64 - Verticalité et hominisation


Peu d'idées auront été aussi populaires et pourtant aussi incomprises que celles de Darwin sur l'évolution. Elles font encore l'objet de vives discussions, et il existe un grand décalage entre la présentation qui en est faite un peu partout, aussi bien dans l'enseignement que dans la vulgarisation, et ce que Darwin a écrit dans son fameux De l'origine des espèces paru en 1859. Il n'y est nullement question, en effet, d'espèces existantes qui auraient évolué vers d'autres espèces existantes. Jamais Darwin n'a prétendu, par exemple, que le singe, tel que nous le connaissons, a pu devenir un homme en passant par une série de types intermédiaires. Il ne pensait pas à des liens horizontaux entre les espèces vivantes, mais à des liens verticaux : les similitudes entre le singe et l'homme seraient donc dues, pour lui, au fait qu'ils descendent tous deux d'un même ancêtre, auquel chacun est relié par des chemins différents. Mais à quoi ressemblait cet ancêtre, c'est ce que Darwin n'était pas en mesure de dire. L'idée que l'homme descend du singe est une falsification grotesque de cette théorie. Elle n'en a pas moins conquis les esprits, et l'on a longtemps cherché avec acharnement le ou les "chaînons" dont il fallait bien imaginer l'existence pour justifier un tel passage du singe à l'homme. C'est ainsi que le chaînon,introuvable,est devenu le chaînon manquant ! C'est pendant les années vingt de notre siècle que l'on découvrit les restes fossiles des australopithèques. Cette découverte bouleversa les idées établies. Ces êtres, dont les restes fossiles furent mis à jour en Afrique orientale,n'étaient certes pas des singes et pas encore des hommes, mais ils ne correspondaient pas du tout aux représentations que l'on se faisait du "chaînon" intermédiaire : leur cerveau avait la taille de celui d'un chimpanzé, et pourtant ils marchaient sur leurs deux jambes en se tenant parfaitement droits !

http://classiques.uqac.ca/classiques/darwin_charles_robert/origine_especes/darwin_origine_des_especes.pdf


Cent ans plus tôt,le grand embryologiste Kar Ernst von Baer affirmait encore : " la station debout n'est que la conséquence du développement du cerveau (...), les différences entre l'homme et les animaux résultent de la structure du cerveau." Or, aujourd'hui, les biologistes sont unanimes-de Jacques Ruffié :"La mutation fondamentale correspond plus à la survenue d'une station debout permanente et à sa conséquence,la libération de la main,qu'à un accroissement de l'encéphale"(1974) à Stephen Jay Gould : "c'est la posture qui fait l'homme"(1977).

L'homme est humain parce qu'il vit dans la verticale. Cette idée fut déjà exprimée par Aristote,pour qui l'attitude redressée est en accord avec l'ordre du monde. Le haut et le bas de l'homme sont en correspondance avec le haut et le bas de l'univers ; l'avant et l'arrière, la droite et la gauche expriment l'ordonnance naturelle.*
Aucun animal ne présente semblable disposition. Goethe, dont le regard de phénoménologue exercé sait voir l'essentiel,s'émerveille aussi devant la stature humaine : " Comme notre tête repose tout en haut de notre moelle épinière et de notre force vitale! Comme toute notre silhouette se dresse,pilier soutenant cette voûte dans laquelle le ciel doit se refléter ! Comme notre crâne s'arrondit,semblable au firmament au-dessus de nous afin que la pure image des sphères éternelles puisse y tournoyer !"

Mais comment se fait-il que l'homme marche ainsi debout ? Robert Clarke,dans son ouvrage La naissance de l'homme,avoue carrément : " On ignore comment s'est faite cette révolution capitale." Pendant longtemps,on en est resté à l'hypothèse que la station verticale aurait été acquise par transformation progressive à partir du singe,lequel proviendrait lui-même d'une transformation des animaux quadrupèdes. D'où l'image,longtemps répandue et encore vivante aujourd'hui,du singe qui se redresse peu à peu à mesure que son cerveau augmente de volume. il s'était formé une sorte de consensus général selon lequel trois facteurs,la bipédie,le développement du cerveau et l'utilisation d'outils,seraient apparus en même temps. Chacun des trois facteurs devait même agir sur les deux autres pour les renforcer, en un processus rétroactif. Comment à-t-on été peu à peu amené,non sans beaucoup de réticences, à renoncer à cette conception ?
Il y a exactement un siècle,en 1891,le hollandais Eugène Dubois découvrit quelques vestiges d'un squelette au crâne simiesque qu'il affirma d'emblée être celui d'un homme-singe datant d'un demi-millions d'années. Pourtant,dès le début quelque chose posait problème : le tibia de cette créature indiquait sans doute possible qu'elle marchait debout. Personne à l'époque ne voulut l'admettre,à commencer par Dubois lui-même qui tenait si fort à son chaînon manquant. En 1924,Raymond Dart découvrait en Afrique du Sud le crâne d'un jeune primate,devenu célèbre depuis sous le nom d'enfant de Taung qui disposait d'un petit cerveau semblable à celui d'un singe,mais dont le trou occipital ( l'orifice par lequel la moelle épinière monte au cerveau ) était situé à la base du crâne et non à l'arrière,ce qui laissait supposer qu'un tel être devait marcher debout. Cette idée fut,là encore,violemment repoussée ! Associer la station droite à un si petit cerveau paraissait une hérésie. Il fallut attendre plusieurs décennies pour que de nombreuses autres découvertes viennent pourtant rendre cette hypothèse irréfutable. La plus spectaculaire et la plus récente est celle de Lucy, cette petite dame adulte d'un mètre de haut,de trente kilos et de trois millions d'années,dont le squelette relativement complet fut mis à jour en Ethiopie,en 1974,par l'américain Donald Johansson. Lucy,le plus ancien hominidé jamais découvert,avait un cerveau bien trop petit pour un être humain et pourtant elle se tenait et marchait parfaitement debout,comme vous et moi.


Owen lovejoy

Lucy contredit donc la notion d'un bipédisme à moitié humain,à laquelle se cramponnaient encore tous ceux qui voulaient voir dans l'évolution humaine un processus d'affinement progressif,chacun de nos ancêtres étant un peu plus perfectionné,un peu plus semblable à nous,donc un peu plus redressé,que son prédécesseur. L'américain Owen Lovejoy,considéré comme un des meilleurs spécialistes d'orthopédie,montre que le passage du quadrupédisme au bipédisme et à la station verticale exige une réorganisation totale des membres inférieurs. L'auberge espagnole anatomique n'existe pas,dit-il,en affirmant que les muscles abducteurs du bassin,les extenseurs des cuisses fonctionnaient chez Lucy exactement comme chez les hommes actuels. le col du fémur,le genou,la cheville et le pied humains sous tout rapport !


ossements de Lucy


Ainsi s'évanouit le mythe de la bête quadrupède se transformant en brute titubante semi-redressée,puis devenant de plus en plus vertical,jusqu'à l'homo erectus . Ces images n'en restent pas moins toujours présentes dans beaucoup d'ouvrages scientifiques de vulgarisation,bandes dessinées,films et livres scolaires. Elles continuent d'habiter l'inconscient populaire,compromettant de façon radicale une juste conception de l'humain. Combien d'idées préconçues doivent en effet être complètement modifiées au sujet des hommes dits " primitifs " ! On sait maintenant que les hommes de Cro-Magnon,qui vécurent il y a 50 000 ans,étaient capable de peindre des fresques sublimes et qu'ils avaient développé une culture raffinée et élaborée. Quant aux hommes de Néanderthal,qui vivaient il y a 100 000 à 200 000 ans,malgré leur visage étonnamment large,leurs arcades sourcilières saillantes,leur crâne un peu épais au front plat et leur mâchoire proéminente,ils menaient une existence complexe,réfléchie et sensible,survivant dans des conditions climatiques des plus rudes. la variété et la subtilité étonnante de leurs outils taillés témoignent de l'habileté de ces hommes qui savaient déjà confectionner des vêtements et pratiquaient sans doute la médecine. on a retrouvé des traces de fleurs disposées artistiquement auprès des sépultures. Il n'est qu'à comparer la manière dont on se représentait le Néanderthalien au début du siècle avec les diverses corrections qu'on a dû lui apporter,pour apprécier l'étonnante évolution du regard porté par les scientifiques sur les ancêtres de l'homme !

Tant qu'on en reste à chercher uniquement des causes extérieures,on ne peut pas vraiment comprendre pourquoi l'animal s'est redressé avant de devenir un homme. la station droite,en effet, n'est pas utile en soi, " Pour un quadrupède,c'est une chose stupide que de se redresser sur ses pattes de derrière pour courir. Du point de vue de la pure efficacité,la bipédie est une façon de courir ridicule. Même les arguments censés la justifier sont grotesques ",écrit Owen Lovejoy. On a dit que les premiers hommes avaient dû se mettre debout afin d'avoir les mains libres pour fabriquer des outils ; mais on sait maintenant qu'ils étaient verticaux peut-être un million d'années avant d'avoir taillé le moindre instrument. Ou encore qu'ils se seraient redressés pour pouvoir regarder au-dessus des hautes herbes,ou pour pouvoir transporter des objets et de la nourriture et les échanger avec les autres. Sigmund Freud a même émis l'idée que la posture debout augmentait l'activité sexuelle,donc la reproduction,du fait que la visibilité continuelle des organes génitaux de la femelle stimulait le désir des mâles! Il faut bien trouver des raisons pour que la sélection naturelle ait retenu,comme étant favorable à l'espèce,cette curieuse position du corps. Mais dans tout cela on ne recherche que des causes extérieures. Or,la bipédie n'est pas que le résultat de causes extérieures. Il nous faut aussi nous interroger sur le principe intérieur qui s'exprime en habitant un corps vertical.

Observons pour cela le petit enfant qui apprend à se redresser : il nous montre de façon explicite en quoi consiste le passage de la station horizontale à la station verticale. L'enfant commence par ramper. On pourrait croire,en le voyant marcher à quatre pattes,qu'il va continuer ainsi longtemps. Or,pour qu'il s'érige à la verticale,il faut deux conditions :
  1. La première est que son corps soit construit de telle façon que ce redressement soit possible.Avec un organisme atrophié,l'enfant pourra faire tous les efforts qu'il veut,il ne pourra jamais se tenir debout. Mais cette condition organique,naturelle n'est pas suffisante. 
  2. Il faut aussi que s'allume la volonté de s'ériger. D'où vient cette force ? Elle n'est pas simplement héréditaire,inscrite quelque part dans les gènes,car,si c'était le cas,l'enfant humain se mettrait à marcher sur ses jambes tout seul,comme le fait un cheval ou un chat quelques instants après la naissance.
La verticalité ne lui est pas donnée par ses organes : elle ne résulte pas d'une adaptation passive à des effets venus de l'extérieur,elle doit à chaque fois être activement conquise par une force intérieure,par un effort sans cesse renouvelé. L'enfant doit sans cesse s'exercer à surmonter progressivement la pesanteur de son corps. Il commence par soulever sa tête,puis son torse, pour enfin se redresser sur ses jambes. Dans cet effort, l'enfant doit développer la force de sa volonté. Précisons que le terme de volonté n'est pas pris ici dans son acception courante. Ce que l'on appelle volonté en général,c'est le but de l'action,l'intention que l'on poursuit,ou la décision que l'on prend.  Lorsque je dis : " je veux me lever " ou " je veux ouvrir la fenêtre ", je parle d'une représentation qui habite ma conscience. mais cette représentation précède la véritable volonté qui,elle,échappe à ma conscience et qui est cette énergie obscure, en quelque sorte magique, qui soulève mon corps et fait que me voilà effectivement debout, puis qui anime mon bras et mes doigts pour que la fenêtre s'ouvre. ma pensée " je veux ouvrir la fenêtre " plonge dans mon organisme et je me saisis de l'ensemble de mon système osseux et musculaire. Comme le fait remarquer Karl König, chaque fois que l'on fait le moindre geste,c'est tout l'appareil moteur qui est concerné (...)
Qu'est-ce donc que cette volonté qui redresse le corps et l'érige verticalement ? la volonté est une force psycho-spirituelle,qui s'écoule dans les gestes et saisit les muscles et le squelette comme un instrument vivant,à travers la chaleur du sang. C'est un agir qui doit être impulsé à chaque moment. Et l'homme s'éprouve lui-même comme la source de cette impulsion. cela implique une lutte constante avec la pesanteur,car l'équilibre n'est,par nature,jamais acquis. Pour rester debout,l'homme doit se maintenir sans cesse à la verticale,s'y sentir à l'aise et s'y mouvoir sans peine. Cette énergie verticalisée,à la fois active et au repos,est semblable à celle d'une flamme qui brûle en montant constamment de la terre vers le ciel.(...)

La posture verticale n'est donc pas seulement héréditaire : c'est une conquête de l'individualité profonde,du Je porteur de forces spirituelles ! Qu'exprime la marche verticale ? C'est la position qui permet à la force de la volonté de maîtriser tout le corps. en se tenant ainsi en équilibre,l'homme peut amener au calme l'énergie globale du corps et se centrer sur lui-même. On peut remarquer que ce que l'animal réalise dans toute sa structure se trouve entièrement concentré dans le pied humain. Celui-ci est formé d'une voûte osseuse tendue horizontalement entre un point d'appui à l'arrière,le talon,d'où part l'impulsion pour avancer et un point d'appui à l'avant,l'extrémité des os du tarse et des orteils, qui reçoit et absorbe la chute. Toute la forme humaine se dresse sur ces deux petits dos d'animaux horizontaux. De ce fait,toute tension va pouvoir disparaître de l'ensemble de l'organisme au-dessus des pieds et la stature verticale va permettre l'expression d'un être chez lequel la volonté organique est parvenue au repos,si bien que la volonté personnelle permet au Je de s'y incarner convenablement. Le je développe son activité à partir de lui-même, mais remarquons que cela n'implique pas encore que ce je ait conscience de lui-même.(...)
Cette station verticale autorise une relation tout autre avec le monde environnant. Debout,l'homme peut s'extraire de ce qui l'entoure et lui faire face. Chez l'animal,l'axe du corps coïncide avec la direction du déplacement : ses pulsions,ses désirs et ses instincts sont orientés vers ce que le monde lui présente. Sa tête,placée à l'avant de l'axe du corps,est intimement unie,par ses organes sensoriels à l'environnement. L'animal éprouve directement son existence par des sensations de plaisir ou d'aversion. Tant que ses désirs ne sont pas apaisés,il ressent un malaise. Dès qu'ils le sont, le voilà satisfait. L'homme se trouve dans une autre situation : l'axe du corps, donc sa moelle épinière,est perpendiculaire à la direction du déplacement. Lorsqu'il circule dans la nature,il ne s'insère pas dans le monde environnant,mais il s'y confronte. Il ne prend pas le le monde comme il est ; il cherche à le comprendre et à le transformer, voire à le détruire. La nature devient sa partenaire,pour le meilleur et pour le pire. Le cerveau joue bien entendu un rôle éminent dans l'évolution humaine,mais on sait bien que c'est la station verticale qui a permis cet hyper-développement de l'encéphale qui caractérise l'homme. C'est en se dressant qu'il a commencé à pouvoir prendre conscience de lui-même.



Rudolf Steiner décrit qu'il y eut un moment,qu'il situe au milieu de l'époque mésozoïque (ère secondaire ) où les esprits de la forme ( Exousiaï ou Elohims )" dotèrent l'être humain de l'étincelle de leur feu, de sorte que le je humain fût allumé en lui."(...)
Or,si la verticalité ne peut s'acquérir et se maintenir sans la présence du Je qui saisit le corps du dedans,elle peut,par contre, se perdre. Et c'est ce qui s'est produit chez les grands singes anthropoïdes,comme le chimpanzé. L'homme et le singe sont très,très proches, à tel point que les biologistes parlent "d'espèces jumelles". Au plan génétique,il n'y a que 1% de différence ! Cela veut dire que le plan de construction,le modèle,de l'organisme est quasiment le même.




En effet le bébé singe est étonnamment humain ! Des expériences faites avec des enfants humains et chimpanzés ont montré qu'au début les jeunes singes jouent,communiquent,réagissent comme les jeunes humains. Mais cette potentialité s'évanouit bientôt,et le singe s'arrête très vite d'évoluer pour se figer dans un comportement stéréotypé,alors que l'homme garde longtemps sa plasticité et ses facultés d'apprendre. Le singe va trop vite : ses fontanelles se ferment immédiatement,son squelette s'ossifie dès la petite enfance,il retombe dans la pesanteur et devient incapable d'évoluer. Ce qui différencie l'homme du singe,c'est que le premier retient et éduque l'organisme potentiellement capable de s'humaniser,que le second laisse retomber. A propos de cette question, le point de vue de Rudolf Steiner est très clair : les singes sont des humains qui ont régressé. Ils correspondent à des êtres qui durent stagner à un niveau inférieur de l'évolution humaine. Ils ne purent conserver la forme qui était la leur lors de leur séparation d'avec l'ancêtre commun,de sorte qu'ils ont régressé.

L'homme n'est pas, il devient...

Raymond Burlotte


Pourquoi la théorie tronquée de Darwin intéressa l'Empire Britannique ?


Le 23 novembre 1859, le biologiste britannique Thomas Henry Huxley écrivait la lettre suivante à Charles Darwin : « J’ai terminé votre livre hier [Sur l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie]. [...] En ce qui concerne vos doctrines, je suis prêt à aller au bûcher si besoin est. [...] Et pour ce qui est des chiens qui vont japper et aboyer, vous devez vous souvenir que certains de vos amis sont doués d’une combativité qui (bien que vous l’avez souvent et à juste titre réprimandée) pourrait bien vous rendre service – j’aiguise mon bec et mes griffes afin d’être prêt. »
Aujourd’hui, tout le monde reconnaît volontiers que si la théorie de Darwin a connu un tel succès, c’est en grande partie grâce à Thomas Huxley, surnommé le « bull-dog de Darwin ». Il s’est entre autre illustré lors d’un débat célèbre, en juin 1860, avec l’archevêque d’Oxford Wilberforce, un opposant à l’évolutionnisme. Cependant, il ne faut pas se méprendre. Huxley n’a pas décidé de défendre l’évolutionnisme en tant que tel. En fait, il était au départ totalement opposé au principe même de l’évolution et a critiqué, en particulier, les travaux de Lamarck. Ce qui l’a séduit dans la version darwinienne de l’évolutionnisme, c’est « la sélection naturelle et la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie » et, évidemment, ses conséquences politiques sur la société humaine.
Dans un texte intitulé The Struggle for Existence in Human Society (La lutte pour l’existence dans la société humaine, 1888), Huxley explique qu’il est erroné de penser que l’évolution signifie une tendance constante à la perfection. En fait, selon lui, les organismes se remodèlent en s’adaptant à de nouvelles conditions et, en fonction de la nature de celles-ci, il y aura métamorphose régressive ou progressive. C’est le cas pour les animaux mais aussi pour les hommes primitifs dont « les plus faibles et les plus stupides ont été dans le mur, alors que les plus robustes et les plus habiles, ceux qui furent les plus aptes à se débrouiller avec leurs circonstances, mais pas les meilleurs dans aucun autre sens, ont survécu. La vie était une lutte libre continuelle, [...], la guerre hobbesienne de chacun contre tous constituait l’état normal de l’existence ». A ce titre, Huxley loue la sagesse des anciens Babyloniens pour avoir « symbolisé la nature avec leur grande déesse Ishtar, laquelle combine les attributs d’Aphrodite [déesse de la fécondité] et ceux d’Arès [dieu de la guerre] », puisque le sauvage primitif, sous la tutelle d’Ishtar, s’approprie ce que bon lui semble et tue quiconque semble s’opposer à lui. On n’a d’ailleurs pas le droit de porter un jugement de valeur, étant donné que le sauvage tout comme l’animal obéit à loi objectivement « non morale » d’Ishtar.

Or quelle est la première conséquence politique que l’ont peut logiquement déduire de ce postulat ? S’il y a des hommes aptes et d’autres inaptes, on est bien forcés d’admettre que les hommes sont inégaux. Ainsi, la théorie de Darwin va être utilisée directement par l’Empire britannique comme argument scientifique contre certains principes bien connus qui avaient émergé environ un siècle auparavant.
 Dans son texte intitulé On the Natural Inequality of Men (Sur l’inégalité naturelle des hommes, 1890), Thomas Huxley s’insurge : « Qu’est-ce que signifie la fameuse phrase “tous les hommes sont nés libres et égaux”, laquelle a francisé les Américains, [...], qui est mise en avant comme le fondement de la Déclaration d’Indépendance ? [...] les hommes ne sont certainement pas nés libres et égaux en qualités naturelles ; quand ils sont nés, les prédicats “libres” et “égaux” au sens politique ne leur sont pas applicables ; et, au fur à mesure qu’ils se développent année après année, les différences dans les potentialités politiques avec lesquelles ils sont réellement nés, se trouvent de façon de plus en plus évidente converties en différences politiques – l’inégalité de l’aptitude politique démontre par elle-même qu’elle est une conséquence nécessaire de l’inégalité de l’aptitude naturelle. » Et il poursuit avec un discours très en vogue aujourd’hui dans les milieux libéraux : « [...] l’homme stupide souffrira d’un manque d’idées, l’homme intelligent sera un capitaliste dans le même type de biens [...] ; l’un ratera les opportunités, l’autre les mettra à profit ; et, proclamez aussi fort que vous le voudrez l’égalité de l’homme, l’homme stupide servira son frère. Aussi longtemps que les hommes seront les hommes et la société sera la société, l’égalité de l’homme sera un rêve [...]. »

Toutefois, Huxley ne sera pas enclin à suivre les recommandations de son ami de longue date Herbert Spencer, selon lesquelles l’Etat ne devrait pas intervenir pour aider les pauvres et les faibles. Il explique dans son texte de 1888 que la société civilisée, contrairement aux sauvages, se fixe des objectifs moraux. Pour cela, l’espèce humaine a, dans son histoire, tenté à maintes reprises d’échapper à la cruelle lutte pour l’existence. L’homme éthique a donc essayé de supplanter l’homme non éthique en établissant une limite à la lutte pour l’existence mais, selon Huxley, un obstacle majeur, aggravant davantage l’inégalité naturelle des hommes, se dresse devant lui :
« Cependant, les efforts déployés par l’homme éthique pour oeuvrer vers une fin morale n’ont en aucune manière aboli, peut-être à peine modifié, les impulsions organiques profondément ancrées qui pousse l’homme naturel à suivre son chemin non moral. Une des conditions nécessaires, sinon la cause principale, de la lutte pour l’existence, se trouve dans la tendance à se multiplier sans limite, tendance que l’homme partage avec toutes les autres choses vivantes. Il est à noter que cet “accroissez et multipliez” est un commandement traditionnellement beaucoup plus vieux que les dix. [...] Mais, dans une société civilisée, le résultat inévitable d’une telle obéissance est le rétablissement, dans toute son intensité, de la lutte pour l’existence – la guerre de chacun contre tous [...]. Si d’un côté Ishtar doit régner, elle demandera ses sacrifices humains de l’autre. »

On voit clairement ici que l’une des principales sources d’inspiration de la théorie darwinienne de l’évolution est Thomas Malthus. Ce dernier part du principe qu’une quantité relativement fixe de denrées est disponible et qu’un accroissement de la population mène forcément à une situation où certains n’auront pas de quoi subvenir à leurs besoins. S’il y a à table de quoi nourrir cinq personnes, un nouvel arrivant va obligatoirement provoquer la famine d’une personne.

Herbert G. Wells (1866-1946). A l’âge de 18 ans, il suit les cours de Thomas Huxley à Londres et enseignera, trois ans plus tard, les sciences dans une école de Wrexham. Il est mondialement connu pour ses romans d’anticipation (La guerre des mondes, L’homme invisible, La machine à explorer le temps, etc.) et est considéré comme l’un des pères de la science-fiction. En 1903, il adhère à la Société fabienne qu’il quittera quelques années plus tard, déçu de ne pas avoir pu la transformer en instrument au service d’un gouvernement mondial. Pendant la Première Guerre mondiale, il est engagé au ministère de la Propagande. Dans les années 20, il propose à Julian Huxley de collaborer à ce qui deviendra un volumineux ouvrage de biologie intitulé The Science of Life (1931).
(extraits de :http://www.solidariteetprogres.org/documents-de-fond-7/histoire/article/russell-wells-huxley-comment-la-science-a-ete.html )




La genèse de la théorie

 

Au départ, les idées de Darwin sur le monde vivant étaient celles de la Bible et de la « théologie naturelle » de William Paley, donc la création spéciale de chaque espèce par Dieu et une merveilleuse harmonie du monde vivant. Mais tout au long de ce voyage, ses multiples observations sur les plantes et les animaux, vivants ou fossiles, ont introduit le doute dans son esprit. A son retour, il se plonge dans l’énorme documentation qu’il a recueillie et il a de nombreuses discussions et correspondances avec des naturalistes et éleveurs. Il est assez rapidement convaincu que les espèces se transforment. Mais par quels mécanismes ? Les résultats spectaculaires des éleveurs et des cultivateurs dans la création permanente de nouvelles races et variétés le mettent sur la voie. Il comprend que ce sont des variations héréditaires « spontanées et accidentelles » qui sont à la base de ces changements et qu’elles se produisent aussi bien à l’état sauvage qu’à l’état domestique. Mais il lui manque encore une réponse : à partir de ces variations spontanées, quel mécanisme, dans la nature, joue un rôle équivalent à la sélection expérimentale des éleveurs ?
En octobre 1838, il lit l’ Essai sur le principe de population de T.R. Malthus où celui-ci écrit que les populations se reproduisent à un rythme bien supérieur à l’augmentation des ressources alimentaires disponibles. Il y a donc une forte mortalité et une lutte permanente pour la vie. Malthus s’intéressait surtout aux populations humaines. Mais Darwin avait constaté cette lutte pour la vie chez toutes les espèces animales et végétales qu’il avait observées. L’idée lui vient alors que la moindre variation favorable, dans la nature, peut conférer un avantage décisif pour la survie et la reproduction.
C’est la sélection naturelle. Il en déduit que, graduellement, par la nécessité de s’adapter aux changements perpétuels de l’environnement, les organismes vivants peuvent se transformer en de nouvelles espèces. Il écrit lui-même qu’à partir de ce moment, il a eu « enfin une théorie cohérente sur laquelle travailler »
Il s’y attellera pendant 20 ans avant de la publier. Vingt années pendant lesquelles il écrira de nombreux autres travaux de biologie et de géologie qui feront autorité et lui assureront une réputation de scientifique honnête et rigoureux. Dans le même temps, il continuera ses recherches et accumulera des quantités d’observations et d’expérimentations sur la « transmutation » des espèces ou la « descendance avec modification » ( Darwin n’utilise que très tardivement le terme « évolution » qui, à son époque, signifiait plutôt « développement » ). Il voulait être sûr de son fait avant de publier car il était parfaitement conscient du scandale que ses idées allaient provoquer. Déjà en 1844, il écrit à Joseph Hooker, un grand botaniste qui allait devenir un de ses meilleurs amis: « Je suis maintenant pratiquement convaincu ( contrairement à mon opinion de départ ) que les espèces ne sont pas immuables ( c’est comme confesser un meurtre ) ».

La « tempête scientifico-religieuse »

 

Et en effet, à la publication de L’Origine des espèces en 1859, la hargne des milieux conservateurs et religieux se déchaîne. Une petite fille de Darwin, Nora Barlow, parle en 1958 d’une : « tempête scientifico-religieuse qui avait fait rage dans les année soixante et soixante-dix, avec une furie qu’il est aujourd’hui difficile de comprendre ».
La violence de cette réaction peut paraître surprenante, puisque Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829 ) et d’autres naturalistes, dont Érasme Darwin, le grand-père de Charles, avaient déjà défendu le transformisme un demi-siècle plus tôt et d’autres encore, antérieurement, en avaient eu l’intuition, notamment Maupertuis, Buffon. Faisons un petit retour en arrière.
L’idée d’une transformation des espèces était difficilement imaginable tant que l’on croyait, selon la Bible, que la Terre n’avait que 6000 ans.
Mais dès la fin du XVIIIe siècle, les études géologiques amenaient à penser que cet âge était bien plus considérable, au moins des millions d’années. Une transformation des espèces, forcément très lente, n’était plus alors impensable. Elle avait été proposée très brièvement par Erasmus Darwin, le grand-père de Charles, dans son livre Zoonomia et de façon beaucoup plus complète, en France, par Jean-Baptiste Lamarck dans sa  Philosophie zoologique  parue en 1809, l’année même de la naissance de Darwin. Pourquoi alors une réaction aussi violente contre L’Origine des espèces  ? Une comparaison entre les idées de Lamarck et celles de Darwin peut apporter quelques éléments de réponse.

Lamarck et Darwin

 

Pour Lamarck, les êtres vivants les plus simples, les « infusoires » ( on dirait maintenant les « organismes unicellulaires » ), apparaissaient en permanence par génération spontanée et une tendance immanente les poussait à évoluer vers plus de complexité, pour lui synonyme de perfection. Les « besoins », les « habitudes », les « efforts », entraînaient des variations adaptatives qui orientaient cette transformation. Voyons par exemple ce qu’il écrit dans son exemple bien connu de la girafe : « Relativement aux habitudes, il est curieux d’en observer le produit dans la forme particulière et la taille de la girafe : on sait que cet animal, le plus grand des mammifères, habite l’intérieur de l’Afrique, et qu’il vit dans des lieux où la terre, presque toujours aride et sans herbage, l’oblige à brouter le feuillage des arbres, et de s’efforcer continuellement d’y atteindre. Il est résulté de cette habitude, soutenue depuis longtemps dans tous les individus de sa race, que ses jambes de devant sont devenues plus longues que celles de derrière, et que son col s’est tellement allongé, que la girafe, sans se dresser sur ses jambes de derrière, élève sa tête et atteint à six mètres de hauteur ». 

Comme on le voit, cette théorie nécessite que les caractères acquis sous l’effet de l’environnement ou des comportements soient héréditaires, ce qui est démenti par les faits scientifiques.

Quant à la tendance immanente du vivant à évoluer vers plus de complexité, d’où émanait-elle?  « Des moyens que la nature a reçu de l’Auteur suprême de toutes choses« . Pourtant, pour Lamarck, la vie ne relevait que de lois purement physiques, il rejetait le vitalisme. Sa démarche se voulait donc très matérialiste, mais les mécanismes invoqués restaient très vagues ( « excitabilité », mouvements de « fluides »… ) et l’allusion, maintes fois répétée, à « l’Auteur suprême » laissait la voie ouverte à un maître d’œuvre divin.
Pour Darwin, comme pour la grande majorité des naturalistes de son époque qui connaissaient cette théorie, les mécanismes invoqués étaient trop vagues et trop spéculatifs pour être convaincants. Pour les Églises, cette tendance immanente à la perfection, à consonance religieuse, n’était pas trop scandaleuse, même si elle remettait en cause une lecture littérale de la Bible. Elle était d’autant moins scandaleuse qu’elle restait très anthropocentrique, l’Homme étant considéré comme l’aboutissement ultime de ce processus de complexification. Il faut ajouter aussi que si les idées de Lamarck n’ont eu qu’un retentissement limité à son époque, c’est que ses adversaires, comme Georges Cuvier, grand naturaliste certes, mais aussi homme de pouvoir très puissant, avaient tout fait pour les caricaturer et les tourner en ridicule.

Dans la théorie de Darwin, il n’y a pas de génération spontanée permanente, tous les êtres vivants ont une ascendance commune qui remonte au(x) premier(s) être(s) vivant(s) apparu(s) sur la Terre. Des variations héréditairesspontanées et accidentelles‘ ( on dirait aujourd’hui : mutations, recombinaisons, transgenèses ) constituent le matériau sur lequel l’environnement opère une sélection permanente. En simplifiant à l’extrême :  au sein d ‘une population, les individus qui porteront des variations héréditaires bénéfiques dans un milieu donné, seront mieux adaptés et laisseront plus de descendants, qui porteront les mêmes caractéristiques héréditaires bénéfiques. Ce processus entraînera inéluctablement l’évolution de la population pour s’adapter à un milieu en perpétuel changement ; sur le long terme, il aboutit à l’évolution des espèces. Bien sûr, parmi toutes les variations héréditaires spontanées, beaucoup ( la grande majorité sans doute ) seront défavorables et donc éliminées par la sélection naturelle.
Si Darwin reconnaît que sa conclusion générale, la transformation des espèces, est en gros celle de Lamarck, il insiste sur le fait que les mécanismes qu’il propose sont complètement différents. Et surtout, il s’agit de mécanismes très concrets et sujets à expérimentation, la rigueur scientifique de la démarche est donc irréprochable. La réputation déjà grande de son auteur la rend d’autant plus crédible.

Un bouleversement dans la pensée humaine

 

Les conséquences philosophiques de cette nouvelle vision du monde vivant ont été aussi importantes que celles de la révolution copernicienne trois siècles plus tôt. A partir de Darwin, non seulement la Terre n’était plus au centre de l’univers, mais l’émergence de l’homme lui-même pouvait se concevoir comme le résultat d’un processus aveugle et imprévisible, sans finalité, comme une combinaison de hasard et de nécessité. A ce qui était perçu jusque-là comme un projet divin, où Dieu avait créé l’homme à son image, Darwin donnait une explication très matérialiste où l’intervention divine n’était plus nécessaire et où les aléas de la nature jouaient une grande place.
Dans L’Origine des espèces, Darwin ne parle pas explicitement de l’espèce humaine, même si tout le monde comprenait que l’homme ne faisait pas exception à sa théorie. Ce silence était délibéré, car il voulait faire accepter ses idées sur la transformation des espèces et savait très bien que s’il parlait de l’homme, les réactions seraient encore plus passionnelles et les rejets encore plus violents.



LES DÉVOIEMENTS IDÉOLOGIQUES

 

Mais, pendant les douze années qui s’écoulèrent entre la publication des deux principaux ouvrages de Darwin d’autres, emportés par leurs idéologies, se sont empressés d’appliquer ses idées sur la sélection naturelle aux sociétés humaines. C’était les prémisses de ce qu’on appellera plus tard la « sociobiologie », courant qui postule que les règles régissant les groupes humains doivent être dans la continuité directe des lois régissant toutes les autres espèces vivantes ; lois vues comme universelles donc incontournables. Les initiateurs de ces dévoiements sont Francis Galton, cousin de Darwin, et Herbert Spencer. En dépit des aspirations de ces deux personnages à faire œuvre de science, qu’il soit tout à fait clair que nous quittons maintenant le domaine de la connaissance rationnelle pour entrer dans celui de l’idéologie.

Francis Galton et l’eugénisme

 


Francis Galton était un grand statisticien et un adepte des mesures anthropométriques. Il admirait beaucoup les travaux de son cousin et l’idée de sélection naturelle l’avait beaucoup intéressé. Il en avait déduit que les sociétés civilisées, par leur aide aux « faibles de corps et d’esprit » contrevenaient aux lois de la nature et que cela conduirait à leur dégénérescence. Il fallait donc remplacer la sélection naturelle par une sélection volontaire, en favorisant la reproduction des « plus doués » et en empêchant les plus faibles de se reproduire. Il a été l’inventeur de l’eugénique qu’il a définie ainsi :
« La forme la plus douce de ce que je me suis aventuré à appeler ‘Eugénique’ devrait consister à reconnaître les symptômes des lignées ou races supérieures et à les favoriser de telle sorte que leur progéniture soit plus nombreuse et remplace graduellement celle de la vieille race. »
Cette forme « douce », qui n’interdirait la reproduction à personne, mais favoriserait celle des « lignées supérieures », est ce que l’on a appelé plus tard « l’eugénisme positif », l’idée est toujours dans l’air à notre époque, voir par exemple la banque de sperme des Prix Nobel aux USA. Au début du XXe siècle, l’eugénisme a eu un très grand succès aux USA et en Europe du Nord, y compris chez des penseurs progressistes. Il a abouti à des pratiques nettement moins « douces » relevant de « l’eugénisme négatif », comme la stérilisation des handicapés mentaux. Plus tard les nazis se chargeront de pousser ces idées jusqu’à leur extrême logique en mettant en œuvre des formes encore plus radicales : l’élimination physique pure et simple, au nom de l’hygiène raciale.
Depuis les années 1930, l’essor de la génétique des populations a montré que cette dégénérescence de l’espèce par accumulation de tares héréditaires relevait plus du fantasme que de la science. Mais les idées eugéniques, au moins sous leur forme « positive », ont continué à avoir des adeptes sur des bases purement idéologiques, y compris parmi certains généticiens célèbres. Cela allait de pair avec un fort courant « héréditariste » qui soutenait que toutes les différences d’aptitudes physiques ou mentales entre les individus, y compris la position sociale, dépendaient essentiellement de facteurs héréditaires. Pour ce courant de pensée, les gens des classes « inférieures » étaient donc génétiquement moins aptes que ceux des classes « supérieures ». Comme ils avaient plus d’enfants, la dégénérescence des peuples civilisés était inéluctable.



Herbert Spencer et le « darwinisme social ».

 

Sous le vocable de « darwinisme social », certains auteurs regroupent l’eugénisme et la philosophie de Spencer, c’est à éviter car les deux ne vont pas nécessairement de pair. Spencer lui-même ne s’intéressait pas du tout à l’eugénisme. Historiquement, depuis 1880, c’est l’idéologie spencerienne qui est visée par l’expression « darwinisme social », expression d’autant plus trompeuse que Spencer était plus lamarckien que darwinien. Il faut donc plutôt dire « spencérisme ». L’ambition de Spencer a été de bâtir un système philosophique synthétique, à vocation universelle. Ce système devait tout englober, depuis la structure de l’univers jusqu’aux règles régissant les sociétés humaines. C’est ce qu’il a appelé « l’évolutionnisme philosophique ». Cette philosophie était fondée sur une « loi d’évolution » qui s’appuyait sur des lois physiques et biologiques connues à l’époque, donc sur des lois naturelles.
La composante biologique de cette loi d’évolution était une idée du grand embryologiste de l’époque, Karl Ernst Von Baer, qui postulait que le développement d’un être vivant se fait de l’homogène vers l’hétérogène. Un œuf apparaît effectivement plus homogène qu’un individu adulte composé d’organes très différents. Appliquant cette loi aux sociétés humaines, Spencer en déduisait, entre autres, que les inégalités sociales étaient la marque d’une société évoluée. Pour lui, l’égalité était régressive et l’individu devait primer sur la société.

Après la publication de L’Origine des espèces, Spencer a récupéré l’idée de sélection naturelle qu’il a intégrée dans son système en la transformant en « survie du plus apte » ; une règle impitoyable mais nécessaire, selon lui, à la bonne évolution des sociétés civilisées. Là encore, comme pour l’eugénisme, ce n’est pas la théorie de Darwin qui est à l’origine de l’idéologie mais plutôt celle de Malthus, les premiers écrits de Spencer étaient d’ailleurs bien antérieurs à 1859. La citation suivante est assez représentative de sa pensée. Il décrit la lutte pour la vie entre carnivores et herbivores et les combats des mâles pour la reproduction, puis il transpose directement aux sociétés humaines :
« Le bien être de l’humanité existante et le progrès vers la perfection finale sont assurés l’un et l’autre par cette discipline bienfaisante mais sévère, à laquelle toute la nature animée est assujettie : discipline impitoyable, loi inexorable qui mènent au bonheur mais qui ne fléchissent jamais pour éviter des souffrances partielles et temporaires. La pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, le dénuement des paresseux, cet écrasement des faibles par les forts, qui laisse un si grand nombre ‘dans les bas-fonds et la misère’ ( en français dans le texte ) sont les décrets d’une bienveillance immense et prévoyante »
Ce texte a été écrit en 1851, donc 8 ans avant la publication de « L’origine des espèces » ! Dans la logique de cette pensée, il prône la suppression des règles établies par les législateurs car il faut laisser faire les lois de la nature. Cela l’a conduit à être l’un des défenseurs les plus radicaux de l’individualisme et de la concurrence. En économie, il est donc ultra-libéral et, comme tous les économistes ultra-libéraux, il croit à une harmonie naturelle qui ne doit pas être perturbée par des règles humaines. Ce n’est pas le cas des libéraux classiques qui estimaient que l’État devait garder un certain contrôle sur les mécanismes économiques ( Adam Smith, Turgot et autres ) ( Voir notamment : Francisco Vergara, « Les Fondements philosophiques du libéralisme », éd. La Découverte et Syros, 2002 ).
Pour Smith notamment, ce n’est pas l’Etat qui menace le plus l’économie de marché mais les industriels qui font tout pour s’affranchir des contraintes du marché et imposer leurs prix.
Pour Spencer une société humaine évoluée ( industrielle ) doit être bâtie sur trois grands principes :
– L’égale liberté pour tous,
– le droit naturel des individus,
– la coopération pacifique volontaire.

Il soutient vigoureusement qu’un gouvernement ne doit s’occuper que de la police et la justice. Tout le reste : santé, éducation, assistance aux pauvres, ne doit relever que de la sphère privée. D’ailleurs, pour lui, les pauvres le sont parce qu’ils sont « incapables et paresseux » et les aider est contre-productif. Il est opposé à toute réglementation, y compris sur les questions sanitaires et le droit du travail, même pour interdire le travail des enfants de moins de 12 ans dans les mines.Spencer était considéré, à son époque, comme un très grand philosophe. Il a été très célèbre de son vivant, en Europe et surtout aux Etats-Unis, parmi la classe dirigeante libérale, dont les idées trouvaient ainsi une justification philosophique et « scientifique ».
Citons par exemple un texte d’Andrew Carnegie écrit en 1889. Carnegie était un magnat de l’industrie aux USA, grand admirateur de Spencer, qui avait bâti un empire dans la production de l’acier.
« Tandis que cette loi peut sembler quelquefois dure pour les individus, elle est particulièrement bénéfique à l’ensemble de la race humaine, puisqu’elle assure la survie des plus aptes dans tous les domaines. Nous acceptons donc sans retenue, en tant que circonstances auxquelles il faut s’adapter, les grandes inégalités de conditions, la concentration des richesses, des affaires, de l’industrie et du commerce dans les mains de quelques-uns, et la loi de concurrence entre ces derniers, dans la mesure où cela est non seulement bénéfique, mais fondamental au progrès futur de l’humanité ».
Toute ce qui précède, qu’il s’agisse de l’eugénisme ou du bien mal nommé « darwinisme social », illustre bien cette affirmation de Patrick Tort : « Aucune idéologie ne peut naître d’une science, l’idéologie naît toujours de l’idéologie !« .

L’Actualité brûlante du spencérisme

 




L’analogie avec l’idéologie néolibérale, dominante dans le monde politico-économique depuis les années 1980, est saisissante, la filiation évidente quand on lit les textes des grands promoteurs de cette idéologie, notamment Friedrich Hayek, surnommé par certains le « Pape de l’ultra-libéralisme » et Milton Friedman, chef de file des économistes de l’Ecole de Chicago ( « les Chicago boys » ). Cette école a commencé par expérimenter ses théories dans le Chili de Pinochet, puis a inspiré les politiques de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher ainsi que de l’Union Européenne et des institutions internationales ( Banque Mondiale, FMI, OMC… ).
Quand on lit des ouvrages d’économie politique, on est surpris de constater que tous les auteurs font remonter l’origine de l’idéologie ultra-libérale à Hayek et Friedman en oubliant que ces derniers n’ont fait que revivifier la philosophie spencérienne, sans toujours la citer d’ailleurs ! Le nom de Spencer est tombé dans l’oubli, pourtant c’est bien lui qui avait érigé cette idéologie au rang  de philosophie et s’était efforcé de lui donner un fondement « scientifique », en s’appuyant sur les idées développées par Darwin dans L’Origine des espèces.

Vue dans le cadre de la pensée de Darwin, telle qu’il l’exprime dans le texte cité plus haut, cette idéologie n’est pas une simple régression de société, mais un véritable processus de dé-civilisation En d’autres termes une déshumanisation, un retour vers la « barbarie » des premiers temps de l’humanité. Elle ouvre la porte aux pires dangers, à une époque où l’impact de l’espèce humaine sur la planète s’avère de plus en plus préoccupant et nécessiterait une véritable solidarité planétaire.



Sur l'historique des critiques de l'évolution :

http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/89-histoire-des-sciences-et-des-techniques-/3972-charles-darwin-et-la-theorie-de-la-selection-naturelle.html

http://www.prisedeconscience.org/project/lerreur-de-darwin-leffondrement-de-la-theorie-de-levolution-par-la-science-partie-1/

https://lejournal.cnrs.fr/articles/charles-darwin-de-lorigine-dune-theorie

 https://fr.wikipedia.org/wiki/Historique_des_critiques_des_th%C3%A9ories_de_l'%C3%A9volution#Conception_id.C3.A9ologique

https://www.info-bible.org/science/evolution.htm

http://larevuereformee.net/articlerr/n261/levolution-une-theorie-invalidee-par-les-faits

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