Les deux degrés de la conscience dans " La Philosophie de la Liberté "- G.Kühlewind

LES DEUX DEGRÉS DE LA CONSCIENCE DANS «LA PHILOSOPHIE DE LA LIBERTÉ»






Les limites de la pensée
Il est relativement facile à l'homme d'aujourd'hui de se rendre compte des limites de la pensée qui sont aussi celles de sa conscience ; et ceci de différentes façons. On n'a qu'à se demander : pourquoi telle chose est-elle évidente? En quoi consiste l'évidence? Pourquoi ce qui est logique est-illogique ? La pensée ne connaît aucune réponse à ces questions, elle devrait admettre,préalablement à chaque tentative de réponse, ce qui fait précisément l'objet de la question. Il en résulte le malaise provoqué par ce genre de questions, malaise que l'on évite autant que possible, ce qui a pour conséquence la dégradation de la conscience-reflet à un niveau pré-critique, naïf, qui entretient l'usage irréfléchi de la faculté de penser. D'où les essais mi-conscients, mi-réfléchis pour « réguler » ou schématiser la pensée, afin qu'elle soit «juste»- sans qu'on se rende compte que cette « régulation » ne peut se faire que grâce à la pensée, qu'elle ne peut être comprise et estimée -à sa juste valeur que par une pensée qui, elle, n'est pas encore« régulée».
On n'est pas toujours conscient du fait que la logique vient de la pensée et non pas l'inverse. D'abord on pense logiquement, ensuite on crée la logique, comme une science descriptive et non pas normative (1).
Mais l'approche de la limite peut aussi prendre d'autres formes. Wittgenstein a déjà constaté que le «langage » ne fournit des expressions non équivoques que pour des énoncés les plus simples. (En réalité ce ne sont pas les formes du langage, mais celles de la pensée dont il s'agit.) Il est facile de montrer que la phrase la plus simple - par exemple : ici est la table - contient des éléments qui au fond ne peuvent être clairement vus, ni même être saisis par la pensée. Dans l'exemple cité, le terme et le concept « est» sont manifestement insaisissables, car qui pourrait en expliquer la signification ?
L'enfant saisit ce concept, comme tous les autres, de façon intuitive, inconsciente, et l'utilise sans faute ; le fait de devenir adulte n'y change rien. Egalement inexplicable est le concept « ici». Son explication exige au moins le concept «là» ou «là-bas ». Pris isolément, chacun de ces concepts est inexplicable. L'entendement des deux exige l'intuition «ici, là-bas », vers laquelle on peut se diriger, mais qu'on ne peut ni provoquer ni «.rendre compréhensible » par d'autres concepts. Le mot et le concept « table » nous paraissent être les plus accessibles. Mais si nous essayons de les expliquer ou de les définir, en laissant de côté les caractéristiques non essentielles (le matériau, le nombre de pieds, la forme etc.), il reste : la surface horizontale, la dureté, la grandeur et la hauteur limitées. Mais il est aisé de montrer que celles-ci ne sont nullement obligatoires. On peut d'un fût de bière faire «une table». Il est moderne de prendre la terre comme table, par exemple lors d'une excursion, en étendant une nappe sur le sol qui servira de table. On le voit : « la table» a perdu toutes les propriétés reconnues importantes ; lors de cette dématérialisation, de cette perte de forme, il ne reste que la « fonction », ce à quoi sert la table. Mais en quoi consiste la fonction? A manger, à écrire, à jouer aux cartes ou aux échecs, etc. - tout cela et bien autre chose ne peut être défini ou exprimé exactement par un concept. Il reste à nouveau l'intuition : chacun « sait » de toute façon ce qu'est une table ou ce qui peut en servir. Il n'y a plus qu'un pas à faire pour se convaincre qu'il est impossible de fixer de façon rationnelle la signification de mots isolés sans faire appel à la faculté d'intuition. Cela apparaît clairement pour des concepts non tirés du monde des perceptions. Un concept tiré de la science économique : « travail» par exemple, est discuté et ne peut être expliqué qu'en faisant appel à d'autres concepts. Si on leur applique le même procédé, c'est-à- dire si on les fixe par «convention », il faut utiliser à nouveau d'autres concepts. Il est manifeste que cette tentative aboutit à une division à l'infini. En fin de compte, c'est tout de même la confiance dans le« cela se comprend de soi-même» qui rend la communication possible. Ces quelques exemples montrent clairement que la situation paradoxale concernant les concepts courants,mais dont l'origine est douteuse, provient du fait que la conscience ne saisit dans tous les cas que ce qui a déjà été pensé, alors que l'activité pensante, c'est-à-dire la genèse de ce qui est pensé, est antérieure dans la conscience. Cette genèse est préconsciente. Sans ce qui a été pensé ou représenté, il n'y a pas de conscience dans la vie courante, pas de conscience habituelle. Normalement il est impossible d'avoir une conscience «vide» ; si on le tente, on tombe dans une sorte de rêve ou de sommeil(2).

Le penser sur la pensée
La première moitié de « La Philosophie de la Liberté» de Rudolf Steiner se rapporte à un état de conscience caractérisé par le fait qu'à ce niveau les contenus de la conscience sont obtenus par observation et notamment par l'observation toute particulière de la pensée, plus exactement de ce qui a été pensé. Dans les sept premiers chapitres de l'ouvrage, le terme «pensée» ne correspond pas à l'action de penser, mais, comme c'est le cas dans le langage courant, au résultat de ce processus, résultat qui tombe dans le champ de la conscience. Cela apparaît clairement là où Steiner parle de l'observation de la pensée : «Je suis encore dans le même cas, lorsque je me place dans l'état d'exception de penser sur ma pensée. Je ne puis jamais observer ma pensée actuelle ; ce sont· uniquement les expériences faites lors de mon activité pensante dont je peux faire après coup l'objet de ma pensée. Je devrais me scinder en deux personnes :l'une qui pense et l'autre qui se regarde pensante, si je voulais observer ma pensée actuelle. Cela, je ne le peux pas. Je ne pourrais l'exécuter qu'en deux actes séparés. La pensée qui doit être observée n'est jamais celle qui est en activité, mais une autre (3). «Deux choses ne s'accordent pas :production active et observation contemplative (4). »
Le caractère intuitif de l'apparition de ce qui a été pensé est montré nettement dans les citations suivantes : «Ce qu'est un concept ne peut être exprimé par des paroles. Des mots ne peuvent que rendre l'homme attentif au fait qu'il a des concepts (5). » - «Contrairement au contenu de la perception, qui nous est donné de l'extérieur, le contenu pensé apparaît à l'intérieur. Appelons «Intuition» la forme sous laquelle il apparaît de prime abord. L'intuition est pour la pensée ce que l'observation est pour la perception (6). » La «forme», c'est-à-dire la façon selon laquelle nous «formons» des concepts, est appelée ici Intuition.
Tout d'abord nous ne «vivons» pas cette «activité formatrice», mais seulement son résultat, le résultat de l'intuition, parce que nous sommes incapables de faire l'expérience de la présence de l'Esprit lorsque nous formons des concepts; nous vivons seulement la perte perpétuelle de l'actualité (7), c'est-à-dire ce qui tombe dans le passé, ce qui est passé, le concept formé, terminé.
Essayez de saisir le présent : maintenant! - c'est déjà passé !
«L'homme qui pense ne perçoit au fond que les dernières phases de son activité pensante, de son expérience de penser (8). » Le passage cité est suivi d'une description détaillée du processus de pensée.
Des constatations analogues concernant la perception se trouvent par exemple dans la première méditation du petit livre de Rudolf Steiner : « Un chemin vers la connaissance de SOl. »
La possibilité d'observer la pensée qui a été pensée ou d'y penser n'existait pas avant l'époque de l'« âme de conscience». L'« âme d'entendement ou de raison» utilise certes avec perspicacité la pensée, mais celle-ci est toujours « ancilla » d'un autre principe, de nos jours « ancilla technicae, ventris», pour ne citer que ces cas, et de toute façon « ancilla corporis » (servante de la technique,de l'estomac, du corps). C'est avec la Scolastique, prélude à l'âme de conscience, qu'on commence à penser sur la pensée. Typique pour le mode de fonction de l'âme de conscience est le «Cogito ergo sum » de Descartes, malgré l'insuffisance de cette affirmation.
Manifestement c'est la faculté de pensée pure, abstraite, en dehors de toute perception sensible, qui permet cette réflexion sur la pensée. Mais avec elle surgissent aussi tous les doutes sur la pensée et la connaissance; c'est l'époque qui voit naître les théories de la connaissance.La connaissance n'est plus admise naïvement; on réfléchit sur elle. Comme cette réflexion se fait à l'aide des mêmes forces, l'effort vers une théorie critique de la connaissance aboutit bientôt à un agnosticisme qui se contredit lui-même, ainsi qu'à l'abandon des tentatives de ce genre. La pensée comprend - même si le lecteur n'est pas conscient- que tout énoncé de la pensée sur elle-même ne peut avoir ·aucune autre valeur que tout autre énoncé - la pensée ne se «voit» pas pendant qu'on pense, mais seulement après, après qu'on a pensé; car le plan de la pensée et de la connaissance ne change pas du fait que la pensée pense sur ce qui a été pensé.Au fond, avant le début de notre siècle, les travaux concernant la théorie de la connaissance furent abandonnés, exception faite de deux philosophes : Hegel et Gentile. Tous deux ont eu l'intuition du processus pensant et ont bien placé celui-ci au centre de leurs recherches, sans que toutefois ils en aient fait réellement l'expérience et sans avoir pu indiquer une méthode pour y arriver. Ce problème fait l'objet de toute l'oeuvre de Rudolf Steiner.

L'exigence: faire l'expérience du processus pensant 
L'exposé qui précède montre que pour arriver à une méthode de connaissance qui soit positive, qui ne se résigne pas, il est indispensable d'introduire le processus même de la pensée dans le domaine du connaissable. Il semble évident que cette opération ne saurait être spéculative, ni consister en d'autres réflexions pensées; elle ne peut naître que par elle-même. La nécessité d'arriver à une telle connaissance devrait être l'objet et le souci de toute science et notamment des sciences de la Nature. Car tout ce que nous faisons, y compris la recherche scientifique, se fait à l'aide de la pensée. Mais nous ignorons tout, au fond, de la véritable nature de cette pensée. Ne serait-il pas indiqué de connaître l'outil à l'aide duquel nous produisons tout, y compris la technique ? Ce qui souvent est un obstacle inconscient à cette exigence est justement le fait que, pour cette entreprise, il faut acquérir une faculté nouvelle, analogue à celle exigée pour l'exécution d'un art, par le travail, l'exercice et non par la lecture, la réflexion, l'accumulation de connaissances. Un enseignement pratique et pédagogique pour acquérir le savoir-faire indispensable à une telle activité est pratiquement introuvable en dehors de l'oeuvre de Rudolf Steiner. Mais cette oeuvre n'est pas facilement accessible à l'homme d'aujourd'hui ; elle est unique dans ses méthodes et son but. La liberté de l'homme est inscrite dans l'âme de conscience. On le constate par exemple dans le fait que l'homme est capable de poser la question de sa liberté. Cela ne lui serait pas possible s'il était totalement conditionné. Il ne pourrait alors concevoir la liberté, même pas dans la forme demi-consciente, obscure, comme cela se fait habituellement, pour la raison qu'aucune instance, aucun forum dans son être ne pourrait s'apercevoir de l'état de non-liberté. Pour concevoir la liberté, il faut ces deux conditions : percevoir la non-liberté et percevoir la liberté.

L'homme doit participer à toutes les deux. La possibilité d'être libre est donnée à l'âme de conscience par le fait de pouvoir observer sa propre pensée écoulée. Ce passé ne contraint pas directement, c'est un monde d'ombres, mort, sans force; c'est à cause de cela qu'il est perceptible: L'instance qui observe est toujours dans le présent, mais ne devient jamais consciente qu'après coup, donc dans le passé. Pour aller d'une liberté possible à une liberté réelle, il faut que l'instance qui observe le passé se saisisse elle-même dans l'acte présent. En dehors de cette instance, aucun «sujet» n'est présent qui pourrait être libre. Seule une conscience présente peut être libre. En effet, notre habituel concept du moi n'est lui non plus qu'un souvenir, une ombre, quelque chose de pensé : le souvenir d'une intuition. Rien d'étonnant à ce que la deuxième moitié de « La Philosophie de la Liberté » décrive la démarche par laquelle l'observation, confrontée à ce qui a été pensé, se transforme en expérience de la pensée présente, actuelle. L'attention doit être dirigée sur la pensée vivante et le moyen de l'expérimenter.  
Cette pensée vivante est le processus ou la force suprasensible d'où surgit ce qui a été pensé. Ce que nous appelons habituellement« pensée ». est au fond le résultat de ce qui a été pensé: tout comme un cours d'eau cristalliserait en morceaux de glace et nous n'apercevrions que le nombre croissant des glaçons, c'est-à-dire des pensées. Il résulte de ce qui vient d'être exposé que la pensée vivante ne peut être perçue par la conscience habituelle qui est justement basée sur ce qui a été pensé. Par rapport à la conscience habituelle, la pensée vivante est pré-consciente.

Expérience de l'action de penser
Cette expérience est en effet expressément citée dans l'additif (éd. 1918) au huitième chapitre et au début du neuvième chapitre de «La Philosophie de la Liberté>>.
Tout d'abord est décrite la pensée morte, ensuite la pensée vivante et l'expérience de celle-ci. Les passages qui s'y réfèrent sont reproduits dans ce qui suit (entre parenthèses les remarques ~ l'auteur de cet exposé, en italique les passages tels qu'ils se trouvent dans le texte cité) :«La difficulté de saisir par l'observation l'essence de la pensée réside dans le fait que cet être a déjà échappé à l'âme qui veut l'observer quand celle-ci veut l'amener dans le champ de son attention. Il ne lui reste alors que l'abstraction morte, les cadavres de la pensée vivante. »
(A nouveau est évoquée la difficulté de faire l'expérience de la pensée actuelle; mais cette expérience n'est pas présentée comme une impossibilité ainsi que le disait la citation tirée du troisième chapitre.) « Si l'on ne considère que cette abstraction, on est facilement tenté de se réfugier dans l'élément 'vivant' de la mystique sentimentale ou bien de la métaphysique volontariste. On trouvera curieux que quelqu'un ne veuille saisir que par des pensées l'essence de la réalité. Mais celui qui arrive à posséder vraiment la vie dans la pensée se rend compte que la richesse intérieure et l'expérience calme, mais en même temps animée, de cette vie ne peuvent en aucun cas se comparer à des sentiments ou à la perception de l'élément volontaire ... La volonté, le sentiment, ils réchauffent l'âme humaine aussi encore dans l'expérience postérieure à leur état originel. La pensée au contraire laisse facilement l'âme froide, elle semble la dessécher. Mais ce n'est là que l'ombre fortement accentuée de cette réalité lumineuse et chaude que nous avons contemplée lorsque nous étions plongés dans ce phénomène cosmique. C'est par une force propre à l'activité pensante que nous pouvons nous immerger en qui est amour de nature spirituelle.
On ne devrait pas objecter qu'en découvrant ainsi de l'amour dans la pensée active on introduit un sentiment, l'amour, en elle. Car cette objection confirme en vérité ce qui vient d'être affirmé. Celui qui se tourne vers la pensée essentielle (vivante, et non passée) trouve en elle aussi bien sentiment et volonté, et ceux-ci, eux aussi, dans les profondeurs de leur réalité (sentiment connaissant, volonté connaissante); au contraire, celui qui se détourne de la pensée vers le "simple" sentir et vouloir y perd la véritable réalité. Celui qui de la pensée veut faire l'expérience intuitive, celui-là trouve aussi son compte dans le domaine du sentiment et de la volonté (9) ... »
Par cette citation, le lecteur attentif pourra se convaincre qu'il s'agit ici non pas de l'observation de la pensée écoulée, c'est-à-dire de ce qui a été pensé, mais de l'expérience de la pensée vivante, actuelle. Le même problème est traité d'un autre point de vue au début du neuvième chapitre :
«Une compréhension juste de cette observation (du rapport au monde de l'homme qui fait acte de connaissance) arrive à la conviction que la pensée, entité complète en elle-même, peut être directement contemplée .. . (Ici également il s'agit manifestement d'une nouvelle forme d'expérience, non pas d'un "face-à-face".) L'observateur de la pensée vit pendant cette observation directement dans une activité spirituelle se portant par elle-même. On peut même dire : celui qui veut saisir l'essence de l'Esprit dans la forme sous laquelle elle se présente d'abord à l'homme peut y arriver grâce à la pensée reposant sur elle-même (10). - Dans ce qui surgit dans la conscience comme pensée, il (celui qui a pénétré dans la nature de la pensée) ne verra pas une image-copie d'une réalité, mais une entité spirituelle autonome, reposant sur elle-même. Et de celle-ci il peut dire qu'elle est présente dans sa conscience par intuition. Intuition est l'expérience consciente vécue en esprit d'un contenu purement spirituel. Ce n'est que par une intuition que la nature essentielle de la pensée peut être saisie (11). » En opposition avec ce qui a été dit sur l'intuition dans le cinquième chapitre de «La Philosophie de la Liberté», celle-ci est caractérisée ici comme «une expérience consciente vécue en esprit d'un contenu purement spirituel ». Avec cela, l'exigence de faire l'expérience de la pensée actuelle prend une forme plus concrète : c'est l'expérience vécue du processus intuitif, dont n'apparaît habituellement dans notre conscience que le résultat. Mais intuition signifie être présent de l'intérieur en un état d'identité, et non de «vis-à-vis>>, de «face-à-face». Cette compréhension par l'intérieur peut être clairement saisie lors de l'intuition du Moi, comme lors de toute autre expérience d'intuition.
En opposition apparemment totale avec le passage du troisième chapitre que nous avons cité plus haut, Rudolf Seiner décrit cette expérience dans le second additif au chapitre « Les conséquences du monisme » : « Car si la pensée intuitive est d'une part un phénomène actif se déroulant dans l'esprit humain, elle est d'autre part, et en même temps, une perception spirituelle, accessible en dehors de tout organe sensoriel. C'est une auto-activité qui est en même temps perçue. Dans l'expérience de la pensée intuitive, l'homme aux prises avec un monde spirituel s'y trouve en qualité de sujet percevant (12). » La contradiction entre «production active » et « observation contemplative » ne pourrait être plus flagrante.
En réalité il n'y a pas de contradiction, car l'intuition vécue n'est en effet ni contemplation, ni observation dans le sens courant, mais présence, simultanéité lors de l'action, expérience immédiate intérieure. Cette présence, cette simultanéité est pratiquée lors de toute activité artistique. En effet, le chanteur n'attend pas pour observer et critiquer son chant que celui-ci ait résonné, soit passé; il serait alors bien tard pour remarquer qu'il était faux. Il l'« entend» dans le présent, et même avant que les sons aient résonné, de l'intérieur. (C'est pour cela qu'on dit justement de quelqu'un qui ne sait pas chanter, qu'il n'a pas d'oreille, quoiqu'il soit évident qu'il ne chante pas avec elle.) Etre là, présent dans 1' acte de connaissance - et non pas seulement s'éveiller dans ce qui a été pensé signifie vivre l'intuition et non pas seulement son résultat.
Cette illumination de l'acte de connaissance lui-même, le non-oubli de cet acte derrière ce qu'il a produit, l'apparition de la source de la connaissance, signifie faire simultanément l'expérience de la pensée vivante et celle du Moi véritable qui seul est capable de faire cette expérience.
La connaissance de l'ego, le moi habituel, vit grâce à la pensée; il a besoin de ce qui a déjà été pensé (ou perçu) pour pouvoir exister, il s'appuie sur ce qui a été représenté, mémorisé, pensé, perçu .. Le véritable «Je suis » n'a besoin d'aucun appui, d'aucun fondement a e pense, donc ... ). Qui devrait donc le justifier ? Il est la base de tous les fondements, preuves et appuis.

Le Moi spirituel
Pour la conscience habituelle, la pensée est un phénomène dont l'origine et les sources se situent avant la conscience pensante. Pour pouvoir connaître ce qu'est la pensée, il faut d'abord la produire. Mais l'homme peut penser sans avoir à l'apprendre au préalable consciemment. La logique est une science descriptive a posteriori (non normative), qui décrit comment je pense. Je ne pourrais ni produire ni comprendre la logique, si au préalable je ne savais pas déjà penser logiquement. Cela
paraît évident, mais est pourtant toujours oublié par les logiciens. «L'homme ne détermine pas au préalable quels rapports s'établiront entre ses pensées - cette détermination serait elle-même déjà une suite de pensées -, il ne fait qu'offrir le lieu où la liaison entre elles peut s'opérer, conformément à leur contenu qui est leur essence immanente (13). »
Mais d'où et par quoi viennent les pensées surgissant dans la conscience ordinaire ? A cette question répond toute l'oeuvre de Rudolf Steiner. Sous une forme élémentaire, la réponse se trouve dans son livre « Théosophie ». L'organe pour les intuitions pensantes est le noyau même de l'homme, appelé le Moi-esprit. «Dans le même sens que la révélation du corporel est désignée par sensation, la révélation du spirituel est appelée intuition. La pensée la plus simple contient déjà de l'intuition, car on ne peut la toucher avec les mains, ni la voir avec des yeux :il faut recevoir sa révélation à partir de l'esprit par le Moi. » « Sans l'oeil il n'y aurait pas de sensations de couleur; ainsi, sans la pensée supérieure du Moi-esprit, pas d'intuitions. Et tout aussi peu que la sensation crée la plante sur laquelle apparaît la couleur, tout aussi peu l'intuition crée le spirituel, dont elle ne fit que signaler l'existence (14). »
La «pensée supérieure ». signifie vivre dans la pensée cosmique vivante à laquelle l'intuition (littéralement : l'être-là intérieur) permet de participer. Il est vrai que cette participation devient un élément mort lorsqu'elle est réfléchie par le miroir de la conscience ordinaire ; de ce fait elle n'est pas une image fidèle de l'idée vivante.
La remarque suivante montre que l'intuition vécue correspond en réalité à un niveau de conscience supra-rationnelle : «Au fond, personne ne devrait confondre cette vision du monde basée sur la pensée vécue avec un simple rationalisme (15). » Il ne s'agit donc pas d'une pensée sur la pensée. Celle-ci ne saurait être qu'un pas vers la transformation de la conscience en une conscience actualisée, à partir d'une conscience du passé (16).

On peut maintenant se poser la question :pourquoi,dans le troisième chapitre de « La Philosophie de la Liberté», se trouve affirmée avec insistance l'impossibilité d'observer la pensée actuelle, alors que dans la deuxième partie de l'ouvrage l'expérience du processus pensant est supposée réalisée ? La réponse se trouve dans ce qui vient d'être exposé, à savoir que l'expérience de la pensée n'est pas l'observation habituelle, qu'on fait de l'extérieur, mais une expérience intérieure, une intuition vécue en son devenir. La différence a une valeur pédagogique. Il importe de le souligner : pour l'âme, même quand elle est «l'expression la plus élevée» du moi (l'âme de conscience), il n'est pas possible de faire l'expérience du spirituel; dans le meilleur des cas elle ne peut en voir qu'une image non distordue.
Car seul l'esprit peut faire l'expérience de l'esprit; le doigt qui montre la lune n'est pas la lune. L'homme doit s'élever au Moi-esprit, au noyau de son être, à son Moi supérieur, pour connaître le jeu de la spiritualité dans la conscience quotidienne, la source des pensées qui s'écoulent, la pensée vivante. Il doit réaliser consciemment, ne serait-ce que par moments, son identité potentielle avec «l'organe» des intuitions, la pensée supérieure. Il peut ainsi connaître ce qui lui vient normalement de cet « organe », mais sous forme préconsciente. Or dans ce double aspect : le fait d'être voilé (pour la conscience habituelle) et pourtant d'être accessible grâce à une activité intérieure libre, réside pour l'homme le mystère de sa possible liberté.




(1) M. Scaligero : La Logica contra l'Uomo, Rome 1967.
(2) M. Scaligero : Trattato del Pensiero Vi~ente, Milan 1961.
(3) Rudolf Steiner : La Philosophie de la liberté (GA 4), chap. III.
(4) Op. cit., chap. III.
(5) Op. cit., chap. IV.
(6) Op. cit., chap. V.
(7) M. Scaligero : Segreti del Tempo e dello spazio, Rome 1963.
(8) Rudolf Steiner : Pensée humaine, Pensée cosmique (GA 151).
(9) Rudolf Steiner : La Philosophie de la liberté (GA 4), chap. VIII.
(10) Op. cit., chap. IX.
(11) Ibid.
(12) Op. cit., chap. X.
(13) M. Scaligero : L'Aventura dell' Uomo lnteriore, Florence 1959.
(14) Rudolf Steiner : Théosophie (GA 9), chap. ,, La nature de
l'homme ».
(15) Rudolf Steiner : La Philosophie de la Liberté (GA 4), chap. X.
(16) Rudolf Steiner: Conférence du 21 -2-1918 (GA 67).

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