dimanche 29 mars 2015

L'approche philosophico-goethéenne de Rudolf Steiner afin de soutenir une nouvelle démarche théosophique au Congrès de Bologne 1911





Annie Besant et Steiner tireront la théosophie pour l'une du côté de l' lnde et pour l'autre du côté du Deutsch-Christentum, les rivalités de pouvoir attesteront de cet appauvrissement collectif du symbolique au profit de l'histoire, de la rationalisation, de l'institution ; mouvement déjà largement perceptible lorsqu' Annie Besant, en 1907, déplorait la disparition des " phénomènes " qui avaient marqué les débuts de la Société théosophique et que fût délaissée << la connaissance des autres mondes pour en venir à ne plus dépendre que de l'ouï-dire, la tradition, la foi en l'expérience d'autrui, et à cesser de revivifier les expériences faites >> : << Et quant au splendide résultat des années écoulées, la diffusion de ces idées qui deviennent des lieux communs aujourd'hui auprès des gens cultivés et intellectuels, un arrêt surviendra, et [notre] influence cessera de se faire sentir, parce que nous aurons délaissé une part de notre oeuvre, négligé une part de notre message >>

 Le retour à l'entre-soi, l' évacuation d'une confrontation avec l'exotisme - la pensée germanique relevant presqu'autant de cette catégorie pour Annie Besant -, les succès publics conforteront l'administration au détriment de l' élaboration.


Le regard de Biély - côté Steiner - est ici aussi révélateur : << Rien ne ressemblait moins à une société que la " Société " lorsque je l'ai connue en 1912 (...) il n'y avait rien d'une société théosophique dans l'association intérieure que formaient Steiner, ses disciples et les disciples de ses disciples : ils étaient mus par un rythme - un champ magnétique qui disposait ceux qui avaient des yeux et des oreilles selon des espèces de figures de Chladni. >>

Quelques années plus tard : << A mesure que la Société Anthroposophique grandissait, à  mesure qu'elle se laissait envahir par des tâches extérieures, les personnalités hors du commun, les " ésotéristes éminents s'y dissolvaient au point qu'ils ne pouvaient déjà plus colorer le milieu où ils baignaient :
la Société perdait sa nuance pourpre de sang devenue lumière, palissait, rosissait ; et devenait... de la lavasse, où surnageait l' écume des livres, des Congrès, des talents, très estimables selon les critères habituels (...) >>



L'éloignement du fond religieux indien, s'il nécessite un substitut symbolique qui puisse donner aux pratiques un support imaginatif d'abord indispensable, permet par ailleurs de présenter ces pratiques comme des processus de la vie intérieure susceptibles d' être pensés. Le lien avec la réflexion philosophique pourra d'autant mieux se faire qu'auront été abandonnées les couleurs trop voyantes de l'exotisme et les références religieuses trop peu laïcisées. L'intervention de Rudolf Steiner au Congrès International de Philosophie de Bologne en 1911 est, à cet égard, tout à fait représentatif d'une théosophie à l'usage des philosophes.


La conférence de Rudolf Steiner

 


Le moment est exceptionnel. Dans la Salle ou la tribune : Arrhenius,Assagioli, Bergson, Blondel, Boutroux, Brunschvicg, Croce, Deussen,Driesch, Durkheim, Flournoy, Keyserling, Langevin, Levy-Bruhl, Mach,Masson-Oursel, Ortega y Gasser, Poincaré. Dans la Salle, Annie Besant, présidente de la Société théosophique et Maria Von Sivers, collaboratrice et future épouse de Rudolf Steiner.
Les sessions sont organisées de telle façon que les susceptibilités personnelles peuvent ne pas se rencontrer. Mais certaines préoccupations courent au travers de sessions à thèmes bien différents : Bergson traite de << L'intuition philosophique >> et << L'intuition musicale >> (F. Torrefranca) est également abordée ; Parodi parle d'<< Intuition et Raison >> ; Keyserling de la << Réalité métaphysique >> ; deux communications portent sur Swedenborg ; << Représentation et pensée dans le rêve >> (F. Hacker), << La théorie de la connaissance et le problème de l'origine de la connaissance >> (N. Losskij), le << subconscient >> (R. Assagioli) ou le << Problème de la contribution de la psychiatrie à la science de l'esprit >> CF. del Greco) ponctuent la session de psychologie.
Une session entière est consacrée à la philosophie de la religion. Bhagavan Dâs, intervenant indien, théosophe, présente la << Métaphysique de la Théosophie >>, cite Héléna Blavatsky et la Doctrine secrète.

C'est dans ce cadre que prend place la conférence de Steiner, le samedi 8 avril. Les présidents de séance sont l'indianiste Paul Deussen et Prabhu Durt Shastri qui parlera de la << Doctrine de la maya dans la philosophie indienne >> : il cite Kant et Schopenhauer. Aucune référence n'est faite à la théosophie mais il précise que << ceux qui méprisent la philosophie indienne devraient d'abord étudier, si possible à partir des sources d'origine, et leur attitude peut-être alors changerait >>. Suit une conférence de Carlo Formichi sur le << Bouddhisme, religion ou philosophie ? >>. Steiner intervient au final pour traiter des << Fondements psychologiques et de la position de la théosophie dans la théorie de la connaissance >>.

L'exposé commence par un double mouvement qui affirme que le << caractère scientifique >> de la démarche théosophique en matière de théorie de la connaissance et la dissocie de la théosophie des siècles passés que connaissent les philosophes présents, << orientations spirituelles qui surgissent à nouveau de temps en temps au cours de la vie culturelle de l'humanité et avec lesquelles ce qui est exposé ici ne coïncide nullement, bien que cela leur ressemble sous maints aspects >> (p. 126).

La théorie de la connaissance que va développer Steiner, présente plusieurs particularités par rapport à celle produite par la science dont la philosophie << s'est accommodée >> (p. 127/225). La théosophie considère que la connaissance ne réside pas seulement dans les observations et les expériences faites sur le monde extérieur et élaborées ensuite intellectuellement en dehors de toute subjectivité. La façon dont est menée l' étude du << subconscient (Unterbewusstsein) >> (p. 128/225) se fait d'ailleurs selon ces mêmes critères, comme un objet de la science. La théosophie crée ses propres conditions d'observations en posant certains << exercices de l' âme (SeelenAbungen) >>, certaines << expériences intérieures (Seelenerlebnisse) >> qui vont faire naitre une << attitude d' âme (Seelenverfassung) >> (p.129/226) susceptible d'amener une connaissance qui << n'est rien d'achevé, de terminé (nichts Fenes, Abgescblossenes) >> mais qui se présente comme << quelque chose de fluide et susceptible d' évoluer (etwas/liessendes, entwicklunb ist) >> (p. 128/225).
Sans pour autant que soit abandonné le contrôle de soi par la même logique et la même conscience que dans la vie ordinaire, la théosophie << croit pouvoir indiquer que derrière la sphère de la vie normale de l'âme, il en existe encore une autre dans laquelle l'homme peut pénétrer >> .


Si le caractère méthodique de la démarche et l'usage de la logique peuvent permettre à la théosophie de se réclamer de la science, l' observateur, l 'observation et l'objet de l'expérience nécessitent une dissociation qui, dans la science, est une condition de l'objectivité : la réalisation de cette condition ne peut être constatée ici et le déroulement de l'expérience ne peut être suivi par une tierce personne. En termes scientifiques, tout le déroulement de la démarche théosophique sera considérée comme éminemment subjectif. L'expérience, l'objet de l' expérience, l'observation et l' observateur évoluent dès que commence l'expérience. Avec l'<< attitude d' âme >> un changement de l'ensemble des conditions se produit. L'observation va en être affectée mais la causalité qui pourra affecter la personne même de l'observateur, trop complexe, trop diffuse et trop différée ne peut pas être retenue par la science comme un résultat de l'ensemble de l' expérience ; non plus que les affirmations solipsistes de l'observateur qui ne pourront, au mieux, que recevoir la confirmation d'un autre observateur s' étant soumis aux mêmes conditions d' expérience.

L' écueil majeur tient dans le fait qu'il s'agit d'une expérience de << l'âme >>, sur << l âme >> et qui ne sort pas de << l' âme>>. << Eprouvées (ehrfaren) >> (p. 129/226) et non prouvées, c'est << après les avoir décrites que ces expériences de l' âme seront vivifiées sur leur valeur au regard de la théorie de la connaissance >> (p. 130). La nécessité d' en passer par une traduction subjective, puis par une description faisant du langage le médiateur commun pour aboutir à une  conceptualisation peut satisfaire dans le principe la philosophie mais pas une science soumise aux exigences restrictives de la preuve.

Les successifs développements de la plante de Goethe sous-tendent les phases du plan de l'exposé : ils vont permettre de discerner la logique argumentaire tout autant que le projet d'ensemble.




A -  Diastole, graine


L'isolement par rapport aux perceptions extérieures, la cessation de l' activité intellectuelle, la répétition régulière sur de longues périodes des exercices de méditation sont les conditions pratiques de l'expérience.

Les contenus élaborés par la répétition des << exercices de l' âme >> sont<< enfouis en quelque sorte comme des germes spirituels dans le sol nourricier (geistige keime in den Mutterboden) de la vie de l' âme >>(pp. 130/227). La comparaison est à noter. Le calme intérieur complet
permet alors d'<< observer que sous l'effet réitéré d'un tel exercice la disposition de l' âme se modifie effectivement >> (p. 130).
Alors que << dans les concepts et idées que l'homme élabore, il veut avoir d'abord quelque chose qui puisse être la copie, ou du moins le signe de ce qui réside hors des concepts ou des idées >> (p. 130),les concepts tels qu'ils sont utilisés au cours du processus ne le sont pas << en tant qu' éléments de la connaissance, mais en tant que forces réelles >> (p. 131).

La dissociation du contenu du concept et de la force que fait naître son exercice répété fait perdre au concept sa spécificité et sa fonction pour être utilisé de la même façon que le seront d'abord les << représentations que l'on peut qualifier de symboles (als Sinnbilder, Symbole bezeichnen
kann) >> (p. 132/228).

Et Steiner d' évoquer << I'image symbolique (symboZiscbes Bild) >> de la plante << primordiale >> (Urpflanze) de Goethe, le centaure (Centauer), le caducée (Mercurstab), des << formations mathématiques >> comme la courbe de Cassini (pp. 132-133/228).

La plante << primordiale >> de Goethe est donnée comme exemple d'une << synthèse (zusammenfassend) de contenus multiples >> (p. 132/228) qui peut contenir les autres symboles jusqu'aux abstractions géométriques de la courbe de Cassini.

La proposition d'adopter certaines figures symboliques trouve ici son éclairage : le centaure - premier symbole - donne une image de l' homme à la fois << nature inférieure >> par l'organisation animale qu'il conviendra de dépasser et forme humaine << dans ses rapports avec l'être spirituel >>(p. 133).
Sont ainsi posés les deux pôles entre lesquels évoluera la faon de penser de l' âme consciente. Le caducée ensuite, réitère le geste de croissance de la plante de Goethe qui évolue selon une alternance de diastoles et de systoles. Cette << représentation d'une droite autour de laquelle s'enroule une courbe en forme de spirale >> (p. 133), correspond à ce que Goethe qualifie de << tuteur spirituel >> et à << la tendance spirale 432 >> que certains végétaux présentent de façon évidente. <<il faut alors s'imaginer une telle figure comme un système de forces (Kresystem) >> (p. 133/229), avant de passer au symbole épuré de << la courbe de Cassini avec ses trois figures,
l'ellipsoïde, la lemniscate et celle qui est constituée de deux branches >>.
Symbole pur mais analogiquement susceptible d' être comptée parmi  des symboles (Sinnbilder) de processus propres à l' univers >> comme la croissance de la plante peut être << l' image (bild) du développement humain >> (pp. 134, 133 /229).

A plusieurs reprises, Goethe, pour désigner le type, utilise le terme Bild et qualifie d'<< image première >> ou << primordiale >>, Urbild, ce à partir de quoi la nature produit, opposant alors la Bildung de la nature, son oeuvre de << formation >>, la Gestalt, la forme réalisée. Non sans équivoque, Goethe présente cette << image >> comme une construction de l'esprit et comme une réalité suprasensible.
Steiner rend compte de cette équivoque par l' utilisation du terme de symbole, le mot désignant toute construction sensible destinée à appréhender le suprasensible, << quelque chose à partir de quoi, par des modifications systématiques, peuvent être imaginées toutes sortes de formes qui portent en elles la possibilité d' exister >> (p. 132), reprenant ainsi la caractéristique même de la plante << primordiale >> donnée par Goethe.
 Le même exercice est repris mais au niveau géométrique, en faisant évoluer la courbe de Cassini.

Les représentations que donnent la science ou les symboles valent moins pour elles-mêmes que pour le travail intérieur dont elles portent les effets et - dans le cas de la courbe de Cassini -, pour ce que << le passage d'une courbe à l'autre, conformément aux lois mathématiques, suscite dans l' âme des sentiments correspondants >> (p. 134). Le travail intérieur repose ici sur une appréhension des variations possibles d'une même figure et sur la dynamique que peut susciter la transformation des éléments.
Le symbole, << imagé et vivant, saturé de contenu >> (p. 133), à la même fonction ici que les Stances de Dzyan : à la fois se poser comme espace de convergence et générer des convergences qu'il faut apprendre à dépasser.


B -  Systole, feuilles 

 


Alors que les ramifications du système racinaire sont animées par un mouvement centrifuge infini parce qu'elles ne sont pas limitées par la lumière, les exercices à ce niveau doivent être bornés et le travail progressif va se poursuivre par l'abandon des figures géométriques au profit de << symboles qui correspondent à des représentations exprimables par des mots >>. Ces mots devront être réduits dans leurs évocations sensibles. Ainsi, " l' amour sacrificiel " doit amener à l' évocation de la chaleur puis à celle de la lumière symbolisant " l' ordonnance des phénomènes de l 'univers ". Au terme de cette phase germinale, le calme de l' âme et l' isolement de la vie de l' âme au sein des symboles ont été essentiels. " En cas de réussite, l' âme se sent comme dégagée de l' organisation corporelle ". Seuls les sens de la vue et de l' ouïe se manifestent par des représentations colorées ou sonores à l' intérieur de la conscience ordinaire et l' âme fait l' expérience qu'elle peut se retirer dans un espace d' être intérieur qu'elle doit au succès des exercices, dans un espace qui avant la pratique des exercices était un vide, quelque chose d' imperceptible.

Auparavant, de multiples phases transitoires ont préparé ces moments, dont celle du sommeil qui permet d' observer qu'un complexe de forces se dégage du corps de veille pour, au réveil, intervenir de façon régulière dans la structure de son organisation corporelle. Comme dans une représentation de souvenir, il sent un écho d' effets qui de sa source ont agit sur l' organisation corporelle pendant le sommeil.
Steiner prend note ici du rôle intermédiaire de la conscience qui se rend compte qu'elle se trouve en relation avec un monde suprasensible, tout comme elle se trouve grâce aux sens, dans une relation de connaissance avec le monde sensible. C'est privée de  l' exercice des sens que la conscience se tourne vers le monde spirituel, si tant est que ce qui est vécu de cette façon n'est pas à reléguer dans le domaine de l' illusion, de l' hallucination ou de l' autosuggestion ( P.137)

Il ne s'agit pas ici d'un " débat théorique sur l' existence d'un monde suprasensible " mais d'une démarche expérimentale nécessitant méthode, application et discernement critique. La spéculation métaphysique, conformément aux tendances de l' époque, laisse la place à l' expérience : une expérience directe révèle à l' investigateur la différence entre le suprasensible imaginé et le suprasensible perçu " mais qui pourtant, se prête facilement au reproche de subjectivité : " les différences qui apparaissent dans les descriptions fournies par des investigateurs du monde spirituel ne sauraient être vues sous un autre éclairage que les récits divergents de voyageurs ayant parcouru la meme région >>(p. 138). 

Steiner exclut qu'ils aient pu parcourir les mêmes livres ou que le même investigateur, à quelques années de distance et pour un autre auditoire, ait pu parcourir autrement << la même région >>. C 'est en un raccourci saisissant que Steiner écrivait en 1905 : << Traduit en langage théosophique, la descente de Faust vers les Mères peut être assimilée à son entrée dans la région du dévachan (Und den Gang zu den <<Miittern>> kann man, in tbeosopbiscber Spracbe ausgedrAckt, ctn Eindringen Fausts in das devacbaniscbe Reich nennen) >>

Et, de façon plus explicite, après s'être largement attardé sur les étapes et les procédés de << la Yoga >> à mettre en oeuvre, il disait en 1906 : << La respiration rythmique selon le système de la Yoga, est un des moyens qui est pratiqué pour entrer dans le monde du Dévachan (...) En s'entrainant à méditer pendant que le souffle est retenu, on parvient au second degré du Dévachan (...) c'est l'océan du Dévachan. Ici, l'initié plonge à la source jaillissante de toute vie (...) On parvient au troisième degré du Dévachan lorsqu'on libère sa pensée de tout lien avec le monde physique, lorsqu'on peut se ressentir dans la vie de la pensée sans contenu de pensée (...) Au quatrième degré de la pénétration dans le Dévachan, les choses apparaissent sous forme de leurs Archétypes(...) C'est le laboratoire du monde qui renferme toutes les formes dont est issue la création ; ce sont les " idées " de Platon, le " royaume des Mères " dont parle Goethe et d' où il tire le fantôme d' Hélène. 
Ce qui apparaît dans cet état du Dévachan, c'est ce que l' lnde appelle la chronique de l' Akasha. Dans notre langue moderne nous l'appellerions le cliché astral de tous les évènements du monde (...). >>


Avec les << Mères >> de Goethe, le fantôme d' Hélène, les Idées de Platon, viendront encore dans ces pages, l' Od de Reichenbach, les archanges de Denys l'Aropagite, la musique des sphères de Pythagore... Au-delà de ce qui peut être vu comme du syncrétisme débridé, le propos de Steiner témoigne de son travail d'assimilation de la doctrine théosophique, de son souci de fonder des équivalences, de tisser des liens entre des univers éloignés et de ne rien laisser hors du pensable. Ce déploiement, exploration et organisation du grand récit théosophique, se fait comme s'il devait à son tour être considéré comme un symbole, << saturé de contenu >> << synthèse de contenus multiples >>. 
A Bologne, Steiner sera plus sobre.

Le << monde imaginatif (die imaginative Welt) >> auquel accède l' âme dégagé de l'organisme corporel, n'est pas ici celui de << l' imaginaire (eingebiLdete) >> mais la << forme (Form) >> par laquelle se traduit << la nature qualitative du concenu de l' Ame (die qualitative Bescbanbeit des
SeeLeninbaltes) >>. Les << imaginations (die /maginationem) >> que perçoit l' investigateur spirituel se présentent pour lui avec la même certitude qu'une couleur dans le monde physique (p. 138/232).


C -  Diastole, calice

 


L'investigateur spirituel devra pour dépasser ce << premier pas >> dans le << monde imaginatif >> et ne pas en rester au << côté extêrieur >> du monde suprasensible, << éliminer totalement de sa conscience Le contenu les symboles (den InbaLt der SymboLe ans seinem Bewusstsein volLsthud zu enernen) >>. Seul doit demeurer dans la conscience le << processus (der Vorgang) >> acquis. << Par une sorte d'abstraction réelle, le contenu de représentations issues de symboles doit être rejeté (deg InbaLt des SymboL- Vorstellens abgeworfen Werden) afin que dans la conscience ne demeure que la forme de l' experience (des ErLebens) vécue grâce aux symboles >>(p. 139/232).

La conscience prendra dès lors << pour objet de la méditation la trame (Wehen) intérieure du contenu de l' âme >>.

Un tel processus, qui est comme une << faible ombre (ein scbwacber Scbatten) >> par rapport à l'objet qui projette son ombre et dont l' âme fait l' expérience, apparait par la mise en oeuvre de << l'énergie psychique (psychische Energie) >> (pp. 139-140/232-233).

Le mouvement qui va de la perception sensible, au déploiement de la << synthèse de contenus multiples >> les symboles, à l' élimination de leur contenu pour ne conserver que le processus - couleur, trame, faible ombre -, qu'ils ont contribué à faire apparaitre, aboutit, après la mise en oeuvre de << l' énergie psychique >>, un renversement de perspective : ce qui était progressive concentration de la conscience sur elle-même se traduit par un nouvel élargissement : << L'activité obtenue de cette façon dans le contenu de l' âme (Wehen in dem SeeLeninbaLte) peut être appelée une contemplation réelle de soi (reaLe SeLbstanschanung). 
L' être intérieur humain apprend de cette manière à se connaitre, pas seulement sous la forme d'une réflexion sur Lui-même (dunk Rejlexion auf sick Selbst) en tant que porteur des impressions sensorielles et instance qui élabore ces impressions par la pensée mais c'est Le Soi (Selbst) qui apprend à se connaitre tel qu'il est, sans la moindre relation avec un contenu sensible >>.

IL ne s'agit pas d'une auto-observation visant à  reporter l'attention du monde alentour sur Le << Moi >> (Ich) << comme pour être reflétée sur Le Soi connaissant. Dans ce cas Le contenu de la conscience se réduit jusqu' à n' être plus qu'un point, celui du Moi >>. Au contraire, Le Soi n'est pas une projection du Moi mais iL << se ressent en Lui-même comme réalité suprasensible >>, il << ne se sent pas en dehors du tissu des Lois (ausserbalb des Gewebes von Gesetzen) comme dans Les Lois naturelles qui sont abstraites des phénomènes environnants ; il se sent au contraire à l' intérieur de ce tissu (gewebe) ; Il se sent un avec lui (es erlebt sick ah Etas mit demselben)
>> (pp. 140/233).

Le mouvement alterné d'une expansion suivi d'une contraction ou d'une diastole suivi d'une systole, qui se perçoit assez bien dans le texte, et qui va se poursuivre, évoque la formation de la plante chez Goethe, et l'affinement de ses successifs organes sur son << tuteur spirituel>>. (voir note compl.)

En L'occurrence, la Littérature théosophique confortait déjà aisément Le schème goethéen de la diastole et de la systole : << L'expansion et la contraction de la " Toile "- c'est-à-dire L' étoffe ou atomes dont est fait le Monde (the expanding and contracting of the Web - i.e., the world stuff of atoms) - exprime ici Le mouvement de la pulsation  ; car c'est la contraction et L'expansion régulière de l'Océan infini et sans rivage de ce que nous pouvons appeler Le noumène de la Matière, émané par Svabhvat qui est la cause de la vibration universelle des atomes >> (DS I, p. 62/ SD 1, p. 84).





Le schème goethéen s'impose avec d'autant plus de facilité chez les théosophes qu'il peut se superposer à L' étagement des << chakras >> ou << fleurs de Lotus >> (DS 6, pp. 209-214, 259/ SD 4, pp. 502-507, 547) le long de la << Sushumna >> - anatomiquement, La colonne vertébrale << appelée Brahmadanda, Le bâton de Brahma >>, le bâton du caducée, la tige et Le << tuteur spirituel >> des métamorphoses -, rythmé par l' entre-croisement de << deux canaux, Ida et Pingala >> - mouvement des deux serpents du caducée tendance spirale de la plante et diastole-systole -, Le caducée étant explicité à son tour par << Le tronc de l' Asvatta, L'arbre de Vie et d' Être " ( DS 3 p.309 ) . Steiner ne mentionne pas les " chakras " dans cette conférence mais il consacre un chapitre entier dans  l' initiation et les mentionne dans la science de l' occulte, ouvrages dont il conseille la lecture au cours de sa conférence.

D - Systole, corolle , sépales, pétales 

 

L' âme  qui avait tiré de son propre fonds des contenus qu'elle avait ensuite éliminés, va recevoir un " contenu qui pénètre l' âme à partir de l' extérieur " et ce " remplissage avec du contenu suprasensible est en même temps une vie immédiate au sein de ce contenu ".
La mémoire qui auparavant était sollicitée, ne serait-ce que par le travail sur les symboles, voit son mouvement d' évocation du passé se réduire à sa fonction présente avant de se  développer à un autre niveau par la suite :

(...) l' alliance qui s'opère entre le Moi et un contenu spirituel est ressentie comme l' alliance du Moi avec une représentation du souvenir conservée dans la mémoire. Mais la différence est que le contenu de ce à quoi on s' allie ne se compare en rien à une expérience antérieure, et qu'il ne faut pas être relié à un évènement passé, mais seulement à un évènement du présent.
On peut dire d'une connaissance de cette sorte qu'elle est obtenue par Inspiration.


E - Diastole , étamine , pistil

 

Le contenu de l' âme auparavant subjectif va devenir << enfin ce que l'on peut regarder objectivement >> << lorsqu'on le condense en quelque sorte en lui-même au moyen de l' énergie de l' âme (wenn man ibn dunk Seelenenergie gewissermassen in sick selbst verdicbtet) >> (p. 142/234).

Nouvelle concentration mettant contribution cette fois, non plus << l' énergie psychique >> mais << l' énergie de l' âme >> qui provoque l'objectivation du corps astral. L'ensemble appartient encore à la part psychique de l' âme. Ainsi : << Lors de ce processus du psychisme (Prozesse der Psyche) on s'aperçoit qu'entre l'organisation corporelle physique et ce quelque chose que l'on a réussi à détacher (abgetrennt) grâce à des exercices, il y a encore autre chose qui s'intercale (dazswiscbenliegt) >> (p. 142/234).



F -  Systole, fruit



Le corps humain, physique, astral, éthérique et Moi, est organisé selon une hiérarchie de corps - le terme corps peut être employé pour désigner des formes psychiques et spirituelles -, qui se retrouvent à des niveaux supérieurs et permettent de dégager des processus et des essences. 

Ainsi, le Moi désigne la réunion de l' << âme de sensibilité >>, de l' << âme d'entendement >> et de l' << âme de conscience >> ; cette dernière désigne à son tour la réunion du << Moi spirituel >> ou << Manas >>, de l' << Esprit de vie >> ou << Bouddhi >> et de l' << Homme-Esprit >> ou << Atma >>.
<< Ce quelque chose qui est indépendant de l'organisation corporelle et dans lequel vit le Soi, est appelé le corps astral (Astralleib) ; et ce qui s'intercale entre ce corps astral et l'organisme physique, est appelé le corps éthérique (Aetberleib) >> (p. 142/234).
Le regard << objectif >> permet de poser ce qui n' était auparavant qu'un vécu ou un savoir : entre le corps physique et le moi, il y a encore le corps éthérique ou corps de vie que l'homme partage avec tous les êtres vivants ; vient ensuite le corps astral - corps de désir, de pulsion, de sensations -, plus individualisé, que l'homme a en commun avec la vie animale. Poser en tant qu'objet cela signifie qu' à ce moment de l'expérience, l'investigateur se trouve à un autre niveau.
Cette " énergie psychique " auparavant mise en oeuvre était la part dans l' âme, la plus affinée du corps astral, correspondant aux processus. cette dissociation - matière/processus que constitue l' opération d' affinement permet l' objectivation de la part restante du corps astral. de même, cette " énergie psychique " est la part du corps éthérique, dans l' âme d' entendement, correspondant à la part affinée, la part des processus du corps éthérique.

   Du corps éthérique proviennent les forces grâce auxquelles le Soi est en mesure de faire du contenu subjectif de la connaissance inspirée une conception objective.
   Le corps éthérique est vécu comme une confluence des lois universelles (...) Il n'est rien d' autre qu'une image concentrée de lois cosmiques, un reflet des lois cosmiques.

A ce moment, Steiner va interrompre sa relation pour traiter assez longuement de deux questions:
 
la première concerne le problèmes de langage qui se posent pour rendre compte d' expériences dans lesquelles le rapport avec la réalité sensible n' existe plus et qui se posent d' autant qu'on ne trouve apparemment rien d' autre que des combinaisons de représentations tirées du monde des sens ; la seconde question est l' autre face de la première : comment l' observateur peut-il  considérer la relation de l' expérience quand pour lui il n' existe que la réalité sensible ?

la réponse que Steiner donne à la première question renvoie le langage à l' abstraction des contenus au profit de son processus : " En fait, ce qu'il ( l' investigateur spirituel ) dit importe bien moins que la manière dont il le dit. Dans le " comment " se trouve le reflet de ses expériences suprasensibles ".
La réponse à la seconde question vient compléter ce qui a été dit auparavant : ce qui importe est moins le processus que ce qui peut le conduire : " ce que l' on pense des expériences de l' investigateur spirituel n' a d' abord aucune importance. On peut y voir des hypothèses, des principes régulatifs ( au sens de la philosophie de Kant ). Ni les propos ni le moment où ils interviennent dans l' exposé ne sont fortuits. Ce moment, dans le suivi de la croissance de la plante de Goethe, va correspondre à l' élaboration future du fruit. Le langage, dans son processus, est guidé par le projet Kantien comme l' entéléchie de la plante dirige l' enveloppement du fruit par les feuilles et sa maturation depuis un espace extérieur. Ce que dit l' investigateur n' a pas d'importance par son contenu qui peut-être " creux " mais pas la forme dont il cerne et montre un vide qualifié.



G - Diastole , graine 

 

L' investigateur spirituel,  " après être parvenu à une contemplation de soi, ( Selbstanschnauug ) doit être en mesure de la refouler par toute l' énergie de sa volonté ".

La nouvelle diastole se fait par l' exercice de l' énergie de la volonté après qu'aient été sollicités les sentiments, sous la forme de l' énergie psychique et la pensée - l' énergie de l' âme - au sens de l' âme d' entendement. Pensée, sentiment, volonté, trois facultés que Steiner utilisera largement pour structurer l' organisme - pôle neuro-sensoriel, pôle rythmique, pôle métabolique.

" Après cette élimination, le Soi se trouvera en face du vide. (La connaissance inspirative ) ne fait apparaître que la relation entre un monde suprasensible et le soi, tandis que dans le mode de connaissance en question, le Soi est entièrement éliminé."

" le Soi s' avère n' être qu'une entité provisoire : " la conscience se vit maintenant comme dans un théâtre sur la scène duquel un contenu suprasensible réel n' est pas représenté mais se présente lui-même (...) j' ai appelé ce mode connaissance la connaissance intuitive."

" Le corps éthérique fondé sur l' ensemble des lois cosmiques universelles " , forme le champ de la conscience en accord avec ces lois ; " différencié " selon les organes du corps qui tendent à une unité, il trouve, au niveau de sa " réplique ", l' organisation corporelle physique, à s' assembler comme dans un centre. Mais l' homme sensible est la projection de l' homme cosmique dont la contemplation de soi, un avec le tissu des lois environnantes, constituait une phase d' état intermédiaire : " Le corps physique est l' image de cette tendance à l' unité ".
Maintenant il s' avère donc être l' expression du Moi cosmique comme le corps éthérique ( Aetherleib ) est l' expression des lois macrocosmiques.

L' horizon de la conscience est gardé par le corps-centre en tant que point focal cosmique et convergence de l' éthérique périphérique. Les éléments de la plante en puissance sont dès lors en attente sous forme de graine.

Que devient la mémoire lorsque l' affranchissement du Selbst  d'avec l' organisation corporelle est réalisée ?  L' essentiel ici, c'est que l' expérience qui tend à remonter dans le souvenir est ressentie comme quelque chose qui est resté éloigné dans le temps et qui n'a pas été simplement puisé aux profondeurs de la vie sous-jacente de l' âme. L' expérience dont il faut rechercher le souvenir dans le temps et celle dont le souvenir appartient immédiatement à la vie de l' âme ne relèvent pas de la même temporalité . La temporalité des profondeurs de la vie sous-jacente de l' âme est restreinte.

Par ailleurs, en l' absence de centre focalisateur, les souvenirs s' élargiraient aux lois macrocosmiques de l' âkâsha - dont Steiner, ici, ne parle pas -, avant de trouver sens sous un autre regard. Il faut que les souvenirs concernent une entité commune pour qu'ils ne se perdent pas dans l' immensité des temps : " Comme lorsque l' attention est orientée dans une certaine direction, l' expérience qui cherche à remonter dans le souvenir en viendra à se dérouler à l' intérieur du corps éthérique dont elle aura suivi la tendance à se rassembler autour d' un centre pour se préciser ensuite et devenir " son souvenir en se reflétant sur le corps physique "
Ainsi, ce qui ne serait qu' expériences incohérentes du Soi devient une partie de l' expérience du Moi.
Il s' avère que le corps n' est pas seulement un véhicule passager : sa conformation matérielle procède d' expériences antérieures et les expériences présentes seront déterminantes pour sa conformation future. Il recèle sous ce jour un ensemble de souvenirs dont l' ampleur dépasse largement ceux qui sont gardés aux seules profondeurs de la vie de l' âme.
Dans son miroir, le corps éthérique, autrement étendu dans la généralité, en vient à se qualifier d' une qualification qui n' est pas tenue par un temps précis. Passant les profondeurs d'une seule vie, le contenu de l' âme est plus riche et plus substantiel que celui de la conscience ordinaire et parce que l' intérieur de l' âme a produit et formé l' individualité après avoir assimilé les forces de nombreuses vies, il devient possible de considérer comme la réincarnation, la répétition de la vie terrestre, ce qui devient l' objet d'une observation réelle.

L' expérience du noyau interne de la vie humaine montre en quelque sorte l' emboîtement successif de personnalités humaines qui sont en rapport entre elles. Elles ne peuvent être ressenties que par le lien de l' avant à l' après. il s' avère que la suivante est toujours le résultat d' une précédente. dans les liens de l' une de ces personnalités à l' autre il n'y a aucune continuité ; il s'agit plutôt d'un rapport qui s' exprime dans des vies terrestres successives, séparées les unes des autres par des périodes d' existence purement spirituelles "
Le noyau essentiel qui trouve dans le corps physique un rapport par lequel se forme le Moi puis laisse apparaître le soi humain ( menschliche Selbst ) vient donner des dimensions considérablement accrues à la définition que l'on pourrait vouloir donner de l' homme.

L' autre aspect des métamorphoses goethéennes apparaît ici : celui des manifestations indépendantes d'un même type. La plante après s' être développée par métamorphoses depuis sa graine, retourne à la dormance dans la graine qu'elle a produite d' où naîtra une plante de variété identique. Mais les variétés différentes impliquent l' existence de la plante primordiale. la discontinuité d' une variété à l' autre doit être comblée à chaque fois par une référence à la plante primordiale en tant que réserve, possibilité, des diverses variétés. Cette plante primordiale qui garantit la pérennité des variétés mais aussi leurs progressives modifications sur le très long terme et les possibilités d' adaptation ponctuelle de chaque plante peut justifier, transposée au plan humain, l' idée théosophique d' une prise en compte de l' essence de l' expérience.





Le " Kârana Sharirâ ", ou corps causal, note Annie Besant, est le corps de Manas, qui persiste durant toute la vie de l' Ego réincarnateur. Le Kârana Sharirâ jette une projection de lui-même sur les plans inférieurs et y fait une moisson d' expériences; il la rappelle ensuite à lui avec son expérience (...) Ensuite a lieu une nouvelle projection de cette vie maintenant plus développée (...); c' est lui qui est l' homme permanent dans lequel toutes ces expériences sont incorporées ".

Sinnett reprend l' image botanique et, en posant le Soi supérieur au-dessus de l' Ego permanent, semble envisager un plan où se situent les types primordiaux en correspondances avec le souffle de Brahmâ :

   Le Plan élevé de la nature, où l' ego permanent prend racine, est d'une importance bien supérieur à celui où fleurissent ses boutons éphémères, qui bientôt se flétrissent et disparaissent, tandis qu' alors la plante rassemble ses énergies pour y faire pousser encore de nouvelles fleurs. Supposons ces fleurs seules visibles à nos sens et la plante prenant racine sur un autre plan invisible et intangible ; des philosophes d' un monde qui présagerait de telles choses en germe sur un autre plan d' existence, ne seraient-ils pas fondés à dire de ces fleurs : ce ne sont pas de vraies plantes, ce n' est qu'un phénomène illusoire ?
   La doctrine du Soi supérieur, se recommande aussi par sa correspondance avec celle de l' inspir et de l' expir de Brahmâ, symbole du phénomène naturel sur l' échelle du macrocosme, et par conséquent applicable à celui du microcosme (...)


Note complémentaire :

La métamorphose des plantes se fait par une alternance de déploiement, d' extension et de contraction, concentration qui est aussi affinement et intensification. la croissance de la plante obéit à deux forces conjointes que Goethe désigne sous les noms de tendance verticale et de tendance spirale.
La graine est la concentration maximale après laquelle se fait le premier déploiement des feuilles.
De mal dégrossies, elles vont en s' élevant devenir plus finement découpées. une seconde contraction fait apparaître le calice. Puis, une nouvelle extension se produit avec la corolle dans laquelle les sépales sont moins affinées que les pétales. Une contraction encore se manifeste dans les étamines et le pistil. la troisième et dernière expansion se réalise avec le fruit : la formation d'une nouvelle graine qui va se libérer et tomber sur le sol assurera le cycle prochain.

Il semble bien que les travaux scientifiques de Goethe dans bien des domaines ( botanique, minéralogie, ostéologie, entomologie, météorologie, études sur la lumière et les couleurs, sur la morphologie générale ) se soient accompagnées de  " philosophie hermétique ", en particulier l' ouvrage attribué à Joseph A. Kirchweger, Aurea Catena Homeri , qui de son propre aveu dans poésie et vérité, fut son livre préféré.

 tiré de : le grand récit de la théosophie - Guy Pierre Leccia ( editions de la hutte )


ALLER PLUS EN AVANT :

Théorie de la connaissance chez Goethe ( EAR ) R.Steiner
La métamorphose des plantes ( Goethe )
Goethe, le Galilée de la science du vivant ( Novalis )

samedi 7 mars 2015

Contre le darwinisme social et l' égoïsme : l'entraide


A l' heure où les attaques contre Steiner , sa philosophie et sa pédagogie fusent, il est temps de rappeler combien Steiner a toujours prôné et relayé des valeurs humanistes à travers ce cours extrait d'une conférence donnée à Berlin le 12 octobre 1905. (GA 54 seconde édition )




Lors de l' assemblée des naturalistes de 1880 à St Pétersbourg en Russie, un homme curieux fit une conférence. Une conférence dont la profondeur est d'une grande importance pour tous ceux qui s'intéressent de très près à ce sujet. Cet homme est le zoologue Kessler. Il mourut peu de temps après . Sa conférence traitait du principe de l' entraide dans la nature. Pour tous ceux qui se penchent avec sérieux sur le sujet, il s'ouvre des perspectives tout à fait nouvelles pour la recherche et la réflexion scientifique ainsi stimulées.

Pour la première fois à l' époque moderne, des faits furent rassemblées dans toute la nature, prouvant que toutes les théories antérieures sur la " lutte pour la vie " ne concordent pas avec la réalité.

Dans cette conférence, il est exposé et prouvé par les faits que ce n' est pas par la lutte pour la vie que les espèces animales, les groupes animaux se développent, qu'en vérité la " lutte pour la vie " entre deux espèces est un cas exceptionnel, et n' existe pas à l' intérieur d'une même espèce, dont les individus au contraire s' apportent une aide mutuelle, et que ce sont les espèces dont les individus sont les plus prédisposés à s' entraider qui se conservent le plus longtemps. ce n' est pas le combat,mais l' entraide qui confère longue vie.


Kropotkine

On était ainsi parvenu à un nouveau point de vue. Et voilà que la recherche moderne, par un curieux enchaînement de circonstances, a permis au prince Kropotkine , une personnalité qui défend une position absolument incroyable à notre époque, de poursuivre les recherches dans cette voie.

Chez les animaux et dans les tribus, il a pu montrer en s' appuyant sur une multitude de faits quelle importance revêt dans la nature ce principe d' entraide. Je ne peux que recommander à chacun d' étudier ce livre, qui a été traduit en allemand par Gustav Landauer. Ce livre apporte une somme de concepts et de représentations relatifs à l' être humain qui sont une véritable école permettant de s' élever à une vision spirituelle. Mais nous n' avons une juste compréhension de ces faits que si nous les envidageons à la lumière de ce que l'on appelle la conception ésotérique, si nous pénétrons ces faits avec les bases de la science de l' esprit.

Je pourrais déjà citer quelques exemples éloquents, mais vous pourrez les lire dans l' ouvrage que j' ai indiqué.

Le principe de l' entraide dans la nature est le suivant :

ceux qui ont intégré le plus largement ce principe sont ceux qui vont le plus loin. Les faits sont donc parlants et seront de plus en plus parlants pour nous. Dans la vison du monde selon la science de l' esprit, quand nous parlons d'une espèce animale quelconque, nous en parlons comme s'il s' agissait d'un individu, de l' individualité distincte d' un être humain. Une espèce animale est pour nous la même chose, dans un domaine inférieur, que l' individu humain sur le plan supérieur.
Je l' ai déjà dit une fois ici : il y a un fait que l'on doit avoir clairement sous les yeux pour comprendre ce qui oppose l' être humain à tout le règne animal.

Cette opposition s' exprime dans la formule : l' homme a une biographie, l' animal n'a pas de biographie. Chez l' animal, nous sommes satisfaits lorsque nous avons décrit l' espèce. Chez l' homme, nous disons : père, grand-père, oncle, fils ; chez le lion, ces degrés ne se distinguent pas au point qu'il soit nécessaire de décrire chacun en particulier. Bien sûr, je sais que celui qui aime un chien ou un singe croit pouvoir écrire une biographie du chien ou du singe. Or une biographie ne doit pas contenir ce que l' autre peut savoir d' un être donné, mais ce que cet être lui-même a su. La conscience de soi est partie intégrante d'une biographie et en ce sens, seul l' être humain a une biographie. Celle-ci correspond à ce qui est chez l' animal une description de toute l' espèce. Le fait que chaque groupe animal ait une âme de groupe est la traduction extérieure de l' âme que porte en lui chaque être humain individuel.

Il m'a déjà été donné d' exposer ici qu' un monde caché est lié immédiatement à notre monde physique : le monde astral, qui ne comporte pas d' objets ou d' entités que l' on peut percevoir par les sens mais qui est du même tissu que celui de nos passions et de nos désirs. Si vous examinez l' être humain, vous pouvez voir qu'il a fait descendre son âme jusque sur le plan physique ou le monde physique.
Dans ce monde physique, il n'y a pas d' âme individuelle pour l' animal. Mais vous trouvez pour l' animal une âme individuelle qui se trouve sur ce que l' on appelle le plan astral, dans le monde astral caché derrière notre monde physique. Les groupes animaux ont des âmes individuelles dans le monde astral. C'est là que nous trouvons la différence entre l' être humain et le règne animal.

Et quand nous nous demandons : qu'est-ce qui combat, en réalité, quand nous observons dans le règne animal la " lutte pour la vie " ? Nous devons dire alors : la vérité, c'est que, derrière ce combat que se livrent les espèces animales, il y a le combat astral des passions et des désirs de l' âme qui prend racine dans l' âme de l ' espèce ou du groupe. Mais s'il était question d' une  " lutte pour la vie " au sein de l' espèce dans le règne animal, cela serait comparable à un combat entre les différentes de l' âme à l' intérieur de l' être humain.

C'est une vérité importante.

La lutte au sein d'une même espèce animale ne saurait être la règle : la " lutte pour la vie " ne peut avoir lieu qu'entre différentes espèces. Car l' âme de toute l' espèce est une âme globale, ce qui lui donne la charge impérative de régner sur les parties. Cette entraide que nous pouvons observer parmi les différentes espèces du monde animal est tout simplement l' expression de l' activité unitaire de l' espèce ou de l' âme du groupe.
Et si vous regardez tous ces exemples, que vous trouvez dans l' intéressant ouvrage que j' ai indiqué, vous pouvez avoir une vue assez claire de la manière dont agissent les âmes de groupe.

Par exemple, quand un individu d'une certaine espèce de crabes se retournent par hasard sur le dos, et ne peut plus se retourner lui-même, un grand nombre d'animaux se trouvant à proximité viennent l' aider à se remettre d' aplomb. Ce soutien mutuel vient d'un organe de l' âme commune aux animaux. regardez également la manière dont les scarabées se soutiennent pour veiller sur les oeufs de la communauté ou les protéger, pour transporter une souris morte, etc...comment ils s'allient, ils se soutiennent, accomplissent des tâches en commun : c'est alors l' âme du groupe que vous voyez à l' oeuvre.
Vous pouvez faire ces observations jusque dans les espèces les plus évoluées.

Vraiment, celui qui a un sens pour percevoir cette action dans l' entraide mutuelle chez les animaux se fera peu à peu une image, une idée, une notion de l' oeuvre des âmes de groupe. C'est précisément en ce domaine qu'il peut faire l' apprentissage de la vision avec les yeux de l' esprit. L' oeil devient alors solaire !


Chez l' être humain, nous avons affaire à une âme de groupe devenue individuelle. En chaque individu humain, vit une âme groupe de ce genre. Et donc pour l' homme, comme pour les différentes espèces animales, il est en fait possible qu'il entre en guerre en tant qu'individu contre un autre individu.
Mais regardons un peu le but de cette lutte, pour voir si la lutte survient dans l' évolution comme une fin en soi. Qu'est-il donc advenu de la lutte entre les espèces ? Les espèces qui restent sont celles qui se soutiennent mutuellement et celles qui ont eu les relations les plus guerrières ont disparu. Telle est la loi de la nature. Il nous faut donc dire que, dans la nature extérieure, le progrès dans l' évolution consiste à instaurer la paix à la place de la lutte. Là où la nature est parvenue à un certain point, au grand tournant, en fait, l' équilibre règne ! La paix, en direction de laquelle s'est déroulé le grand combat, est établie.
Pensez donc que des plantes mènent entre elles, en tant qu'espèces, une lutte pour l' existence. Mais n'oubliez pas le beau soutien extraordinaire que s' apportent le règne végétal et le règne animal dans leur processus d' évolution commune : l' animal inspire de l' oxygène, rejette du gaz carbonique, la plante rejette de l' oxygène et absorbe du gaz carbonique. Ainsi la paix dans l' univers est-elle possible.

Ce que la nature parvient ainsi à faire par sa propre force, l' homme a pour destination de le réaliser à partir de sa nature individuelle. L' homme a progressé par degrés, et c'est aussi par degrés que s'est formée chez lui ce que nous reconnaissons comme la conscience de soi de notre âme individuelle.
Nous devons considérer la situation actuelle du monde comme un stade d' évolution et discerner sa tendance future.
Si vous remontez à des époques lointaines, vous voyez encore à l' origine du règne humain des âmes de groupe qui agissent dans des petites tribus ou familles ; là, nous avons donc affaire, également chez l' être humain, à des âmes de groupe.

Plus vous jetez un regard rétrospectif, plus les êtres humains qui sont ainsi réunis vous apparaissent comme un bloc compact,monolithique.
Il y avait comme un seul esprit qui traversait l' ancienne communauté villageoise, qui devint ensuite l' Etat primitif.
Vous pourriez étudier à quel point les masses qui entrèrent en guerre sous l' impulsion d' Alexandre le Grand étaient quelque chose de différent des masses actuelles entraînées dans un conflit, avec leur volonté individuelle beaucoup plus développée. Il faut jeter un juste éclairage sur ces faits. Car la marche de la culture veut que les hommes deviennent de plus en plus individuels, autonomes et conscients, conscients d' eux-mêmes. Le genre humain s'est formé à partir de groupes, de communautés.
Et de même que nous avons des âmes de groupe, qui dirigent les différentes espèces animales, les peuples étaient guidés par les grandes âmes de groupe. L' homme échappe de plus en plus, par son éducation progressive, à la direction de l' âme de groupe et devient de plus en plus autonome (...)

Le christianisme a précisément préparé l' être humain à accéder à une telle conscience individuelle. Et les puissances sublimes savaient ce qu'elles faisaient lorsqu'elles firent disparaître pendant des millénaires, la conscience de la réincarnation et du karma. Ce fut le grand apport du christianisme d' avoir fait disparaître la vision d'un au-delà qui doit jouer un rôle de compensation, et d' avoir attiré l' attention sur l' extraordinaire importance du monde ici-bas.

Il est possible que la version radicale de cette impulsion soit allée trop loin, mais il fallait qu'elle intervienne car les choses du monde n' évoluent pas selon la logique, mais selon d' autres lois. De cette vie terrestre, on a fait découler une éternité de punitions; c'est la tendance de l' évolution qui a conduit à cela, même si cela paraît incohérent. Ainsi, l' humanité a-t-elle appris à devenir consciente de cette existence terrestre unique. C'est ainsi que la Terre, ce plan physique, devint quelque chose d'infiniment important pour l' être humain. Il fallait que cela devienne ainsi, il fallait en venir à cette situation. Tout ce qui se passe aujourd'hui, toutes les conquêtes matérielles réalisées sur le globe terrestre, tout cela n' a pu se développer qu'à partir d'un état d'esprit qui repose sur l' intention d' éduquer cette Terre (...)

Nous n' avons pas à être étonnés si le genre humain aujourd'hui est encore loin d' être mûr pour éliminer ce qu'il a dû acquérir au terme d'une longue éducation. Nous avons vu que c'est par l' entraide que les espèces animales actuelles sont parvenues à leur perfection, et que la lutte ne s'est déroulée qu'entre espèces différentes. Mais si l'individualité humaine correspond à l' âme de groupe des animaux, l'âme humaine ne pourra parvenir à une conscience de soi qu'en entrant dans une lutte du type de celle qui oppose les espèces animales dans la nature. Tant que l' être humain n'aura pas déployé totalement sont autonomie, la lutte continuera. Mais l' homme est appelé à atteindre de façon consciente ce qui se trouve à l' extérieur, sur le plan physique. C'est pourquoi, il sera conduit, gravissant les degrés de conscience de son règne, vers l' entraide et le soutien mutuel, parce que le genre humain est UN .




Et c'est à l' échelle du genre humain qu'il faut parvenir à l' absence de lutte, comme on la trouve dans le règne animal : une paix totale, universelle.
Ce n'est pas la lutte qui a fait la grandeur d'une espèce animale donnée, mais l' entraide et le soutien. L' âme du groupe qui vit dans une espèce animale en tant qu'âme unique est en paix avec elle-même. Seule l' âme humaine individuelle, dans cette existence physique isolée, est une âme singulière.

Pour notre âme, c'est une grande conquête que nous apporte l' évolution spirituelle de reconnaître en vérité l' âme communautaire qui relie tout le genre humain, l' unité dans toute l' humanité, que nous ne recevons pas sous forme de présent inconscient, mais qu'il nous faut acquérir de haute lutte consciemment.
Développer véritablement et effectivement cette âme une du genre humain, c'est la tâche de la vision du monde selon la science de l' esprit. C'est ce qu'exprime notre premier principe : fonder une confédération fraternelle sur toute la Terre, sans distinction de race , de sexe, de couleur,etc... C'est la reconnaissance de l' âme qui est commune à toute l' humanité.

Un processus de purification doit avoir lieu jusque dans les passions, processus au terme duquel il deviendra évident pour l' être humain qu'une même âme vit aussi en son frère.

Dans le monde physique, nous sommes séparés, dans le monde de l' âme, nous sommes une unité : le " Moi " du genre humain. Mais c'est seulement dans la vie réelle véritable que nous pouvons appréhender cela, et nous familiariser avec cette donnée. C'est pourquoi, ce ne peut être que la culture de la  vie spirituelle qui nous pénètre du souffle communautaire de cette âme une. Ce ne sont pas les hommes actuels avec leurs principes, mais les hommes de l' avenir,qui, développant de plus en plus la conscience de cette âme une, formeront la base d'un nouveau genre humain, d'une nouvelle race qui s' épanouira totalement dans l' entraide.

Une société dans laquelle règne véritablement la paix est une société qui aspire à la connaissance de l' esprit et le véritable mouvement pour la paix, c'est le courant de la science de l' esprit. C'est elle le mouvement pour la paix, parce qu'elle vise ce qui en l' homme marche vers l' avenir.