l’équation. Il a fallu un jeu complexe d’événements manipulés et activés par des hommes déterminés pour installer la mèche. Ensuite, il ne restait plus que l’étincelle devant l’allumer. Celle-ci survint avec l’assassinat de l’Archiduc François Ferdinand, héritier du trône de l’Empire d’Autriche-Hongrie, à Sarajevo le 28 juin 1914. Des mots ont été écrits par millions pour décrire les événements de Sarajevo de cette journée, mais aucun n’a jamais révélé la piste de complicité menant des forcenés jusqu’à l’Élite Secrète, à Londres. Soyez sûrs d’une chose. Ce n’est pas l’homme qui a tiré la balle qui a déclenché la guerre mondiale.

L’arrestation de Gavrilio Princip, l’homme qui tua l’Archiduc François Ferdinand d’Autriche-Hongrie à Sarajevo, le 28 juin 1914

Ainsi la guerre a englouti le monde connu à un degré jusqu’alors sans précédent. Des récits historiques ont été écrits afin d’en expliquer les causes, des récits favorisant les vainqueurs et tordant la vérité pour placer le blâme sur les épaules des Allemands. La façon dont l’histoire a été manipulée, les preuves soustraites, brûlées, détruites ou encore refusées à de vrais chercheurs demeure un crime contre la vérité, un crime contre l’humanité. Le récit historique que nous avons reçu de la Première Guerre Mondiale est un mensonge dont la fabrication fut délibérée; mais ce n’était pas le cas des sacrifices, de l’héroïsme, de l’atroce gâchis de vies humaines et de la misère qui l’ont suivi. Non, ceux-ci étaient très réels, mais la vérité sur l’origine de cette guerre et la façon dont elle fut inutilement et délibérément prolongée au delà de 1915 a été camouflée avec succès pendant un siècle.

 Le Professeur Quigley affirmait,

Aucun pays chérissant sa sécurité ne devrait permettre ce qu’a accompli le groupe de Milner – c’est-à-dire qu’un petit groupe d’hommes soit à même de manier un tel pouvoir dans l’administration et dans la politique, obtienne un contrôle presque total sur la publication de documents relatifs à ses actes, puisse exercer une telle influence sur les avenues de l’information qui suscitent l’opinion publique, et soit capable de monopoliser si entièrement l’écriture et l’enseignement de l’histoire de sa propre époque [76].
Jamais des mots aussi vrais n’ont été exprimés en un avertissement si pressant. Ces Pères Fondateurs, l’Élite Secrète, ont démarré avec la société secrète de Rhodes et se sont répandus de l’autre côté de l’Atlantique, toujours à l’abri du regard du public. Ils étaient des fossoyeurs de démocratie, des hommes qui ont toujours suivi leur propre agenda maléfique ; ils se sont servis des procédés décrits ci-dessus pour promouvoir et assoir leur pouvoir. Ce qu’ils ont accompli en provoquant la Première Guerre Mondiale n’a été que la première étape de leur effort à long terme de création d’un Nouvel Ordre Mondial.



Note de Global Research
Gerry Docherty est un ancien directeur d’école. Jim Macgregor a été médecin généraliste. Ils ont pris leur retraite avec de l’avance et ont travaillé ensemble à plein temps ces cinq dernières années, faisant des recherches pour écrire « Hidden History – The Secret Origins of the First World War » (histoire cachée – les origines secrètes de la Première Guerre Mondiale, ndlr), décrit au Festival International du Livre d’Édimbourg comme un « livre fascinant et incendiaire ». Il révèle comment la relation historique des origines de la guerre a été falsifiée pour dissimuler la culpabilité d’une cabale secrète d’hommes riches et puissants (décrits dans cet article), et explique leurs manipulations et leurs duperies. Peut-être souffrira-t-il le même destin que le travail de Carroll Quigley, car d’aucuns ont intérêt à ce qu’il soit caché sous le boisseau. Si vous avez un esprit ouvert et cherchez des réponses qui résistent à venir, si vous êtres prêt(e)s à creuser davantage un aspect immensément important de l’histoire, nous vous invitons à le lire.



Pour davantage de détails visitez le blog des auteurs à http://firstworldwarhiddenhistory.wordpress.com/


Notes :

[1] W.T. Stead, The Last Will and Testament of Cecil John Rhodes, p. 62
[2] Ibid., p. 55
[3] Carroll Quigley, The Anglo-American Establishment, p. 6
[4] Carroll Quigley, Tragedy and Hope, pp. 130-131
[5] Joan Veon, The United Nations Global Straightjacket, p. 68
[6] J.A. Hobson, John Ruskin, Social Reformer, p. 187
[7] Quigley, Anglo-American Establishment, p. 3
[8] Edward Griffin, The Creature from Jekyll Island, p. 272
[9] Quigley, Anglo-American Establishment, pp. 4-5
[10] L’interview peut être écoutée à http://www.youtube.com/watch?v=JeuF8rYgJPk
[11] Quigley, Anglo-American Establishment, p. x
[12] Ibid.
[14] Quigley, Anglo-American Establishment, p. xi
[16] Neil Parsons, A New History of Southern Africa, pp. 179-181
[17] Niall Ferguson, The House of Rothschild, The World’s Banker, p. 363
[18] James Lees-Milne, The Enigmatic Ewdardian, pp. 162-168
[19] Quigley, Tragedy and Hope, p. 216
[20] Quigley, Anglo-American Establishment, p. 311
[21] Derek Wilson, Rothschild: The Wealth and Power of a Dynasty, pp. 98-99
[22] Quigley, Anglo-American Establishment, pp. 16-17
[23] Stead, Last Will and Testament, p. 108
[24] Thomas Pakenham, The Boer War, p. 115
[25] Emily Hobhouse, The Brunt of War and Where It Fell, p. 174
[26] W.T. Stead, cité par Hennie Barnard dans The Concentration Camps 1899-1902 à www.boer.co.za/boerwar/hellkamp.htm
[27] Pakenham, The Boer War, p. 483
[28] Quigley, Anglo-American Establishment, p. 7
[29] Quigley, Tragedy and Hope, p. 138
[30] William Nimocks, Milner’s Young Men, p. 21
[31] Quigley, Anglo-American Establishment, p. 312
[32] Ibid., p. 7
[33] Ibid., pp. 86-87
[34] Ibid., p.314
[35] Ibid., p. 4
[36] Ibid., p. 312
[37] Quigley, Tragedy and Hope, p. 216
[38] Ibid., pp. 60-61
[40] Ibid., p. 34
[41] Quigley, Anglo-American Establishment, p. 33
[42] Ibid., p. 49
[43] Ibid.
[44] Anne Pimlot Baker, The Pilgrims of Great Britain, p. 12
[45] New York Times, 3 mars 1903
[46] Baker, Pilgrims of Great Britain, p. 13
[47] E.C. Knuth, The Empire of The City, P. 64
[48] Baker, The Pilgrims of the United States, p. 3
[49] Baker, Pilgrims of Great Britain, p. 16
[50] Bien qu’il soit possible de faire la liste des personnes en l’honneur de qui ces dîners ont été organisés, l’identité des membres individuels qui y ont assisté demeure un secret.
[51] Baker, Pilgrims of The United States, p. 9
[52] Quigley, Anglo-American Establishment, p. 15
[53] Webster G Tarpley et Anton Chaitkin, George Bush: The Unauthorised Biography, p. 136
[54] W.G. Carr, Pawns in the Game, p. 60
[56] Quigley, Tragedy and Hope, p. 951
[57] Ron Chernow, The Warburgs, pp. 46-48
[58] Stephen Birmingham, Our Crowd, p. 175
[59] Chernow, The Warburgs, p. 51
[60] Carr, Pawns in the Game, p. 61
[61] Initialement ouvertement critique à l’égard de Standard Oil, Archbold fut recruté par Rockefeller à un poste de direction de l’entreprise, où il officia plus tard en tant que vice-président puis président, jusqu’à sa ‘chute’ en 1911.
[62] Ferguson, House of Rothschild, p. 117
[63] Chernow, Titan, The Life of John D Rockefeller Sr., p. 390
[64] Edward Griffin, The Creature from Jekyll Island, p. 436
[65] Quigley, Anglo-American Establishment, p. 134
[66] Ibid., p. 312
[67] Terence H. O’Brien, Milner, p. 187
[68] Gary Allen, None Dare Call it Conspiracy, Chapter 3, p. 8
[69] Chernow, Titan, p. 352
[70] Organisation for the Study of Globalisation and Covert Politics, https://wikispooks.com/ISGP/organisations/Pilgrims_Society02.htm
[71] Griffin, Creature from Jekyll Island, p. 23
[72] Ibid., p. 240
[73] Ibid., p. 458
[74] George Sylvester Viereck, The Strangest Friendship in History: Woodrow Wilson and Colonel House, p. 4
[75] Ibid., pp. 35-37
[76] Quigley, Anglo-American Establishment, p. 197


UNE CONSPIRATION ANGLO-SAXONNE

 

Aux Journées du Soleil 2009, dans le Jura, la leçon de la deuxième matinée a été dispensée par Jean-Patrick Arteault. Il l’a intitulée  " Le mondialisme : l’idée anglophone ". Ce n’est en effet que dans sa première phase que l’impérialisme anglo-saxon se limite à fédérer au Royaume-Uni les dominions de l’Empire britannique, Nouvelle-Zélande, Australie, Canada, Afrique du Sud, qu’il convient de réunir naturellement aux Etats-Unis. Dans la phase suivante, le messianisme des protestants (leur surconsommation de la Bible les élève de fait au rang de Juifs de désir) a tôt fait de les investir de la mission d’étendre au monde entier le modèle indépassable de la démocratie anglaise. Ils s’accommodent par ailleurs d’être des prédestinés, parmi un petit nombre d’élus, pour qui la réussite matérielle et sociale est le signe de l’approbation divine. Pragmatique, cette élite a la sagesse, pour éviter la révolte des masses, de prôner un socialisme non-marxiste. On se souviendra que c’est en observant la scandaleuse exploitation de leur prolétariat par les Anglais que Marx a pu prédire une irrésistible révolution. Pragmatique encore, le mouvement messianique anglo-saxon va s’ordonner à accélérer l’avènement de son règne mondial.

Le mouvement va éclore au XIXe siècle dans le compagnonnage amical d’étudiants des quatre collèges d’Oxford, Oriel, Balliol, New College et All Souls. Ils ont pour initiateur et père spirituel le poète, sociologue et historien d’art John Ruskin (1819-1900). Homme complet, celui-ci a fait le voyage de Rome et l’Italie et le passage des Alpes l’a marqué, lui inspirant une pensée profondément panthéiste. Il est sinon chrétien et socialiste, rattaché en fait dans un premier temps au mouvement chrétien socialiste, qui est un variante anglaise du socialisme non marxiste. Critique d’art, il est fort lié au peintre préraphaélite Dante Gabriel Rossetti. Ardent protecteur du patrimoine architectural, il est opposé à l’idée de Viollet-le-Duc de restituer l’ancien dans son état d’origine

Professeur à Oxford, John Ruskin éduque des promotions de jeunes disciples, nés de la classe dirigeante, sélection naturellement destinée dans son esprit à gouverner suivant le modèle platonicien. A gouverner dans le souci de sauvegarder la haute culture anglo-saxonne, selon lui le summum de l’évolution humaine, en élevant le niveau de la masse laborieuse, afin d’éviter qu’elle ne détruise dans une révolution cette culture, en même temps que la classe dirigeante. Le message de Ruskin a été particulièrement bien reçu par un de ses étudiants, un certain Cecil Rhodes (1853-1902), jeune homme attachant, d’autant plus dynamique que, se sachant de santé fragile, il agit toujours avec le sentiment qu’il peut mourir sous peu. Rongé d’asthme, il doit abandonner Oxford pour le climat plus salubre de l’Afrique du Sud, qui se révèlera effectivement excellent pour lui. Il y arrive au moment où on découvre des diamants dans la région et, très entreprenant en affaires, il se charge de fournir les chercheurs en matériel, équipements et subsistance. Alors qu’il n’a encore que dix-sept ans, il fait rapidement fortune. Sa santé s’est rétablie suffisamment pour qu’il reprenne ses études à Oriel College, tout en menant ses affaires minières, qui l’amèneront deux ans plus tard à fonder la De Beers et à contrôler la production du diamant. Il entre alors dans la franc-maçonnerie à Oxford.

A partir de condisciples choisis, avec lesquels il entretient des liens étroits d’amitié, il s’applique à constituer un groupe organisé. Il va bientôt donner à celui-ci la forme d’une société secrète, structurée sur le modèle de la Société jésuite, qu’il entend affecter au service de la Sainte Eglise que constitue pour lui l’Empire britannique. Il est bien sûr le Général de la Société. Assisté d’une Junte de Trois, il vise à réunir et organiser des sujets brillants à placer dans la politique, l’université et le journalisme. Parallèlement au cercle interne de sa Société des élus, il institue, au départ avec le soutien de Nathan Rothschild, un cercle externe, l’Association des bienfaiteurs. Seuls les Elus sont tenus au secret et à l’engagement. Ils sont les seuls à connaître tous les buts de la Société.

La junte est assez réservée à l’égard des rituels d’initiation et de fonctionnement auxquels Rhodes incline. Comme se montrera également réservé Nathan Rothschild, qui recommandera même la distance à son gendre, Lord Rosebery, ministre puis premier ministre, qui lui est des Elus. Dans le même temps, pour renforcer la fidélité de ceux-ci, la Société les encourage à créer entre eux des liens familiaux par mariage et elle obtient pour eux des titres nobiliaires. Elle suscite entre eux des activités de club, qui vont donner lieu à la mise en place à Chatham House (du nom de l’Hôtel de William Pitt où il se réunit) du club qui deviendra, en 1919, le RIIA (Royal Institute of International Affairs), avec son pendant américain le CFR (Council on Foreign Relations), organisations non-gouvernementales de politique étrangère. L’une comme l’autre applique, pour préserver la liberté de parole de chacun, la règle de confidentialité selon laquelle il est permis de révéler ce qui s’y est dit, mais pas qui l’a dit. La Société prend le contrôle du quotidien The Times, qui ne tire qu’à 50.000 exemplaires, mais est l’organe officieux du Foreign Office.

Cecil Rhodes, qui comme nombre d’autres personnages marquants de la Société des Elus considère l’argent comme un moyen et non comme un objectif, affectera une partie importante de sa fortune à constituer une fondation qui a comme objet d’accorder à de jeunes Anglais prometteurs, et à de jeunes Américains, une bourse pour étudier à Oxford. La fondation fonctionne toujours. Bill Clinton est un boursier Rhodes comme le Général Wesley Clark, comme le sont également six membres de l’équipe d’Obama.La première Junte des Trois est constituée par trois personnalités remarquables : Stead, Milner et Brett. Rhodes avait dès l’abord éprouvé un coup de foudre pour le journaliste William T. Stead. Celui-ci, qui a un don évident de prémonition (Il va mourir sur le Titanic après avoir écrit un roman dont le héros est sauvé par le navire Titan d’un naufrage causé par un iceberg !), pense de Rhodes qu’il rêve d’être à la fois César et Ignace de Loyola. Il estime fort, par ailleurs, Milner qu’il juge capable de succéder à Rhodes.

Alfred Milner (1854-1925), qui est d’origine allemande, est pénétré de l’idée qu’il faut réorganiser l’Empire britannique aux fins de développer la vie spirituelle par l’éducation des masses à formater. Il aspire à réaliser l’Union anglo-américaine, avec au besoin sa capitale aux Etats-Unis, qui devra être le modèle d’une fédération mondiale qui regroupera la civilisation autour de la langue anglaise. L’Afrique du Sud servira de laboratoire d’essai de l’opération. Mais Rhodes, qui veut réaliser la liaison ferrée Le Cap-Le Caire, va trouver des Allemands encombrants dans son chemin, comme Milner trouve des Boers réfractaires. Les objectifs hautement moraux de l’un et l’autre viennent heureusement justifier l’immoralité des atrocités de la guerre, ce qui n’ira pas sans frictions internes. Pour réaliser les objectifs de la société, Milner recrute des jeunes gens à qui il confie très vite, avec succès, des postes à responsabilité. On appellera ‘affectueusement’ son groupe le Kindergarten ! Milner met en place une revue-laboratoire d’idées autour de groupes de réflexion : La Table Ronde. Idéologue, il veut installer une fraternité de type religieux unie autour du sens du devoir et du service de l’Etat. Il est significatif qu’il sera un des cinq membres du cabinet de guerre à partir de 1915.

Alfred Brett se charge du bon fonctionnement interne de la Société et de ses relations avec la Couronne. Tout comme Milner, il préfère son influence au sein de l’organisation, plutôt qu’un poste officiel (il déclinera l’offre de devenir Vice-Roi des Indes . Mais l’idée d’une fédération mondiale est trop lente à percer. Aussi, dès avant 1914, Milner s’applique avec Lionel Curtis, le penseur de loin le plus profond du groupe, à lancer l’idée d’un Commonwealth des Nations, dont la Société des Nations (1919) sera un produit dérivé. L’objectif avoué de Curtis est rien moins que faire mourir l’Empire, pour qu’en renaisse un système mondial intégré, dont l’objet est d’éduquer aux libertés démocratiques et de porter la plupart des populations du globe au niveau de responsabilité de l’homme blanc. Le groupe Milner va s’adjoindre Alfred Zimmern, un Juif allemand converti qui enseigne à Oxford et pour qui Athènes est le modèle de l’Occident. Mais Athènes a trahi le modèle athénien en devenant brutalement impérialiste, une voie que ne doit pas suivre l’Empire Britannique s’il veut ensemencer le monde avec ses idées démocratiques. Zimmern sera à l’origine de la mise en place du RIIA et de son correspondant américain le CFR, et bientôt par la suite de l’Unesco.

Philippe Kerr, 11e marquis de Lothian, succède à Milner. Ambassadeur du Royaume-Uni aux Etats-Unis, il y a préparé la Charte de l’Atlantique, qui consacre le transfert de l’influence à Washington. Il est l’auteur d’une étude, réalisée avant la guerre de 1914, sur les collectivités noires aux Etats-Unis censée applicable à l’Afrique du Sud. Robert Henry Brand est l’économiste du Milners Kindergarten. Directeur du Times et de la Lloyd Bank, il rejoint finalement Lazard Brothers & Cy. Il est le beau-frère du financier américain Astor, qui sera fait vicomte. Il exerce une influence sur l’abandon de l’étalon-or. Il sera par ailleurs favorable à la politique d’apaisement avec le Reich.

Leo Amery (journaliste d’origine juive au Times) et Herbert Samuel (1er vicomte Samuel) s’attachent à concilier mondialisme WASP et sionisme, pour éduquer les Arabes à l’anglais. Ils interviendront (Amery surtout) dans la rédaction de la Déclaration Balfour, qui soutient les prétentions des Sionistes à un foyer national juif en Terre Sainte. Samuel sera Haut Commissaire en Palestine.

Walter Lippmann, Juif américain d’origine allemande, est journaliste au New York Herald Tribune. Il est en contact étroit avec Philippe Kerr et avec la Table Ronde dès le premier voyage de Kerr aux Etats-Unis. Il est secrétaire général de The Inquiry, qui est l’équivalent des groupes de réflexion de la Round Table britannique et qui débouchera sur la constitution du CFR. Bien qu’ayant soutenu le candidat Théodore Roosevelt, perdant contre Wilson, il anime le think tank de la politique extérieure américaine avant et durant la première guerre mondiale. Il intervient dans la rédaction des Quatorze Points de Wilson, lesquels sont l’écho des idées de la Round Table, et dans celle du Traité de Versailles. Il participe également à la mise en place de la Société des Nations, mais celle-ci est plutôt l’œuvre de Curtis, et le Traité de Versailles celle de Milner. Communicateur avant la lettre, Lippmann invente la notion de ‘fabrique du consentement’ et, à partir des réactions des soldats des tranchées de 14-18 aux pilonnages d’artillerie, introduit la terreur dans la manipulation des opinions publiques.

Les rejetons ultérieurs du RIIA et du CFR ont nom Groupe de Bilderberg, Commission Trilatérale, Forum de Davos.




lundi 25 mai 2015

Le Mystère de la Pentecôte



" Celui qui croit en moi, des fleuves d' eau vive couleront de son sein, comme dit l' Ecriture. Mais il dit cela de l' Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; car l' Esprit-Saint n' était pas encore là ; car Jésus n' était pas encore transfiguré. "


Il est fait référence ici au Mystère de la Pentecôte, référence au fait que l' humanité doit attendre cet Esprit-Saint de la vie spirituelle. Quand sera venu le temps où l' homme pourra allumer en lui-même l' étincelle de la vie spirituelle, quand la nature physiologique de l' homme pourra tenter par elle-même cette élévation, le Saint-Esprit descendra sur les hommes, le temps de l' éveil spirituel.

l' homme est descendu jusque dans le corps physique si bien que, par opposition à la nature du déva ( " anges " ), il est constitué de trois principes : de l' esprit, de l' âme et du corps. Le déva est supérieur à l' homme, mais il n'a pas à surmonter la nature physique comme l' homme. Il faut que cette nature physique soit de nouveau transfigurée pour qu' elle puisse recevoir la vie spirituelle. la conscience physiologique de l' homme, le corps physique tel qu'il vit aujourd'hui doit allumer lui-même en lui, dans la liberté, l' étincelle de la vie spirituelle.

Le sacrifice du Christ est un exemple du fait que l' homme peut déployer la conscience supérieure à partir de la vie physique. Dans le corps physique vit son moi inférieur ; mais il faut qu'il soit enflammé afin que se développe le moi supérieur. C'est alors seulement que des fleuves d' eau vive couleront aussi de ce corps physique. Alors l' esprit pourra apparaître, alors l' esprit pourra se déverser. Il faut ainsi que l' homme, dans sa nature de moi, devienne pour ainsi dire mort à cette vie physiologique.

C'est en cela que réside l' élément proprement christique et aussi le profond Mystère de la fête de la Pentecôte.

l' homme vit tout d' abord dans son organisme inférieur, dans la conscience imprégnée des désirs. Il faut qu'il y vive, car seule cette conscience a pu lui donner la liberté sûre de son but ( apport de Lucifer ?). Mais, il n' est pas licite qu'il y reste, il doit au contraire élever son moi à la nature du déva. Il doit faire mûrir en lui-même le déva, enfanter le déva qui sera alors un esprit de salut, un Esprit-saint. Mais, il doit pour cela sacrifier consciemment le corps physique, il doit pour cela ressentir le "meurs et deviens ", afin de ne pas rester " un hôte terne " sur cette " terre obscure ".

Ainsi, c'est seulement dans son lien avec le Mystère de Pentecôte, que le Mystère de Pâques constitue une totalité : alors le moi humain se dépouille du moi inférieur, vivant, dans ce grand représentant de l' humanité ( le Christ ); alors il va vers la mort, afin de transfigurer totalement la nature physique et de la rendre aux puissances divines. 

l' Ascension en est le symbole.

Quand l' homme a transfiguré ce corps physique, l' a rendu au spirituel, il est mûr pour que la vie spirituelle se déverse en lui, pour vivre, selon les paroles du plus grand représentant de l' humanité, ce qu'on appelle " la descente du Saint-Esprit ".Aussi, est-il dit également : " il y a trois choses sur terre qui engendrent : le sang, l' eau et l' esprit ".
la fête de la Pentecôte est la descente - le déversement - de l' Esprit sur l' humanité.

Le plus grand but de l' évolution est exprimé symboliquement dans la fête de la Pentecôte, à savoir que l' homme doit progresser de la vie intellectuelle à une vie qui soit de nouveau spirituelle. De même que Prométhée fut délivré de ses souffrances par Héraclès, de même l' homme le sera par la force de l' Esprit.
Par le fait que l' homme est descendu dans la matière, il est parvenu à la conscience de soi. par le fait qu'il s' élève de nouveau; il deviendra un déva conscient de soi. Par ceux qui vénéraient les asura ( " sans-formes " ) et considéraient les dévas comme quelque chose de satanique, qui ne voulaient pas pénétrer jusqu'à l' intériorité la plus profonde, cette descente a été présentée comme quelque chose de diabolique.

Promethée arrachant le feu du ciel

Cela aussi est indiqué dans la mythologie grecque. Le représentant des états de conscience non-libres est Epiméthée - le pensif -, qui ne veut pas arriver à la délivrance dans la pleine liberté, donc l' adversaire de Prométhée. Il reçoit de Zeus la boîte de Pandore, dont le contenu ( souffrances et plaies ) tombe sur l' humanité quand il l' ouvre. Un dernier don seulement y reste : l' espérance que dans un état futur, il progressera aussi jusqu'à cette claire conscience supérieure. Il lui reste l' espoir de la délivrance.

Prométhée enchaîné

Prométhée déconseille d' accepter le présent ambigu du dieu Zeus. Epiméthée n' obéit pas à son frère, et accepte le présent. Le présent d' Epiméthée est moins important que celui de son frère.

Ainsi, nous voyons que les hommes vivent en suivant deux courants ( Caïn et Abel-Seth/Prométhée - Epiméthée ). Les uns sont ceux qui s' en tiennent fermement au sentiment de la liberté et qui, bien qu'il soit dangereux de suivre un chemin spirituel, le recherchent cependant dans la liberté. les autres, sont ceux qui trouvent leur satisfaction dans une vie de torpeur et une foi aveugle, et qui flairent quelque chose de dangereux dans cette aspiration luciférienne de l' humanité.
Ceux qui ont fondé les formes extérieures de l' Eglise dès l' origine ont dénaturé la très profonde aspiration luciférienne ( car Lucifer lorsqu'il n' est pas maîtrisé par les forces du Christ, devient un Mal, l' ange rebelle . C'est un profond mystère ! Prudence donc, car qui veut faire l' ange fait la bête ! Ne substituons pas la Colombe - symbole de l' esprit - par le Dragon !)(*).

les antiques enseignements à ce sujet sont contenus dans des manuscrits secrets placés dans des lieux cachés. Ils sont accessibles à un très petit nombre qui sont en mesure de les voir dans la lumière astrale et sinon à quelques initiés aussi.( Steiner fait référence à un manuscrit que possèderait le Vatican mais aussi Christian Rose-Croix )

C'est un chemin qui peut s' avérer dangereux, mais c'est le seul qui conduise au but sublime de la liberté.

L' esprit de l' homme doit être un esprit libéré, pas un esprit vivant dans la torpeur. C'est aussi ce que veut le christianisme. Ce qui est sain, ce qui est salvateur est apparenté à ce qui est saint, sacré. Un Esprit qui est saint, salvateur, délivré des souffrances et des plaies.
L' homme est sain et libre lorsqu'il est arraché à la servitude du physiologique ( désirs, passions...)
Car l' esprit libéré seul est celui qui est sain et dont plus aucun aigle ne ronge le corps ( le foie ? ).

Ainsi, la fête de la Pentecôte doit être appréhendée comme un symbole de la libération de l' esprit humain,comme le grand symbole de la la lutte humaine pour conquérir la liberté, pour conquérir une conscience dans la liberté.

Si la fête de Pâques est une fête de la résurrection dans la nature, la fête de la Pentecôte est un symbole de la prise de conscience de l' esprit humain, la fête de ceux qui savent et connaissent et qui, pénétrés de cela, cherchent la liberté.

La conscience claire que seul l' esprit libère, c'est cela qui nous unit, car ce n' est pas seulement la lettre mais bien l' esprit qui donne son importance.(...)

Nous devons vivre dans un monde qui ait du sens.Celui qui célèbre les fêtes sans pensées, les célèbre en adepte d' Epiméthée. L' homme doit voir ce qui nous unit à ce qui nous entoure et aussi à ce qui est invisible dans la nature. Nous devons savoir où nous nous trouvons.

La mission de l' humanité incarnée vise au déploiement libre et pleinement conscient de notre entité.

Christus es verus Luciferus

Ex deo nascimur - In Christo morimur - Per spiritus sanctum reviviscimus

(article tiré de la conférence du 23 mai 1924 extrait de la légende du Temple et l' essence de la franc-maçonnerie.)


(*) Il serait facile de voir dans cette référence à Lucifer la confirmation d' une tendance luciférienne du courant maçonnique que les représentants de l' église catholique ont toujours condamnée. Steiner fait remarquer que la liberté a été apportée par Lucifer aux hommes . C'est l' épisode tiré de la Genèse, décrivant l' intrusion et la séduction du serpent tentateur dans le jardin d' Eden apportant le fruit de l' Arbre de la connaissance au détriment de l' Arbre de vie . Mais, au fait , comment et pourquoi la divinité étant omnisciente  a-t-elle pu laisser Lucifer tenter le couple originel connaissant leur faiblesse ? 
Lucifer leur susura que nous serions comme des dieux !  Mensonge ! Car la réalité toute entière s' est scindée en deux lors de notre incarnation forcée dans la matière : un monde des sens tourné vers l' extérieur, incapable de nous fournir des réponses satisfaisantes sur notre origine spirituelle et une pensée morte , reflétant péniblement le monde des idées pures . Les conséquences ne tardèrent pas : entraînant la mort, l' amour de soi, l' erreur et le mensonge par orgueil ! Mais, par sa Résurrection et l' envoi de l' Esprit, le Christ transformera cette liberté chérie, en amour dépouillé de son égoïsme luciférien dans un futur lointain, et ainsi, la rédemption sera apportée aux entités lucifériennes par les hommes ainsi transformés.

vendredi 1 mai 2015

L'âme de l' homme sous le Capitalisme

 

Le cénacle financier mondialisé, si loin du sens commun, crée une économie virtuelle, une construction intellectuelle, parfaitement cartésienne, où l’humain doit devenir un rouage, un élément « clair et distinct », contrôlable, et perdre ainsi la substance même de sa nature humaine qui par définition est incontrôlable quand elle jouit de la liberté. Cette dictature financière qui s’appuie sur les Droits de l’Homme et l’égalitarisme sera peut-être plus meurtrière et pérenne que le communisme et le fascisme réunis lorsqu’elle aura désintégré ce qui fait l’énergie et la richesse mystérieuses de l’homme.

Laurence Maugest



Christopher Lasch


Article faisant suite à l' article 51 de Alain de Benoist sur la condamnation de la société libérale et capitaliste précédé par la fin d' un entretien entre Cornelius castoriadis et Christopher Lasch.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Claude_Mich%C3%A9a
extraits de " La Culture de l'égoïsme " ( éditions climats )

(...)

Michael IGNATIEFF

Je n'appelle pas de mes voeux je ne sais quel sens moral inné censé valoir pour tous, mais je pense vraiment que l'une des conséquences du débat que nous avons ce soir, un genre de débat qui a cours au moins depuis le début des années soixante, c'est de poser très fortement cette question : à quel moment la liberté pour l'individu de se choisir et de se faire lui-même, de choisir ses propres valeurs, doit-elle céder devant le sentiment qu'il existe des obligations sociales collectives engageant tous les individus en tant qu'êtres humains ?

Cornelius CASTORIADIS -

Vous avez parlé de liberté ; c'est un point très important. La liberté n'est pas une chose facile, ce n'est pas un concept facile. En un sens, si nous parlons de la vraie liberté, je dirai que c'est un concept tragique. De même que la démocratie est un régime tragique. Parce qu'il n'existe pas de limites extérieures, pas de théorèmes mathématiques qui vous diraient : « Il faut s'arrêter ici. » La démocratie est un régime où nous disons que nous faisons nos propres lois en nous fondant sur notre propre moralité, notre moralité commune. Mais cette moralité, et je m'adresse à mon ami crypto-chrétien Christopher Lasch, même si elle devait coïncider avec les lois de Moïse ou celles de l'Évangile, elle ne vaut pas parce que c'est écrit dans l'Évangile, elle vaut parce que nous, en tant que corps politique, l'acceptons, l'assumons et disons : « Tu ne tueras point. » L'autorité ne vient pas de Dieu. Même si 91 % de la société est composé de croyants qui acceptent l'autorité du commandement divin, pour la société politique l'autorité ne vient pas de Dieu, mais de la décision des citoyens. Or ceux-ci sont souverains. Où est la limite de cette souveraineté ? Vous avez, je crois, un dicton en Angleterre selon lequel le Parlement peut tout, sauf faire d'un homme une femme. La limite, c'est le biologique. Mais nous savons que l'identité biologique est en train de devenir malléable. Cela veut dire que le Parlement britannique pourrait décider demain que les blonds n'ont pas le droit de vote. C'est pour cela que la démocratie peut périr, et elle a quelquefois péri au cours de l'histoire, comme un héros tragique. Dans la tragédie grecque, le héros ne meurt pas parce qu'il y avait une limite et qu'il l'aurait transgressée : ça, c'est le péché, le péché chrétien. Le héros tragique meurt de son heris, il meurt de transgresser dans un champ où il n'existait pas de limites connues d'avance. Si nous sommes libres, nous décidons individuellement et collectivement nos lois et personne ne peut nous dicter notre choix : c'est nous qui décidons du juste et de l'injuste.

Michael IGNATIEFF -

Je crois que la mention du terme de tragédie nous donne une occasion de conclure, sur l'idée que la moralité humaine est l'objet d'un choix humain, collectif, que la vie des hommes est une affaire de choix, de choix tragiques entre des valeurs, sans personne pour définir d'avance les limites : c'est une bonne idée de s'arrêter là-dessus. Au fond, cette discussion aura été dominée par deux figures, celle d'Aristote et celle de Freud. Aristote, parce que nous avons commencé avec l'idée d'un domaine public hérité de nos traditions les plus anciennes, la conviction que l'on ne saurait être humain complet à moins de devenir un(e) citoyen(ne) prenant part à la vie collective du domaine public. Nous sommes partis de cette tradition-là, elle nous hante. L'autre figure, associée tout au long de la discussion au moi, au moi moderne, pose des questions très incisives à cette tradition politique classique. À travers la théorie freudienne, la théorie psychanalytique telle que Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis l'ont adaptée, nous arrivons à une hypothèse extrêmement stimulante selon laquelle, dans la société actuelle, nous ne produisons plus d'individus capables de mettre en oeuvre la vision d'Aristote. Et c'est l'un des mes-sages de ce soir, c'est une question difficile : sommes-nous devenus des gens d'une autre sorte ? Avons-nous perdu cet idéal ? Nous nous arrêterons là-dessus, je pense. Bonsoir.



POSTFACE


L'âme de l'homme sous le capitalisme par Jean-Claude MICHÉA



On ne s'étonnera pas de cette rencontre, en 1986, dans le cadre d'une émission télévisée de Channel 4 (chaîne britannique du service public) animée par Michael Ignatieff (1), entre Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis. Ces deux critiques inlassables de la civilisation capitaliste possédaient suffisamment de points communs — et d'estime réciproque — pour rendre leur débat amical et particulièrement fructueux. Chacun en était d'ailleurs venu — à partir de trajectoires philosophiques différentes — à porter le même regard désabusé sur la triste évolution des gauches occidentales modernes et sur ce que Guy Debord appelait, dès 1967, les « fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé » (La Société du spectacle, thèse 56) (2).

On s'étonnera sans doute encore moins du peu de traces médiatiques et universitaires laissé par une telle rencontre — du moins en France —, à tel point que Channel 4 elle-même en avait, semble-t-il, perdu jusqu'au souvenir (3). Il faut dire qu'en ces flamboyantes « années Tapie » — dont l'émission « Vive la crise », animée par Yves Montand et Laurent Joffrin, venait juste de fournir au grand public les principaux « éléments de langage » —, l'idée que toute critique radicale de la logique capitaliste conduisait inéluctablement à la misère généralisée et à la négation des « droits de l'homme » (on ne laissait pas encore entendre — à la manière d'un Luc Boltanski — que cette forme de critique pourrait bien trouver son véritable principe dans les idées de Charles Maurras ou de l'extrême droite des années trente) était déjà devenue, pour le clergé médiatique et intellectuel, la chose du monde la mieux partagée. C'était l'époque, on l'aurait presque oublié, où la gauche mitterrandienne et ses alliés (sous l'impulsion, notamment, de Jacques Delors, de Pierre Bérégovoy et de Pascal Lamy) ne s'était pas simplement ralliée à l'idée « scientifique » que les « profits du Capital sont les emplois de demain ». Comme le démontre impitoyablement Rawi Abdelal dans Capital Rules, cette gauche française s'était bel et bien trouvée à l'avant-garde de tous les combats de la bourgeoisie européenne pour écarter, un à un, l'ensemble des obstacles politiques et culturels à l'expansion « civilisatrice » du marché mondial dérégulé et de sa volonté de croissance illimitée (4). Pascal Lamy le reconnaîtra d'ailleurs lui-même, quelques années plus tard, en confiant à Rawi Abdelal — avec son cynisme habituel — que, « lorsqu'il s'agit de libéraliser, il n'y a plus de droite en France. La gauche devait le faire, parce que ce n'est pas la droite qui l'aurait fait (5) ».
C'est évidemment dans ce contexte singulier — et sous le magistère florentin d'un François Mitterrand — que la « lutte contre le racisme et contre toutes les discriminations » (dont la connexion philosophique avec le libéralisme économique venait d'être théorisée, quelques années plus tôt, par Friedrich Hayek lui-même) (6) allait logiquement prendre la place de l'« archaïque » lutte des classes et devenir le nouvel évangile de l'intelligentsia « éclairée ».

Il n'est donc pas impossible, au train où vont les choses, que le thème central du présent dialogue — à savoir la critique des effets moraux, psychologiques et anthropologiques qu'induit nécessairement le développement du capitalisme moderne —apparaisse quelque peu ambigu, sinon même franchement « réactionnaire », à tous ceux qui ont désormais intégré l'idée qu'une critique « progressiste » du monde moderne devrait se limiter — d'un côté — à introduire un peu plus d'équité dans la répartition des fruits de la « croissance » (concept dont il est devenu malséant de vouloir interroger l'imaginaire et la réalité) et — de l'autre — à soutenir par principe tous les combats destinés à « déconstruire » les multiples « tabous judéo-chrétiens » légués par les stupides générations antérieures (qu'il s'agisse, par exemple, de dénoncer la «fiction hétéro-centrique » selon laquelle la différence entre un homme et une femme pourrait entretenir un quelconque rapport avec leur anatomie (7), d'inviter à libéraliser le commerce de la drogue, ou encore d'appeler à tenir la prostitution — c'est-à-dire la marchandisation du rapport sexuel — pour « un métier comme un autre » ne posant, à ce titre, aucun problème philosophique particulier). Il suffisait pourtant de relire, même brièvement, les principaux textes de la critique anticapitaliste du xxe siècle — de l'école de Francfort à l'Internationale situationniste, en passant par les oeuvres fondatrices de Jacques Ellul, d'Ivan Illich, d'Henri Lefebvre ou de la sociologie américaine de Lewis Mumford, David Riesman, Vance Packard, Stuart Ewen et Charles Wright Mills — pour mesurer immédiatement l'ampleur du gouffre intellectuel qui —depuis la fin des années soixante-dix — en est venu à séparer (en France comme dans toute l'Europe occidentale) cette tradition critique naguère florissante du programme philosophique singulièrement appauvri (mélange instable entre Michel Foucault et Bernard-Henri Lévy) qui fonde à présent les politiques de la gauche et de l'extrême gauche modernes (8).

Dans le meilleur des cas (c'est-à-dire lorsque la « nouvelle philosophie » de cette gauche autorise encore la dénonciation de certains aspects de la logique dite « néolibérale »), le capitalisme y est presque toujours présenté — sans doute sous l'effet d'un surmoi « marxiste » dépouillé de toutes ses implications critiques — comme une simple forme d'organisation économique de la société, forme qui se trouve d'ailleurs de plus en plus souvent réduite à la seule emprise perverse de la « finance spéculative » sur une « économie réelle » tenue pour vertueuse par nature et qu'il ne s'agirait donc que de libérer à nouveau. Or, non seulement cette « économie réelle » demeure plus que jamais orientée, du fait des nouvelles contraintes de la mondialisation, par la nécessité de produire en priorité — et selon les règles du « nouveau management » — les seules valeurs d'échange susceptibles de répondre à la demande solvable (business is business) d'un marché supposé « auto-régulé ».

Marché dont on sait bien, par ailleurs, que l'insatisfaction structurelle des consommateurs dont dépend son dynamisme doit être quotidiennement entretenue par la propagande publicitaire, l'industrie du divertissement, voire, désormais, par le « neuro-marketing » (et cela quand bien même les scintillantes marchandises où s'incarne cette valeur d'échange passagère se révéleraient profondément destructrices aussi bien pour l'âme de ces consommateurs que pour leur santé ou leur environnement naturel), mais il est aujourd'hui plus évident que jamais — du moins pour quiconque s'est efforcé de conserver un minimum de bon sens et de capacité de s'indigner — que le système capitaliste, considéré dans sa dynamique d'ensemble, constitue désormais un fait social total (pour reprendre l'expression forgée par Marcel Mauss) dont les principes ont fini par s'étendre bien au-delà de la seule sphère marchande et même des simples modes de consommation considérés au sens strict. Bien entendu, cette tendance naturelle de la logique capitaliste à envahir progressivement tout le champ de l'existence humaine (jusqu'aux formes les plus intimes du rapport des sujets à eux-mêmes) existait déjà en puissance dans les dogmes originels du libéralisme, c'est-à-dire depuis cette époque fondatrice où, « vers 1750, la nation rassasiée [...] de réflexions morales et de disputes théologiques sur la grâce et les convulsions se mit enfin à raisonner sur les blés (9) » (Voltaire, Dictionnaire philosophique).

C'est que le projet libéral, dès lors qu'on fait l'effort de le ressaisir dans son unité dialectique (10), a toujours été philosophiquement inséparable — en droit comme en fait — d'une volonté profonde de révolutionner l'ensemble des structures traditionnelles de la société (même si la plupart des pères fondateurs du libéralisme auraient certainement été très surpris par les conséquences à long terme de cette volonté révolutionnaire) (11). Si, comme le voulait par exemple Adam Smith, la condition première d'un monde libre, prospère et pacifique — dès lors qu'il est structuré par le « doux commerce » et les « droits de l'homme » — est bien l'élimination progressive de tous les acts of settlement existants, autrement dit de tous ces obstacles institutionnels et coutumiers qui, selon ses mots, « entravent la libre circulation du travail et des capitaux, tant d'un emploi à un autre que d'un lieu à un autre » (c'est évidemment à cette unique condition mondialisante que la « main invisible » du marché libre est censée pouvoir accorder l'offre et la demande), alors il est clair que le déracinement radical des individus et la dévalorisation méthodique de toutes les formes d'appartenance historique et culturelle qui les lient affectivement à un passé, à des lieux ou à des êtres (soit, en d'autres termes, l'intériorisation par chacun du règne inconditionnel de la « flexibilité » et de la mobilité géographique et professionnelle généralisées) (12) devaient, tôt ou tard, apparaître pour ce qu'ils sont essentiellement : à savoir l'impératif catégorique majeur du nouveau mode de vie capitaliste, et donc la vérité ultime de tout libéralisme réellement existant.

Il n'est, pour s'en convaincre, que de parcourir les documents « classifiés » du Big Business (ou de ses multiples think tanks) ou — à défaut — de se plonger dans la littérature beaucoup plus accessible, et beaucoup plus candide, du « nouveau mouvement social » et des « nouvelles radicalités » (13). Or, si cette « perte des liens de communauté et de voisinage » (Michael Ignatieff) représente, à coup sûr, l'un des aspects les plus dévastateurs et les plus déshumanisants du programme libéral (14), on comprend sans peine que le refus radical d'un monde ainsi fondé — au nom de la « liberté individuelle » et des « droits de l'homme » — sur la concurrence épuisante de tous avec tous (ce que Houellebecq a si bien nommé « l'extension du domaine de la lutte »), le primat égoïste de « l'intérêt bien compris » (qui substitue la science du calcul à l'art de vivre) et la réduction corrélative des êtres humains au statut d'« atomes isolés sans conscience générique (15) » ait constitué, dès l'origine, le centre de gravité intellectuel de toutes les protestations morales du socialisme naissant.
Il reste que ce n'est effectivement qu'à partir du xxe siècle (lorsque la logique libérale — toujours aiguillonnée par la nécessité de découvrir de nouveaux « débouchés » — conduira peu à peu à mettre en place une « société de consommation » fondée sur le crédit, l'obsolescence programmée et la propagande publicitaire) que le système capitaliste — à présent définitivement libéré de tous ses compromis historiques initiaux avec les puissances de l'Ancien Régime —commencera vraiment à s'incarner dans un mode de vie spécifique et entièrement « moderne ».

Mode de vie mobile et « sans tabou », dont la culture mainstream et la religion du progrès technologique symbolisent aujourd'hui l'indispensable complément spirituel. C'est alors — et alors seulement — que le projet d'une accumulation indéfinie du capital (ou, si l'on préfère le terme plus « neutre » adopté par les idéologues contemporains, celui d'une « croissance » illimitée) pourra progressivement libérer tout son potentiel destructeur, aussi bien sur le plan psychologique et moral que sur le plan écologique. En devenant enfin pour lui-même ce qu'il était en soi depuis l'origine — transformation historique qui débutera au milieu des années vingt, dans le cas des États-Unis, et au cours des années cinquante, pour ce qui est de la vieille Europe —, le système capitaliste développé offrait ainsi la plus éclatante des confirmations aux intuitions qui, depuis Sismondi, Fourier et Pierre Leroux, avaient nourri la critique socialiste du siècle précédent. Il reste à affronter une dernière question.

En dénonçant ainsi — dans le sillage de cette irremplaçable tradition socialiste — le processus historique de privatisation intégrale de toutes les valeurs communes qu'induit par essence la dynamique libérale (en montrant par exemple — avec Castoriadis — que cette dynamique transgressive conduit à dissoudre tout sentiment de continuité historique, toute notion d'espace public (16) et toute référence à une véritable temporalité commune, ou — avec Lasch — qu'elle réduit progressivement l'individu moderne à un « moi minimal » et narcissique que son vide intérieur oblige à s'épuiser psychologiquement dans des tâches de survie quotidienne), n'est-on pas inexorablement amené à passer par pertes et profits cet idéal d'autonomie individuelle (l'idée que chacun serait toujours le mieux placé pour juger de la manière dont il doit conduire ses propres affaires) qui constituait incontestablement l'apport philosophique le plus séduisant de la doctrine libérale ?

 Et un esprit « réaliste » ne devrait-il pas, par conséquent, en conclure avec Louis Rougier (17) que le désir, en apparence légitime, « de réaliser une société plus juste, plus morale et plus prospère, où la recherche égoïste du profit individuel serait remplacée par la satisfaction altruiste des besoins collectifs des masses » ne pourra jamais connaître d'autres formes de réalisation historique que celles d'une société oppressive, fermée sur elle-même et n'ayant pas d'autre ambition que de fournir à tous ses membres interchangeables « une gamelle, une caserne et un uniforme » ?

Cette façon, à première vue plausible, d'opposer les exigences moralement contraignantes de toute vie collective (notamment celles qui découlent du vieil impératif de solidarité) et l'idéal moderne d'une vie entièrement « libre » (dont Sade — comme l'avait bien vu Lasch — représenterait, dans ces conditions, la figure exemplaire) repose néanmoins sur une représentation purement utilitariste de la société dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est particulièrement simpliste et naïve. Celle-là même, notait Marx, dont les « robinsonnades constitutives plongent leurs racines dans les « plates fictions du xviiie siècle » (« le chasseur et le pêcheur individuels et isolés, par lesquels commencent Smith et Ricardo »). Ce type d'anthropologie spéculative (qui, aujourd'hui encore, soutient la plupart des constructions idéologiques de l'économie officielle) néglige évidemment le fait que l'homme — comme le soulignait encore Marx, en se référant explicitement à Aristote — « est non seulement un animal sociable, mais un animal qui ne peut s'isoler que dans la société » (18).
Il apparaît dès lors pour le moins aventureux de soutenir que ce bel idéal de liberté individuelle (idéal auquel Lasch et Castoriadis — est-il besoin de le rappeler ? — étaient profondément attachés) ne pourrait trouver ses conditions de possibilité concrètes que dans la liquidation préalable de tout héritage historique et culturel, et même de toute référence à l'idée d'un « monde commun » (comme si l'autre tâche politique de tout mouvement révolutionnaire réellement émancipateur n'avait pas toujours été — pour reprendre la formule de Camus dans son Discours de Suède — d' «empêcher que le monde ne se défasse »). En sorte que le véritable problème — depuis que le projet socialiste existe — n'a jamais cessé de se poser dans les mêmes termes.

Dans la mesure où l'émancipation des classes laborieuses apparaît indissociable de celle de l'humanité tout entière (il s'agit — écrira même Engels en 1892 — « de libérer l'ensemble de la société, y compris les capitalistes eux-mêmes »), ce projet ne saurait seulement viser, en effet, à rendre impossible l'exploitation moderne de l'homme par l'homme et ses nouvelles conditions industrielles. Il implique simultanément le dépassement progressif de toutes ces formes de domination et d'emprise psychologique étouffante (comme, par exemple, la subordination des femmes, le droit d'aînesse ou la persécution des homosexuels) généralement liées au mode de vie communautaire traditionnel et qui constituent, à présent, autant d'obstacles moralement inacceptables à l'idéal d'accomplissement personnel qui devrait caractériser toute société décente moderne.

Toute la difficulté, dès lors, est de découvrir les moyens politiques de mener à bien un tel programme égalitaire et libérateur sans aboutir pour autant — à l'instar du rouleau compresseur qu'incarne le marché capitaliste — à détruire du même mouvement les conditions anthropologiques du fait communautaire lui-même. Et en premier lieu, comme Marcel Mauss nous l'a appris, celle qui — depuis la plus lointaine préhistoire — a toujours constitué le sol originaire des relations humaines (et donc le fondement obligé de toute communauté possible), à savoir cette triple obligation universelle de « donner, recevoir et rendre » (19) dont chaque civilisation connue (à l'exception de l'éprouvante civilisation capitaliste contemporaine) représente un développement historique et culturel nécessairement particulier et donc, à ce titre, une contribution irremplaçable à l'histoire de l'humanité (20). Bien entendu, il n'est pas question de nier ici un seul instant que, dans le traitement concret de ce problème politique fondamental, le mouvement socialiste — après des débuts prometteurs — a fini par prendre un retard historique considérable. Retard dont la religion du progrès à tout prix (centre nerveux, depuis le xixe siècle, de tous les discours issus de la seule philosophie des Lumières) et la longue parenthèse historique du « communisme » stalinien sont les premiers responsables.
Il se pourrait néanmoins que, là encore, Marx nous aide à clarifier une partie du problème. Après avoir ainsi rappelé (dans une lettre adressée en 1881 — au soir de sa vie — à Vera Zassoulitch et aux populistes russes) que la « vitalité des communautés primitives » était « incomparablement plus grande que celle des sociétés modernes capitalistes », il en était venu à conclure — en reprenant à son compte une formule de l'anthropologue américain Lewis Morgan — qu'une société socialiste développée devrait sans doute être comprise comme une « renaissance (a revival) dans une forme supérieure (in a superior form) d'un type social archaïque » (ajoutant même — quelques décennies avant Marcel Mauss et pour les mêmes raisons — qu'il ne fallait pas « se laisser trop effrayer par le mot archaïque »). Concrètement, cela revenait, à ses yeux, à déterminer sous quelles formes il serait encore possible de conserver les structures traditionnelles de solidarité communautaire indispensables à toute existence véritablement humaine (ce que E.P. Thompson célébrera plus tard sous le nom de customs in common), tout en s'efforçant, d'une part, « d'intégrer à la commune tous les acquis positifs élaborés par le système capitaliste » et, de l'autre, d'assimiler ces acquis sans s'obliger pour autant à passer « sous les fourches caudines » de ce système capitaliste, c'est-à-dire sans « s'assujettir à son modus operandi » atomisateur et désocialisant (on remarquera que son débat avec les populistes russes l'avait donc conduit à nuancer fortement son déterminisme historique initial).

Et parmi ces « acquis positifs » de la modernité — que chaque peuple devrait donc se réapproprier, de façon chaque fois spécifique, en les dégageant des formes historiques uniformisatrices et aliénantes que leur imprime le mode libéral d' « émancipation » des individus —, Marx incluait aussi bien tout ce qui avait pu effectivement favoriser un réel « développement de l'individualité » que la capacité corrélative d'accepter « le contact avec des étrangers ».


Orwell
Définir les institutions concrètes sous lesquelles une « société libre, égalitaire et décente » (Orwell) pourrait ainsi conférer tout son sens à cette dialectique créatrice du particulier et de l'universel (21) constitue, à coup sûr, un programme politique et philosophique particulièrement subtil et exigeant (et qui, de ce fait, dépendra toujours beaucoup plus de l'inventivité naturelle des gens ordinaires que des calculs savants d'intellectuels spécialisés). On en regrettera d'autant plus, dans ces conditions, que ce bref échange entre Christopher Lasch et Cornelius Castoriadis se termine précisément à cet endroit philosophiquement crucial.

Mais au moins devrions-nous, à présent, être sûrs d'une chose. Ce n'est certainement pas, en effet, en diabolisant comme « réactionnaire » tout sentiment d'appartenance et de filiation ou en considérant, par principe, comme nécessairement « passéiste » l'attachement légitime des peuples à leur langue, leurs traditions et leur culture (puisque tel est, de nos jours, le noyau résiduel de toute métaphysique de gauche) que les individus modernes pourront trouver le chemin d'une émancipation personnelle et collective à la fois réelle et véritablement humaine.

C'est là toute la différence entre un combat politique qui — à l'image de celui des anarchistes, des socialistes et des populistes du xixe siècle —visait d'abord à offrir aux individus et aux peuples les moyens d'accéder à une vie réellement autonome — condition de toute « vie bonne » et , si possible, heureuse — et un processus historique de fuite en avant perpétuelle (sous le triple aiguillon du marché « auto-régulé », du droit abstrait et de la culture mainstream) que presque plus personne — du moins parmi nos éblouissantes « élites » — ne songe encore à maîtriser en profondeur et qui ne saurait conduire (quand bien même serait-il sanctifié sous le nom de « Progrès ») qu'à une atomisation définitive de l'espèce humaine.



Notes :

1. De Michael Ignatieff — philosophe et homme politique canadien — on pourra lire, en français, son passionnant essai sur La Liberté d'être humain : essai sur le désir et le besoin (trad. française aux éditions de la Découverte, Paris, 1986).

2. En 1986, Cornelius Castoriadis estimait déjà qu'il y avait « longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus ni aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques radicalement opposés » (Le Monde, 12 juillet 1986, tribune publiée sous le titre « Castoriadis, un déçu du gauche-droite »). Quant à Christopher Lasch, il consacrerait bientôt l'introduction de son histoire de l'idéologie du progrès (Le Seul et Vrai Paradis, New York, 1991) à établir une fois pour toutes « l'obsolescence du clivage entre la gauche et la droite ».

3. Il aura ainsi fallu près d'un an pour retrouver un enregistrement de cette émission.

4. Rawi Abdelal, Capital Rules : The Construction of Global Finance, Cambridge, Harvard University Press, 2007.

5. Propos reproduit dans l'article de Rawi Abdelal : « Le consensus de Paris : la France et les règles de la finance mondiale » (Critique internationale, 2003, n° 28). Cet article peut être consulté sur Internet.

6. Dans L'article « Liberalism », rédigé en 1973 pour 1'Encyclopedia del novecento, Hayek rappelait ainsi que « la lutte pour l'égalité formelle, c'est-à-dire la lutte contre toutes les formes de discrimination basées sur l'origine sociale, la nationalité, la race, les convictions religieuses, le sexe, etc., a toujours constitué l'une des caracté-ristiques les plus fortes de la tradition libérale ». Cet article est repris dans ses News Studies in Philosophy, Politics, Econo-mies and the History of Ideas (1978).

7. C'est ainsi que, pour Judith Butler — grande prêtresse des « gender studies » et égérie de l'extrême gauche libérale française —, le plus grand avantage philosophique de la théorie qui considère le « genre » « comme une construction qui n'a rien à voir avec le sexe », c'est qu'elle permet de faire du « genre » lui-même « un artifice librement flottant » (cité par Sylviane Agacinski dans Femmes entre sexe et genre, Seuil, 2012, p. 14). Rappelons que cette curieuse idéologie néospiritualiste — qui, au passage, enlève toute signification concrète au principe de parité — a été officiellement introduite dans les manuels scolaires de SVT (au titre de vérité « scientifique » incontestable) sous le règne libéral de Nicolas Sarkozy.

8. Lors d'une émission de France 2 (Des paroles et des actes du 12 avril 2012), David Pujadas semble s'être beaucoup amusé à poser au sympathique Philippe Poutou cette question surprenante et particulièrement perverse (il faut dire qu'en tant que membre éminent du Siècle — le plus sélectif des clubs de rencontre de la classe dirigeante française —, ce journaliste ne doit guère entretenir d'illusions sur la nature réelle du système qu'il a choisi de servir) : « J'ai bien lu votre programme. Je n'ai rien trouvé contre la société de consommation. Est-ce que l'une des grandes formes d'aliénation aujourd'hui, ça n'est pas la dictature des marques, le dernier écran plat absolument, le dernier smartphone absolument ? Y a pas un mot là-dessus ! Est-ce que ce n'est pas aussi une forme d'aliénation ? »
Réponse du candidat de la nouvelle extrême gauche « anticapitaliste » à cette question cyniquement debordienne : « Ouais, ben enfin, à notre avis, ce n'est pas le premier problème. » Il est vrai que, pour la plupart des extrêmes gauches « citoyennes » (reconnaissons que le NPA ne va pas encore jusque-là), le « premier problème » est généralement celui du « mariage gay » ou, à défaut — chacun pourra choisir —, celui de la légalisation du cannabis, du vote des étrangers ou de l'interdiction des corridas.

9. La plupart des implications psycho-logiques et morales du nouveau paradigme libéral avaient déjà été explicitement identifiées lors de la célèbre « querelle du luxe » qui avait suivi, en 1735, la parution de l'Essai politique sur le commerce de Jean-François Melon. « Nous laissons aux théologiens — écrivait par exemple ce dernier — le soin pénible de concilier la sévérité de leur morale avec la nécessité de l'intérêt pour le maintien de la société. » D'une certaine manière, Jean-François Melon pointait ainsi d'avance — et quelques années seulement après Bernard Mandeville — l'impasse théorique dans laquelle auraient plus tard à se débattre les futurs « néoconservateurs » et les prétendus « libéraux de droite ».

10. L'exhortation des « libéraux économiques » à soustraire toute activité marchande aux interventions perçues comme nécessairement arbitraires et despotiques de l'État ou de la collectivité ne constitue, de ce point de vue, qu'une application au champ particulier de l'économie du principe central du libéralisme politique et culturel selon lequel chacun a le droit d'organiser sa vie privée comme il l'entend (qu'il s'agisse de l'usage qu'il entend faire de son corps ou de celui de son argent). Malgré tous les efforts déployés par de nombreux universitaires de gauche — depuis le début des années quatre-vingt — pour distinguer un « bon » libéralisme politique et culturel (qui serait par nature « de gauche ») et un « mauvais » libéralisme économique (qui serait nécessairement « de droite »), il apparaît donc clairement que ce droit pour chacun de gérer ses affaires personnelles à sa guise (à « jouir paisiblement, disait Benjamin Constant, de son indépendance privée ») ne saurait s'arrêter, comme par miracle, aux frontières de l'échange marchand. C'est ce qui explique, par exemple, que la lutte actuelle des « travailleuses du sexe » libérales contre toutes les formes de « stigmatisation » du rapport sexuel marchand puisse tout autant être appréhendée comme une lutte « de gauche » (autrement dit comme une défense cohérente des dogmes du libéralisme politique et culturel) que comme une lutte « de droite » (autrement dit comme une défense cohérente des dogmes du libéralisme économique). La seule chose, en revanche, qui ne fasse aucun doute — il suffit de se reporter sur ce point aux textes habituels de Marcela Iacub, de Virginie Despentes, de Daniel Borillo ou de Ruwen Ogien —, c'est qu'une telle lutte n'a strictement rien à voir, ni de près ni de loin, avec une quelconque mise en question de l'ordre capitaliste.

11. Tel était, par exemple, l'objectif radical que s'assignait la loi Le Chapelier promulguée par l'Assemblée constituante en juin 1791 — en proposant d'abolir définitivement toutes les anciennes barrières protectrices qui empêchaient encore les individus d'entrer en concurrence les uns avec les autres (autrement dit, de développer leur « compétitivité » personnelle) et de réaliser ainsi les conditions pratiques de la « liberté » capitaliste. Il est intéressant de noter, au passage, que ces barrières traditionnelles y étaient déjà présentées par Isaac Le Chapelier — dans la plus pure tradition libérale — comme « attentatoires à la liberté et à la Déclaration des Droits de l'homme » (article 4 de la loi). Et on remarquera que c'est précisément en reprenant et en développant — sous des formes d'abord clandestines — le principe de ces associations et compagnonnages que la révolution bourgeoise venait d'interdire (en créant, par exemple, des caisses de secours mutuel illégales, des fraternités secrètes ou des comités de grève agissant dans l'ombre) que les ouvriers et les artisans de l'époque allaient être progressivement amenés à jeter l'une des bases décisives du futur mouvement socialiste, syndical et coopératif.

12. Si la condition prolétarienne représente « la pointe extrême et la manifestation la plus visible de la misérable situation sociale actuelle » ( Engels, préface à La Situation de la classe laborieuse en Angleterre), c'est précisément parce que le « prolétaire » — le terme avait été introduit par Sismondi —, ne possédant plus, théoriquement, que sa seule « force de travail » (autrement dit, dépouillé, écrivait encore Engels, « de ses derniers vestiges d'activité indépendante »), concentrait dans son statut et sa personne tous les effets déshumanisants du déracinement intégral (la « précarité » n'étant que l'un des autres noms possibles de cette dépossession totale de soi). C'est pourquoi le socialisme originel se définissait d'abord par la volonté politique de supprimer cette condition prolétarienne en abolissant le contrôle illimité que l'appropriation privée du « capital » permet d'exercer sur la vie des autres.

13. On se reportera, entre mille exemples, au rapport publié en juin 2011 par l'assemblée générale de la Cimade (Inventer une politique d'hospitalité). Ce texte hallucinant, qui prône, au passage, une « gouvernance démocratique mondiale de la planète », propose tout simplement d'instituer « un droit à la mobilité pour tous » (sans même s'interroger un seul instant sur les effets et les conditions écologiques et anthropologiques d'un tel mouvement brownien devenu planétaire et permanent), droit qui devrait « nécessairement englober » pour chaque individu une liberté intégrale de circulation et d'installation. On s'étonnera toutefois beaucoup moins de l'orientation résolument libérale (pour ne pas dire « ultralibérale ») de ce curieux rapport si l'on sait que, depuis 2006, le président de la Cimade n'est autre que Patrick Peugeot, ancien PDG du groupe d'assurance La Mondiale, ancien collaborateur de Jacques Chaban-Delmas et de Jacques Delors et, surtout, membre parmi les plus actifs du Siècle (au même titre, d'ailleurs, que son collègue Louis Schweitzer, président de la branche internationale du Medef et premier dirigeant historique de la Halde).

14. « En dissolvant les nationalités, l'économie libérale fit de son mieux pour généraliser l'hostilité, pour convertir l'humanité en une horde de bêtes féroces — les concurrents sont-ils autre chose ? —qui se dévorent mutuellement parce que les intérêts de chacun sont égaux à ceux de tous les autres. Après ce travail préliminaire, il ne restait plus à l'économie libérale qu'un pas à faire pour atteindre son but : il lui fallait encore dissoudre la famille ». D'où le fait — observait Engels en 1843 — qu'il était de moins en moins rare de rencontrer des enfants qui — du fait des conditions de vie quotidienne imposées par l'exploitation capitaliste moderne —en venaient, « dès qu'ils atteignent l'âge de neuf ans », à considérer « le foyer familial comme une simple auberge » (Engels, Esquisse d'une critique de l'économie politique, Allia, 1998, p. 19-20).

15. Engels, op.cit., p. 43. Dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Engels précisait : « Même si nous savons que cet isolement de l'individu, cet égoïsme borné sont partout le principe fondamental de la société actuelle, ils ne se manifestent nulle part avec une impudence, une assurance si totales que dans la cohue de la grande ville. La désagrégation de l'humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière, cette atomisation du monde est poussée ici à l'extrême. Il en résulte aussi que la guerre sociale, la guerre de tous contre tous est ici ouvertement déclarée » (Editions sociales, 1975, p. 60).
On en appréciera d'autant plus l'objection formulée contre cette idée par Emmanuel Terray (l'un des principaux partisans, à l'extrême gauche, d'une dérégulation intégrale de tous les flux migratoires planétaires) dans un entretien avec l'hebdomadaire Marianne du 28 avril 2012. À l'en croire, tous ces discours « sur la perte des valeurs, le fait que chaque individu soit désormais libre de faire ce qu'il veut sans tenir compte des autres » ne représentent rien d'autre que la reprise d'une « ancienne ritournelle », celle qui constituerait la marque spécifique de la droite éternelle (car, pour Terray, il est évident que, « quels que soient les régimes politiques et les régimes sociaux, il y aura toujours une droite et une gauche » — qu'il s'agisse donc du royaume de Clovis ou d'une tribu du paléolithique inférieur). Il doit être difficile de montrer plus clairement tout ce qui sépare politiquement, de nos jours, un « homme de gauche » (ou d'extrême gauche) d'un partisan de la révolution socialiste. Et l'on saisit mieux, par la même occasion, quels sont les nouveaux ressorts philosophiques (depuis l'« affaire Heidegger », qui jouera, sur ce plan, un rôle décisif à partir de la fin des années quatre-vingt) qui conduisent de plus en plus souvent les idéologues de la gauche libérale à vouloir assimiler aujourd'hui toute critique de la « croissance » et tout projet d'une rupture radicale avec le contrôle capitaliste de la vie à une pure et simple reprise, par les « nouveaux réactionnaires », des vieilles lunes du « fascisme» et de l'« extrême droite ».

16. De même que l'existence d'une véritable communauté n'implique absolument pas, en tant que telle, la disparition de toute vie privée et de toute intimité, de même celle d'un monde libéral en voie d'atomisation progressive n'implique pas davantage que chacun y soit condamné à mener une vie d'ermite et de solitude perpétuelle (Hobbes avait déjà établi que l'amour-propre et l'intérêt suffisent à conduire des individus centrés sur eux-mêmes à « rechercher en permanence la compagnie des autres »). On peut même avancer, au contraire, que jamais dans l'histoire de l'humanité une société n'aura été aussi mimétique ni aussi connectée que cette société libérale moderne qui célèbre à longueur d'écran l'indépendance merveilleuse des individus qu'elle contribue à produire. Cette contradiction apparente se résout cependant très vite dès que l'on prend en compte le fait que cette nouvelle « socialité » — qui fascine tellement les sociologues d'État (songeons aux monceaux d'ineptie universitaire écrits sur les vertus révolutionnaires de Twitter, Facebook et autres « réseaux sociaux ») — ne constitue la plupart du temps qu'une contrefaçon pathétique des véritables liens humains et de la véritable amitié (« on ne peut pas avoir beaucoup de vrais amis », remarquait déjà Aristote). Comme l'écrivait Guy Debord, dans la société capitaliste parvenue à son stade spectaculaire-marchand, « ce qui relie les spectateurs n'est qu'un rap-port irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé » (La Société du spectacle, thèse 29). Il suffit, pour comprendre cette dernière formule, d'observer de près un apéro Facebook.

17. Allocution d'ouverture du Col-loque Lippmann (26 août 1938).

18. Marx, Introduction à la critique de l'économie politique (1857).

19. Rappelons que les mots de « commun », de « communauté » ou de « communisme » sont formés à partir du radical latin munus, qui désignait, entre autres, les obligations (ou les « charges ») qui découlent traditionnellement de la logique du don et de l'honneur et qui constituent, à ce titre, le véritable socle culturel et anthropologique de toutes les relations personnelles ou en « face à face ». Si rien n'interdit — c'est une évidence — qu'une communauté élargie puisse développer, dans certaines limites morales et culturelles, un secteur marchand et des institutions juridiques (autrement dit, ces systèmes impersonnels et anonymes de mise en relation des personnes qui définissent ce qu'Alain Caillé appelle la « socialité secondaire »), il est clair, en revanche, que de telles structures — fondées sur la seule logique du donnant-donnant et de l'intérêt bien compris — ne sauraient définir (comme le veut le dogme libéral) le fondement premier du lien social tel qu'il se manifeste de façon privilégiée dans la vie quotidienne. Et donc encore moins le principe philosophique majeur d'une société décente. Une « communauté » qui ne serait composée que d'hommes d'affaires cupides et d'avocats procéduriers (ou dont l'ensemble des membres appliqueraient, dans toutes leurs relations quotidiennes, la « morale » concrète de ces deux types humains) serait tout bonnement invivable. C'est pourtant vers un tel résultat que le système libéral tend logiquement.

20. Il ne s'agit pas d'opposer ici, de manière mécanique et abstraite, un monde traditionnel supposé immobile et homogène (par exemple le monde indien, la civilisation islamique ou les cultures indigènes d'Amérique latine) et le processus de modernisation impulsé par l'Occident libéral. S'il existe effectivement des invariants anthropologiques — par exemple, le sens de l'honneur et la logique du don —, les différentes cultures qui donnent historiquement forme à ces invariants s'incarnent dans des « traditions » qui ne cessent jamais d'évoluer et de se transformer. Bien entendu, la nature concrète et le rythme exact de ces transformations symboliques dépendent, d'une part, de la structure interne de ces différentes cultures et, de l'autre, des circonstances historiques qu'elles sont amenées à affronter (par exemple, lors de la rencontre d'une communauté indigène avec l'envahisseur colonial, le missionnaire, le touriste ou la multinationale étrangère). Mais, dans tous les cas, ces multiples réorganisations symboliques ne sauraient être assimilées aux variations programmées qui règlent — sur une échelle de temps toujours plus courte — la succession continuelle des différentes modes liées à l'industrie culturelle du capitalisme développé.

Le problème n'est donc pas tant d'opposer l'immobilité toujours mortifère au changement toujours salvateur (selon la rhétorique habituelle de la gauche), mais d'apprendre à distinguer les changements qui peuvent s'effectuer à un rythme humain (la question du temps social et de son accélération moderne est ici centrale) et ceux qui ne sont imposés que par la logique uniformisatrice du marché mondial, du droit abstrait et de la culture aliénante qui en est la traduction. Sur la façon dont les multiples traditions culturelles peuvent ainsi réussir (ou, au contraire, échouer) à domestiquer, selon leur génie propre, l'innovation, l'apport étranger et même les véritables « révolutions morales » (Kwame Appiah), on pourra se reporter à l'ouvrage fonda-mental publié en 1983 sous la direction d'Eric Hobsbawm et de Terence Ranger, L'Invention de la tradition (Éditions Amsterdam, 2012).

21. Dans un entretien de décembre 1994 avec Alain Caillé, Serge Latouche, Jacques Dewitte et d'autres représentants du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (le MAUSS), Cornelius Castoriadis — qui, au départ, privilégiait surtout le « moment grec » — en viendra lui-même à reconnaître la nécessité de fonder le projet socialiste d'autonomie individuelle et collective sur un mouvement de « conservation, reprise, développement sur un autre mode des valeurs de socialité et de communauté qui subsistent — si elles ont subsisté — dans les pays du tiers monde. Car il y a encore, par exemple, des valeurs tribales en Afrique » (Démocratie et relativisme, Mille et Une Nuits, 2010, p. 61).
Pour retrouver, à partir de cette ultime mise au point de Castoriadis, le fondement anthropologique véritable de la common decency orwellienne, il suffirait simplement d'ajouter — conformément aux analyses développées par les chercheurs du MAUSS — que ces « valeurs de socialité et de communauté » sont très loin d'avoir disparu, y compris dans les sociétés occidentales modernes. Mais c'est, bien sûr, d'abord dans la vie quotidienne de ces classes devenues médiatiquement invisibles (et qui pourtant constituent toujours l'ordinaire du peuple) qu'il convient aujourd'hui d'aller les chercher (« dans la vie quotidienne — observait déjà Engels en 1845 —, l'ouvrier est bien plus humain que le bourgeois [...] parce qu'il ne voit pas tout à travers le prisme de l'intérêt »). On trouvera, sur ce point, quantité de précisions indispensables dans l'oeuvre pionnière de Christophe Guilluy.

                                                                                             JEAN-CLAUDE MICHEA

 " 1789 n' a jamais été la révolte du peuple ! "


Lire aussi : http://etienne.chouard.free.fr/Europe/forum/index.php?2012/07/15/237-henri-guillemin-silence-aux-pauvres-1989