L' anthroposophie et la question de la connaissance intersubjective, de la croyance et de la scientificité.




Suite à l'article précédent, il convient de donner aussi la parole à ceux qui essaient de trouver des limites ou aberrations fondées scientifiquement à la démarche augurée par Steiner et d'en émettre des critiques fondées.


L'ANTHROPOSOPHIE EST-ELLE UNE SCIENCE  matérialiste ?



(Conceptus Zeitschrift für Philosophie XXV (1991), N°64, pp. 37-49.) par Par Sven Ove Hansson, Uppsala

Résumé

L'Anthroposophie est l'un des mouvements occultes les plus couronnés de succès en Europe. Dans cet article, on examine sa revendication à être une science, selon deux critères qui ont été tous deux acceptés par le fondateur de l'Anthroposophie, Rudolf Steiner: (1) l'intersubjectivité(a) , et (2) la corroboration par la science empirique. Aucun de ces critères n'est convaincant. La revendication de l'Anthroposophie à être une science n'est pas justifiée.

L'Anthroposophie, qui s'est originellement détachée de la Théosophie, est l'un des mouvements occultes les plus fructueux du nord et du centre de l'Europe. De nouveaux adeptes sont attirés par son école Waldorf, sa médecine par les plantes et son agriculture sans pesticides. Cependant l'anthroposophie est plus qu'un rassemblement de mouvements à caractères sociaux. Ses adeptes la revendiquent comme étant une science. La force et l'influence du mouvement anthroposophique constituent une raison suffisante pour examiner la revendication de l'anthroposophie à être une science. Une autre raison existe aussi du fait que des déclarations précises et autorisées sur son épistémologie sont disponibles, si bien que l'anthroposophie est plus accessible à l'analyse philosophique que ne le sont la plupart des autres mouvements aux objectifs et aux méthodes apparentés.


1. Le chemin anthroposophique de connaissance 


L'anthroposophie est une doctrine traitant de réalités spirituelles cachées. Elle est presque entièrement basée sur l'enseignement de son fondateur, Rudolf Steiner (1861-1925). Les déclarations de Steiner ne sont jamais mises en doute, en pratique, au sein du mouvement anthroposophique, et très peu de fond a été ajouté à la doctrine après sa mort. C'est dans ses écrits que l'épistémologie (ésotérique) de l'anthroposophie peut être retrouvée.(1)

Steiner a insisté sur le fait qu'il faisait de la science [Wissenschaft]. Il désignait alternativement son engagement par "science occulte" [Geheimwissenschaft], "Science Divine" [göttliche Wissenschaft] et – plus généralement – "science spirituelle" [Geisteswissenschaft].(2) La science spirituelle "voudrait parler du non-sensible, dans le même esprit que celui de la science ordinaire parlant du sensible"(3) Elle agit en développant chez l'individu une aptitude à voir directement au sein de la réalité spirituelle ("clairvoyance" [Hellsehen]). Le processus permettant d'acquérir cette aptitude est nommé "initiation" [Einweihung].(4) Steiner a honnêtement fourni des directives vraiment détaillées pour les premiers degrés du processus d'initiation. Quelques individus, d'après Steiner, ont une personnalité qui facilite le développement de la clairvoyance.

"Il existe des enfants qui considèrent certaines personnes qu'ils vénèrent avec un respect mêlé de crainte. Leur vénération pour ces personnes leur interdit, même au plus profond de leur âme, d'admettre la moindre pensée critique ou opposition à leur égard... De nombreux élèves de l'occulte [Geheimschüler] sortent des rangs de tels enfants"(5)

Si un disciple n'est pas né avec cette aptitude, il est nécessaire qu'il "entreprenne d'engendrer en lui cette attitude de dévotion au moyen d'une auto-éducation rigoureuse". La raison de cela, c'est que "toute critique, tout jugement rendu, dissipe les facultés de l'âme lui permettant de conquérir la connaissance supérieure, tout autant que la vénération respectueuse développe, au contraire, ces facultés".(6)

Lorsque le disciple s'est débarrassé de son attitude critique, l'étape suivante consiste à pratiquer des méditations quotidiennes. L'une des méditations, décrites par Rudolf Steiner, repose sur la contemplation d'une graine en essayant de suivre, par le regard intérieur, la manière dont la plante croît et se développe à partir de cette graine. Cela mène progressivement à la capacité de voir la plante potentiellement en germe dans la graine.(7)

Pour développer la faculté clairvoyante, le disciple doit continuellement réfréner toute tendance à analyser et critiquer. "Par une telle intellectualisation [Verstandesarbeit] il se détourne simplement du droit chemin. Il doit considérer le monde avec des sens nouveaux et sains, une capacité aiguë d'observation, et s'abandonner ensuite à ses propres sentiments."(8) Ou bien, en d'autres termes:
"Nous devons nous dire à nous-mêmes: notre penser cesse, et notre tête devient le lieu d'activité [Wirken] des hiérarchies supérieures."(9)

Lorsqu'il acquiert la connaissance de cette manière, le clairvoyant ", fait la preuve par l'expérience, et rien de plus ne peut être obtenu par l'apport d'une preuve supplémentaire venant de l'extérieur (extérieure à son expérience, N.D.T.)".(10)

Le clairvoyant fructueux fait l'expérience de modifications mentales dramatiques. Auparavant, sa conscience était "continuellement interrompue par les périodes de sommeil".(11) Désormais, ce n'est plus le cas. "Ses rêves, jusque là confus et fortuits, commencent maintenant à prendre un caractère plus régulier. Leurs images se structurent et acquièrent un contenu plein de sens, comme les représentations de la vie quotidienne."(12)

Le clairvoyant accède à une connaissance qui est indisponible au non-initié. Pour prendre un exemple, il transcende les limites de la science historique, et pressent "des événements passés sous leur caractère éternel"(13) En particulier, il est capable de lire la soi-disant chronique de l'Akasha. Ce n'est pas une chronique au sens ordinaire d'un texte historique. Elle consiste plutôt en traces suprasensibles d'événements passés.

"Ceux qui sont initiés à la lecture d'une telle écriture vivante, peuvent regarder dans un passé beaucoup plus lointain que celui qui est rapporté par l'histoire extérieure [äussere Geschichte]; ils sont aussi capables – par un perception spirituelle immédiate [unmittelbare geistige Wahrnehmung] – d'en faire un compte rendu beaucoup plus authentique qu'il n'est possible de le faire pour l'histoire extérieure."(14)

Steiner était un lecteur assidu de la chronique akashique. Des parties significatives de son oeuvre volumineuse consistent en exposés exhaustifs d'événements historiques. Il a fourni des détails sur l'Atlantide et d'autres civilisations perdues. Il a corrigé les Évangiles, révélé les secrets des anciens prêtes égyptiens, etc. Il avait appris tout cela de la chronique de l'Akasha.

Steiner a aussi enseigné dans d'autres domaines de la connaissance, comme l'agriculture, la médecine et l'éducation. La source de ses connaissances était toujours la même: ses propres visions clairvoyantes.

Parmi les critiques les plus évidentes que l'on peut faire à l'encontre du chemin de connaissance de Steiner, on a: 1°) le fait qu'il ne satisfait pas au critère d'intersubjectivité(a) , et 2°) que ses résultats contredisent la science conventionnelle. Steiner était parfaitement conscient de ces arguments. En effet, il revendiquait catégoriquement le fait que sa méthode satisfaisait au critère d'intersubjectivité et que ses résultats seront confirmés par la science conventionnelle. Cela rend donc possible l'évaluation de son chemin de connaissance par deux critères acceptés à la fois par lui-même et par les praticiens de la science conventionnelle. Tournons-nous d'abord vers l'intersubjectivité.


2. L'intersubjectivité


Selon Steiner, les vrais clairvoyants sont assurés de parvenir au même résultat. "Tout comme une table ronde sera vue ronde par deux personnes dotées d'une vue normale et non pas ronde par l'une et carrée par l'autre, il en est de même à la vue d'une fleur épanouie, la même figure spirituelle sera présente aux regards de deux âmes."(15) En effet, cette intersubjectivité est plus grande que celle de la science empirique:

"Et ce que différents initiés peuvent rapporter sur l'histoire et la préhistoire, sera fondamentalement en accord [im wesentlichen in Übereinstimmung]. En effet, toutes les écoles occultes ont toujours possédé cette histoire et cette préhistoire. Et nous avons ici, depuis des milliers d'années, un tel accord complet [volle Übereinstimmung], au point que l'accord qui peut être trouvé entre les historiens extérieurs, sur un siècle seulement, ne puisse pas lui être comparé. En tous temps et en tous lieux, les initiés rapportent essentiellement la même chose."(16)

Ce point de vue peut sembler quelque peu surprenant, si on considère la grande diversité des enseignements occultes qui se font concurrence pour nos âmes. Et bien sûr, Steiner ne pouvait pas refuser d'admettre que des doctrines opposées aient été présentées comme une véritable connaissance occulte. Mais cela n'est dû qu'aux erreurs faites par certains praticiens de la clairvoyance. La vraie connaissance occulte est la même pour tous ceux qui sont capables d'y accéder. "Les divergences n'existent qu'aussi longtemps que les hommes essaient d'approcher les plus hautes vérités par des moyens arbitraires, au lieu de prendre une voie qui est scientifiquement sûre."(17)

Afin d'établir que la connaissance anthroposophique est intersubjective, il ne suffit pas de déclarer simplement que certaines visions sont vraies, tandis que d'autres sont fausses. Une méthode est de surcroît nécessaire pour décider si une vision particulière est vraie ou erronée. Si une méthode de ce genre peut être spécifiée, et si elle produit le même résultat pour n'importe qui s'en servant, alors on peut garantir l'intersubjectivité.

Steiner a bien fourni, en fait, une telle méthode. Pour éviter de faire des erreurs, et pour garantir la véracité de ses visions, le clairvoyant éventuel doit prendre conseil auprès d'un maître. "Vous laissez un maître vous transmettre ce qui a été acquis pour l'humanité par des précurseurs inspirés [inspirierte Vorgänger]".(18) Dans un passage très clair, il dit:

"Celui qui, sans d'abord diriger son attention sur certains faits essentiels du monde suprasensible, fait simplement des "exercices" avec l'intention de parvenir à entrer dans ce monde, n'y trouvera qu'un chaos vague et confus. On apprend à vivre dans ce monde suprasensible – d'une manière naïve, pour ainsi dire – en recevant d'abord un enseignement sur certains faits caractéristiques. On peut acquérir ensuite une idée claire sur ce monde – en abandonnant le stade de "naïveté" – et en rendre compte en pleine conscience, en parvenant soi-même aux expériences dont on a eu communication."(19)

En d'autres mots, le praticien de la science anthroposophique doit comparer ses visions à celles indiquées par son maître et par d'autres "prédécesseurs inspirés". Ses propres visions ne sont vraies que si elles peuvent correspondre avec ces précédentes. De telles comparaisons sont, en effet, une partie nécessaire du cheminement anthroposophique pour accéder à la connaissance. Steiner a déclaré que "le guide sûr que représente un maître occulte expérimenté [Geheimlehrer] ne peut pas être complètement remplacé".(20)

Dans une acception importante, ce critère fonde l'intersubjectivité. Supposons que tous les disciples du cheminement anthroposophique à la connaissance jugent l'authenticité de leurs visions à la mesure de leur conformité avec celles d'un prédécesseur. Supposons en outre qu'ils utilisent tous le même précurseur. Alors leur méthode est indéniablement intersubjective.

Cependant, cette forme particulière d'intersubjectivité donne lieu à deux problèmes épistémologiques supplémentaires:

(1) Puisqu'il y a différents précurseurs en occultisme, avec divers enseignements, comment trouvons-nous (intersubjectivement) celui qui est le véritable ? 

(2) Si le conseil d'un maître est nécessaire, d'où le premier guide occulte a-t-il tiré sa connaissance?

Steiner ne semble pas avoir tenté de résoudre l'un de ces deux problèmes. En absence de solutions satisfaisantes, l'intersubjectivité de Steiner consiste dans la sujétion à une autorité dont l'accès supérieur à la connaissance est simplement stipulé. C'est de l'intersubjectivité, mais une forme autoritaire d'intersubjectivité.

Dans la pratique anthroposophique, un autre problème en a résulté: Depuis la mort de Steiner en 1925, personne d'autre ne s'est approché, en aucun lieu, de sa faculté clairvoyante. Par exemple, et en dépit d'efforts consentis par des milliers d'anthroposophes, personne après Steiner ne semble avoir été capable de lire dans la chronique de l'Akasha.

On pourrait espérer que l'anthroposophie, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, soit basée sur les visions clairvoyantes de ses praticiens contemporains (par exemple, des visions certifiées en accord avec les enseignements de Steiner). En pratique, toutefois, c'est seulement une toute petite partie, de ce que les anthroposophes croient, qui repose sur cette base. Au lieu de cela, ce sont les livres de Steiner et les conférences (prises en sténographie) qui sont les sources prépondérantes de la doctrine anthroposophique.

Ce serait pourtant une erreur de dénoncer cette pratique comme étant contraire à la méthodologie de Steiner. Si on accepte ses propres visions uniquement lorsqu'elles sont en accord avec les enseignements d'un "précurseur", alors rien ne serait plus naturel que d'accepter ces enseignements, même lorsqu'on n'a aucune des visions correspondantes. En effet, c'est exactement ce que Steiner nous conseille de faire, "aux personnes qui ne peuvent pas et ne désirent pas, suivre le chemin qui mène au monde spirituel".(21)

Il y a un parallèle manifeste entre ce raccourci menant à la connaissance anthroposophique et la voie normale d'étude de la science à l'école et dans les universités. Nous n'apprenons pas la mécanique en répétant méticuleusement les expériences de Galilée ou les observations de Tycho Brahe. Nous apprenons l'histoire de l'ancienne Égypte sans essayer de déchiffrer les hiéroglyphes, etc. Au lieu de cela, nous étudions dans les manuels ce que des prédécesseurs nous enseignent.

Mais en dépit des similarités, il existe au moins deux différences importantes. L'une concerne la position vis-à-vis du penser critique . Dans l'enseignement de la science ordinaire, l'idéal officiel consiste à développer l'esprit critique chez l'étudiant. En anthroposophie, l'idéal est de supprimer l'esprit critique chez lui. Cela ne s'applique pas seulement à la pratique de la clairvoyance, mais aussi à l'acquisition secondaire de la connaissance occulte.

"Si de telles vérités vous sont communiquées, alors elles provoquent une inspiration dans l'âme par leur propre force. Cependant, si vous voulez prendre part à une telle inspiration, vous devez essayer de ne pas seulement accueillir ces connaissances [Erkenntnisse] d'une manière objective et intellectuelle [nüchtern und verstandesmäßig], mais laisser l'exaltation des idées vous placer au sein de toutes les expériences émotionnelles possibles."(22)

L'autre différence majeure concerne l'accès à la connaissance . Dans la science conventionnelle, les enseignants sont supposés encourager les étudiants débutants à apprendre le plus qu'ils peuvent, et même sur les domaines les plus avancés de la science. Il n'est pas considéré comme "dangereux", pour le physicien débutant, d'essayer de comprendre la chromodynamique quantique ou pour le linguiste, d'étudier quelques idéogrammes anciens à moitié déchiffrés.

En anthroposophie, toutefois, il y a des limites strictes à l'information qui doit être accessible aux non-initiés. Les sens physiques du disciple lui dérobent "des choses qui, s'il n'est pas préparé, le jetteraient dans la confusion totale; la vue de ces choses serait plus qu'il ne peut supporter. L'élève [Geheimschüler] doit être capable d'endurer cette vision."(23) C'est une "loi naturelle parmi tous les initiés" de ne révéler aucune information à ceux qui ne sont pas préparés à cela.(24)

"Vous pouvez le flatter, vous pouvez le tourmenter: rien ne peut le pousser à divulguer quelque chose dont il sait qu'elle ne doit pas vous être divulguée, parce qu'au stade présent de votre développement, vous ne comprenez pas comment préparer votre âme à accueillir dignement ce mystère [Geheimnis]."(25)


3. Prédictions vérifiables


Selon Steiner, il n'y a pas de contradiction entre l'anthroposophie et la science conventionnelle.

"Les résultats de la science spirituelle ne contredisent en aucun cas la recherche basée sur les faits de la science normale. Dans tous les cas, lorsque vous considérez impartialement la relation entre les deux, c'est quelque chose de tout différent qui se révèle à notre époque. Il s'avère que cette recherche basée sur les faits évolue vers l'objectif d'être amenée en plein accord, dans une délai qui n'est pas trop éloigné, avec ce que la science spirituelle doit établir comme certain à partir de ses sources suprasensibles"(26)

En d'autres termes, la science conventionnelle est tenue de redécouvrir progressivement les vérités déjà découvertes par la science spirituelle.

Steiner n'a pas accepté la science empirique comme un juge de l'anthroposophie. Néanmoins, sa prédiction sur la convergence de la science ordinaire en direction de l'anthroposophie le met dans une position où ces prétentions peuvent être vérifiées vis-à-vis de la science ordinaire. S'il s'avère que la science commune a évolué en direction de l'anthroposophie dans les 66 ans après sa mort, alors c'est un argument très en faveur de son chemin de connaissance. Si, par contre, la science courante a évolué bien plus loin que l'anthroposophie, alors nous pouvons tenir pour certain que la connaissance occulte de Steiner n'était pas infaillible.

On doit souligner en outre que la prédiction de Steiner sur l'avenir de la science ordinaire rend plus pertinente encore une mise à l'épreuve vis-à-vis de la science courante que ce n'est la cas pour de nombreuses autres doctrines sur la connaissance spirituelle. De nombreux occultistes reculent, en effet, devant cette mise à l'épreuve en prétendant parler d'une réalité qui est complètement séparée de la réalité physique.

Dans ce qui suit, je vais considérer trois cas de mise à l'épreuve, tirés des écrits de Steiner. Les exemples 1 et 2 ont été choisis car ils concernent des questions fondamentales de la science commune. L'exemple 3 a été choisi parce qu'il renferme une prédiction inhabituellement précise.

Mon premier exemple est la structure de l'atome . En 1917, Steiner déclarait:

"Les matérialistes [Stoffler] – désignons-les simplement comme cela – se figurent que le monde consiste en atomes? Que nous montre la science spirituelle? Il est certain que les phénomènes naturels nous renvoient à de tels atomes, mais que sont-ils ces atomes? ... Selon les matérialistes, l'espace est vide, et les atomes y vacillent en tournant. Donc ils sont des plus solides [das allerfesteste]. Mais ce n'est pas ainsi, tout cela repose sur une méprise [Täuschung]. Les atomes sont des bulles de connaissance imaginative [Blasen vor der imaginativen Erkenntnis], et la réalité se trouve là où l'espace est vide; et les atomes consistent en bulles soufflées. Ce sont des bulles. Vous connaissez les bulles de gaz d'une bouteille d'eau minérale, il n'y a rien dans l'eau, là où se trouvent les bulles, mais c'est à cet endroit que vous voyez les bulles. De cette façon, les atomes sont des bulles. L'espace y est vide, il n'y a rien à l'intérieur d'eux."(27)

Selon les prédictions de Steiner, à propos du rapport entre l'anthroposophie et la science normale, il aurait déjà dû y avoir, depuis 1917, au moins quelques mouvements au sein de la science ordinaire en direction d'une conception des atomes vers quelque chose qui contienne "exactement rien". La physique atomique a pourtant évolué dans une direction absolument opposée. Du point de vue de la science ordinaire, il est bien établi – c'est le moins que l'on puisse dire – que les atomes ne sont pas des bulles vides.

Mon second exemple concerne la relativité restreinte . Dans le même discours de 1917, Steiner consacre un passage à la radioactivité. Je veux citer ici la totalité de ce passage:

"Tout ce non sens brillant, qui est débité aujourd'hui au lieu de la philosophie réaliste [Realphilosophie], et au moyen duquel Einstein est devenu un grand homme, doit être rejeté si vous voulez avoir des conceptions claires sur ces choses qui correspondent à la réalité. Savez-vous combien la relativité est évidente ? Vous n'avez qu'à imaginer ce qui se passe lorsqu'un coup de canon est tiré à une certaine distance de vous; vous ne l'entendez qu'après un certain temps. Mais supposons maintenant que nous nous déplaçons en direction du canon. Nous l'entendons alors plus tôt et cela d'autant plus que nous nous en approchons, n'est-ce pas? À présent la théorie de la relativité conclut: Si vous vous déplacez aussi vite que le son, alors vous vous déplacez en même temps que lui et vous ne l'entendez pas. Et si vous vous déplacez plus vite que le son, alors vous entendez quelque chose qui est tiré plus tard, plus tôt que quelque chose qui a été tiré plus tôt. C'est aujourd'hui une représentation généralement acceptée, mais elle n'a précisément aucun rapport quelconque avec la réalité. Le fait est que lorsque vous vous déplacez aussi vite que le son, alors vous pouvez vous-même être un son, mais vous ne pouvez pas entendre un son. Mais toutes ces idées malsaines vivent aujourd'hui dans la théorie de la relativité , et jouissent de la plus grande considération qui soit."(28)

Selon les prédictions de Steiner, sur la relation entre l'anthroposophie et la science commune, nous pourrions nous attendre à ce que la théorie de la relativité ait une position plus faible dans la science commune que ce n'était le cas en 1917. Ce n'est pourtant pas le cas. Au lieu de cela, sa position a été énormément renforcée par l'accumulation d'évidences empiriques en sa faveur.

Entre parenthèses, la déclaration de Steiner sur la relativité ressemble à ce qui pourrait être affirmé par quelqu'un dont la connaissance de la relativité serait réduite à la lecture (et au malentendu que cela entraîne) d'articles de vulgarisation dans lesquels l'effet Doppler de la lumière est expliqué par une comparaison avec des ondes sonores.

L'affirmation de Steiner, selon laquelle quelqu'un se déplaçant à la vitesse du son "ne peut pas entendre un son" doit être considérée dans son contexte historique. Lorsqu'il disait cela, cette affirmation était considérée comme fausse par les scientifiques, alors que le public ne connaissait pas grand chose sur ce sujet. De nos jours, à l'époque de l'avion supersonique, pratiquement tout le monde la considérera comme fausse. C'est surprenant qu'une telle déclaration ait été faite par quelqu'un qui était capable de prévoir le développement future de la science ordinaire.

Mon troisième et dernier exemple concerne le traitement contre la syphilis . Steiner était un partisan convaincu de l'utilité thérapeutique des soi-disant métaux planétaires, comprenant le plomb et le mercure. Il a fait une prédiction très claire sur l'utilisation future du mercure contre la syphilis:

"Et en ce qui concerne justement cet effet du mercure dans le traitement de la syphilis, on doit signaler effectivement que le mercure a été récemment remplacé par beaucoup de choses. Les fameux nouveaux remèdes qui l'ont remplacé, sont déjà connus aujourd'hui, pour leur efficacité qui n'est pas absolument irréprochable, et très bientôt [sehr bald] la médecine sera totalement revenue au mercure dans ce domaine"(29)

Après soixante-dix ans, aucun signe d'un retour au mercure n'a été observé.

La liste des prédictions manquées pourrait être allongée ad nauseam . Il est évident à la lecture des écrits de Steiner qu'il avait tort dans ses prédictions, à savoir que la science ordinaire se développerait dans une direction confirmant de plus en plus ses propres enseignements.

Bien que Steiner se soit souvent trompé, on peut naturellement continuer à soutenir qu'une connaissance valable peut être obtenue par sa méthode. Toutefois cela rend beaucoup plus critique la question soulevée au second paragraphe. Si je ne peux pas savoir si mes visions sont correctes, autrement qu'en les comparant à celles de quelqu'un ayant des visions de ce genre, alors que les visions de Steiner étaient parfois erronées, comment puis-je trouver un "précurseur" dans les visions duquel je puisse avoir confiance?

Je ne peux voir qu'une seule échappatoire possible pour l'anthroposophe fidèle. C'est de prendre sérieusement en compte la mise en garde de Steiner concernant l'attitude critique à l'égard de l'occulte (par exemple à l'égard de l'enseignement de Steiner). Si quelques déclarations de Steiner semblent erronées ou contradictoires, cela doit nécessairement être dû au fait qu'on ne les comprend pas. Quel est donc le problème?

Le problème est qu'il ne reste pratiquement rien de ce que l'anthroposophie peut avoir de commun avec la science.



4. Épilogue



Evidemment, il ne s'ensuit pas que l'anthroposophie n'a aucune valeur du fait qu'elle n'est pas scientifique. Dans ce dernier paragraphe, on dira quelques mots sur d'autres voies possibles par lesquelles l'anthroposophie pourrait trouver une certaine valeur. L'anthroposophie inclut des pratiques et des croyances, et sa contribution positive pourrait être recherchée dans ces deux catégories.

Comme exemple proéminent de la pratique anthroposophique, nous pouvons citer son agriculture "bio-dynamique". Les différences majeures entre l'agriculture bio-dynamique et l'agriculture conventionnelle sont (1) l'absence d'engrais artificiels et de pesticides, et (2) la présence de diverses pratiques magiques, comme les semis et récoltes en fonction des positions planétaires, la dispersion de cendres obtenues par incinération d'une peau de mulot pour repousser d'autres attaques de mulots, etc. Il n'y a aucune raison, pour autant, de croire que ses pratiques magiques sont supérieures aux pratiques conventionnelles. En effet, dans la mesure où le fermier récolte en fonction des positions planétaires et non en fonction de la moisson et du temps, cela fait de lui un fermier moins couronné de succès. D'un autre côté, réduire ou interrompre les engrais chimiques, cela présente clairement des avantages pour l'environnement. Beaucoup de propositions ont été faites dans ce sens en dehors du mouvement bio-dynamique. Dans la mesure où il y a des éléments positifs dans la ferme anthroposophique(b) , ces éléments auront un impact plus forts s'ils sont débarrassés de leur connexion avec le reste de la biodynamie.

On peut dire la même chose des éléments positifs qui peuvent subsister dans les autres pratiques anthroposophiques, comme la médecine et la pédagogie Waldorf. Si des éléments positifs peuvent être trouvés dans la pratique anthroposophique, on peut s'en servir sans accepter totalement l'anthroposophie. (Incidemment, je ne connais aucun élément positif qui soit unique à l'anthroposophie.) En d'autres termes, un non-anthroposophe qui découvre des éléments positifs dans les pratiques anthroposophiques n'a pas besoin ni de l'enseignement, ni de l'organisation de l'anthroposophie afin de profiter lui-même des avantages de ces éléments.

Dans quelle mesure, pour finir, le système anthroposophique de croyances peut-il avoir une valeur positive prédominante? Comme cela doit ressortir de ce que nous avons développé plus haut, ces croyances ont moins d'efficacité que la science – ou le bon sens commun guidé par la science – en tant que directives pour affronter la réalité empirique. Ce qui reste alors, ce sont les fonctions traditionnellement revendiquées pour la religion: la consolation, un sens des valeurs et des buts, l'espoir de l'après-vie, des fondements de moralité.

Ce n'est pas le lieu de discuter ici du pour et du contre de la religion. Il suffit d'admettre qu'il n'y a aucune raison de croire que l'anthroposophie soit nécessairement moins bien équipée que les religions traditionnelles majeures pour satisfaire aux "besoins religieux". Toutefois, une défense de l'anthroposophie dans cette direction viendrait contredire ses enseignements, puisque le mouvement désavoue, avec insistance, toute description de lui-même comme une religion.


En conclusion ( apport personnel  au texte ) 


 Réponse de Steiner (extraite d'une conférence faite à Stuttgart le 13 novembre 1909)

(...)en fait, cette science de l'esprit, que porte-t-elle à la connaissance du public ? Elle communique des faits, des vérités du domaine des mondes supérieurs, des mondes suprasensibles ; elle fait part de ce que la conscience clairvoyante peut étudier dans ces mondes supérieurs.

Il est certes vrai que la personne à laquelle sont faites de telles communications, qui n'est pas elle-même clairvoyante, ne peut pas, dans un premier temps, se convaincre de ces faits par vision immédiate. Il est exact qu'elle reçoit ces communications et qu'elle ne peut pas les vérifier par un examen clairvoyant. Oui, c'est tout à fait exact. Mais, il serait absolument faux de croire que l'homme qui n'est pas clairvoyant ne pourrait pas du tout vérifier les connaissances qui lui sont communiquées aujourd'hui, et ne pourrait pas du tout les comprendre. Il serait absolument faux de croire cela et ce serait une fausse opinion que d'affirmer qu'on soit obligé d'accepter uniquement en toute bonne foi, du fait d'une simple autorité, ce qui est communiqué à partir de la conscience clairvoyante. Il y aurait précisément quelque chose d'extrêmement imparfait dans ces communications,quelque chose de lacunaire si elles ne prétendaient s'imposer que par la foi en l'autorité.
Mais, ce qui est communiqué ainsi, d'une façon juste ne peut faire l'objet de recherches que par la conscience clairvoyante, nous l'avons souvent répété. Mais, si c'est le fruit d'une investigation, fût-elle réalisée par un seul chercheur, s'il s'agit de contenus qui ont été contemplés une fois, et qui sont transmis, chacun peut les admettre avec sa raison dépourvue de préjugés, par ce qui lui est accessible sur le plan physique. Et on peut vraiment affirmer ceci : même s'il n'est pas possible à chacun de ceux qui sont assis en ce lieu de vérifier immédiatement et le plus amplement possible tout ce qui est dit, chacun pourrait toutefois s'en donner au moins la possibilité, s'il en avait le temps et les moyens, même si ces moyens sont propres à ce plan physique-ci.
(...) il suffit de regarder sans préjugés ce que nous offre la vie. Plus on regardera cela avec précision, plus on verra se confirmer ce que le clairvoyant dit, c'est-à-dire qu'il existe suffisamment de possibilités de se convaincre que les connaissances acquises dans les mondes suprasensibles se voient confirmées ( ou infirmées selon les preuves démontrées !) par le monde extérieur.{ Je me fais l'avocat du diable " suédois ", mais effectivement les critères requis ressortent bien aux domaines de la conviction, de l'adhésion et non de la démarche scientifique }
 Et c'est quelque chose qu'il ne faut pas simplement accepter avec désinvolture, mais au contraire qui doit être considéré comme une nécessité incontournable.(...) Recevez aussi peu de choses que possible comme des articles de foi, mais vérifiez, vérifiez, seulement, faites-le non pas avec des préjugés {intellectuels rationalistes=athéistes,positivistes et matérialistes ?}, mais au contraire avec un esprit ouvert ! C'est la première chose qu'il faut souligner."


Conceptus, Zeitschrift für Philosophie , XXV, (1991) N°64, pp. 37-49

(Traduction autorisée: Daniel Kmiécik)


Notes:

(1) Les citations de Steiner données ci-dessous sont indiquées dans leur traduction anglaise. Les traductions publiées par le Mouvement anthroposophique ont été utilisées quand elles étaient disponibles. Les mots clefs originaux en allemand sont indiqués entre crochets.

Les abréviations suivantes ont été utilisées pour les citations les plus fréquentes des écrits de Steiner:

Akasha Rudolf Steiner, Aus der Akasha-Chronik, Dornach, n.d.
Geheimw Rudolf Steiner, Die Geheimwissenschaft im Umriß, Leipzig 1920.
Knowledge Rudolf Steiner, Knowledge of the Higher Worlds. How is it achieved. (Comment acquiert-on les connaissances des mondes supérieurs?) London 1969 (Traduction de Wie erlangt.)
Occult Rudolf Steiner, Occult Science, An outline, London 1979. (Traduction de Geheimw.)
Stufen Rudolf Steiner, Die Stufen der höheren Erkenntnis (Les degrés de la connaissance supérieure), Dornach 1931.
Wie erlangt Rudolf Steiner, Wie erlangt man Erkenntinisse der höheren Welten? (Comment acquiert-on les connaissances des mondes supérieurs?) Berlin, 1918.
(2) Pour "göttliche Wissenschaft", voir Wie erlangt, p.25 (Knowledge p.41)
(3) Geheimw, p.4. (Occult p.27)
(4) Wie erlangt, p.61. (Knowledge p.77)
(5) Wie erlangt, pp.4-5. (Knowledge pp.22-23)
(6) Wie erlangt, p.6. (Knowledge p.24)
(7) Wie erlangt, pp.47 et suiv. (Knowledge pp.63 et suiv.)
(8) Wie erlangt, pp.32-33. (Knowledge p.49)
(9) Rudolf Steiner, Meditation und Konzentration. Die drei Arten des Hellsehens, Dornach 1935, p.22.
(10) Geheimw, p.10. (Occult p.31)
(11) Wie erlangt, p.159. (Knowledge p.170)
(12) Wie erlangt, p.148. (Knowledge p.160)
(13) Akasha, p.2-3.
(14) Akasha, p.3.
(15) Wie erlangt, p.32. (Knowledge p.49)
(16) Akasha, p.3.
(17) Geheimw, pp.14-15. (Occult p.33)
(18) Stufen, p.65.
(19) Geheimw, p.21. (Occult p.37)
(20) Wie erlangt, p.159. (Knowledge p.170)
(21) Wie erlangt, p.X. (Knowledge pp.15-16)
(22) Stufen, p.66.
(23) Wie erlangt, p.58. (Knowledge p.74)
(24) Wie erlangt, p.3. (Knowledge p.21)
(25) Wie erlangt, pp.3-4. (Knowledge pp.21-22)
(26) Akasha, p.227.
(27) Rudolf Steiner, Das Karma des Materialismus, Berliner Vorträge, gehalten in August und september 1917, Berlin 1922, pp.2: 14-15.
(28) Ibid, p.2:16.
(29) Rudolf Steiner, "Über Gesundheit und Krankheit", conférences tenues en 1922 et 1923, citées par Franz Stratmann, Zum Einfluß der Anthroposophie in der Medizin, München 1988, p.39. 




l'ouverture d'esprit en sciences : témoignage du physicien J.P PETIT
 Jean-Pierre Petit est un scientifique français spécialiste en mécanique des fluides, physique des plasmas, magnétohydrodynamique et en physique théorique
  Ancien Maître et Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

 

Racine philosophique du libéralisme et du matérialisme ; ingénierie sociale et  zététisme scientiste : Guillaume d' Occam, encore et toujours !

 

« L’Homme sapiens n’est effectivement pas en contact direct avec le réel. Son rapport au réel est toujours médiatisé par une construction perceptive, une représentation (…). Comme l’a thématisé Alfred Korzybski dans sa Sémantique Générale, le rapport entre le réel et sa représentation est exactement sur le modèle du territoire et de sa carte. Certes, nous vivons dans un territoire réel, mais il faut intérioriser une carte de ce territoire, donc une représentation de ce réel, pour y survivre. La construction de la carte se fait au moyen de signes. Or, l’arbitraire du signe mis en évidence par Ferdinand de Saussure, le fait que les signes n’aient aucun rapport naturel avec ce qu’ils désignent, oblige à ce que toute construction de sens soit conventionnelle, donc culturelle , historique, relative et négociable » (Lucien Cerise - Gouverner par le Chaos, p. 69).

la pierre d’achoppement de la plupart des philosophes modernes, sont des disciples conscients ou inconscients de Guillaume d’Occam. Ils ne comprennent pas ou refusent le passage de notre expérience du monde sensible à la formulation de lois intelligibles. C’est le commun des auteurs positivistes. Pour comprendre les enjeux de cette question du sens, il nous faut revenir aux philosophes sérieux, à savoir ceux de l’Antiquité.
Pour Platon comme pour Aristote, le sujet n’est pas la cause du sens qu’il se contente de dévoiler : il n’est que l’opérateur de la conversion logique du singulier existentiel ( ce triangle) en sens universel ( le Triangle ou la triangularité). Pour Aristote, notre langage retranscrit notre induction du réel et est naturellement analogique (proportion qui s’appuie sur une ressemblance et une dissemblance). Qu’il existe un certain décalage entre la réalité de ce triangle et mon concept de Triangle, on ne peut le contester : ce qui ne signifie pas pour autant que cette représentation n’indique rien.

 Pour la logique réaliste, illustrée de façon différente chez Platon et Aristote (tous deux cependant disciples de Socrate), l’intelligence humaine n’est pas en contact direct avec le réel : son rapport avec ce réel est médiatisé par une représentation interne2. Bien qu’opposé à la logique réaliste aristotélicienne3, et d’ailleurs assumant, comme nous allons le voir, des présupposés sceptiques et sophistiques (et donc relativistes), Alfred Korzybski 4(1879-1950) rappelle à ce sujet : « une carte n’est pas le territoire ».
Son analogie de la carte et du territoire est très parlante bien que les conclusions de Korzybski soient finalement,comme nous allons le découvrir au fil de nos articles, caractéristiques du refus de l’induction qui définit l’empirisme positiviste. En insistant sur l’écart entre la carte et le réel qu’elle représente, il rejoint la critique de l’abstraction que la plupart des « philosophes » modernes et contemporains, comme par exemple Bergson, ne font que reformuler avec leurs mots.
Nous vivons en effet dans le territoire réel et nous devons intérioriser la carte de ce territoire. Cette carte est une formalité abstraite qui est le résultat d’une abstraction (induction) de son sens : on peut dire à la limite qu’il s’agit d’une modélisation. Celle-ci est en partie construite par l’homme qui invente des signes, mais ces signes représentent bien la réalité du territoire. Il me paraît invraisemblable que Korzybski ne s’en soit pas rendu compte.
Si les signes ne rendaient pas compte des aspects du réel, nos cartes ne signifieraient rien pour nous et on se tromperait tout le temps de direction. Nous sommes ici encore dans une volonté de logique déréelle.
Ferdinand de Saussure (1857-1913) avait déjà tenté de soutenir que les signes de cette carte sont arbitraires puisqu’il n’existe pas de liens naturels entre eux et le réel qu’ils désignent. Et par conséquent, toute analyse du réel serait finalement une construction de sens historique, culturelle, et en fin de compte relative aux décisions arbitraires de quelques-uns. Mais revenons au bon sens : peu importe que le terme « colline » soit différent d’une langue à l’autre. Ce signe conventionnel nomme la même chose quelle que soit la langue envisagée. Car ce que refusent ces auteurs, c’est l’intelligibilité du réel : notre capacité à abstraire de nos observations des orientations communes qui définissent la finalité qui est en même temps le bien des êtres vivants. Pour l’homme, on appelle
l’ensemble de ces tendances bonnes la loi naturelle, boussole nécessaire qui donne les axes convenants de notre vie humaine pour notre bien et le bien commun.

A force de modifier la représentation que les gens ont de la réalité, on en vient effectivement, petit à petit, et ce de façon d’autant plus effective que c’est le plus grand nombre qui partage ces représentations, à reconstruire le réel à cette image.5
L’idéologie de l’homme nouveau, celle du dépassement de la condition humaine, fonctionne selon ce processus.

De nos, jours, des conseillers politiques en Reality Building proposent des techniques de reconstruction des représentations pour cacher le réel objectif. C’est ce que rapporte Stuart Ewen dans son livre : La Société de l’indécence (Collection Ingénierie Sociale, 2014) : le marketing publicitaire, par exemple, ne dévoile jamais la vérité de la production d’une marchandise mais l’associe à une réalité fictive qui enchante. C’est la construction du storytelling : du « conte des faits » ou du « racontage d’histoire ». Le libéralisme économique se développe donc sur des options relativistes récurrentes dans l’histoire des idées.

Afin de manifester que ces actions sont les conséquences sociales et politiques du nominalisme, nous proposons un petit détour chez certains auteurs de l’antiquité à nos jours. Nous serons ainsi amenés à rappeler les principales thèses des sceptiques grecs, des principaux sophistes, du réalisme aristotélicien, puis de Guillaume d’Occam et quelques-uns de ses disciples : Hobbes, Hume, Malthus, Stuart Mill, Adam Smith, Bernard Mandeville, etc.
Le but de cette série d’articles est de manifester que le libéralisme et matérialisme actuel est légitimé par la plupart des auteurs que la Modernité présente comme des « philosophes » respectables et rationnels. Un enseignement philosophique digne de ce nom ne devrait-il pas préciser ces liens ? Les programmes d’enseignement invitent au contraire l’intelligence des jeunes à épouser ces présupposés positivistes sans leur donner de véritables alternatives qui les ramèneraient au réel. Face à cette fabrique du consentement, se remettre à l’écoute du réel - à l’école d’Aristote - devient une urgence vitale pour les jeunes générations.

Pour avoir débattu avec des zététiciens, l'un des tamis brandi pour fixer l'objectivité d'une preuve reste le rasoir d'Occam. Comprennent-ils eux-mêmes les soubassements philosophiques que cela implique ? Pas sûr ! Sauf si on valide comme il m'a été répondu la conception matérialiste ! Soit-dit en passant,  pour ces individus prônant cette méthodologie, toutes les sciences humaines sont sujettes à erreur et à caution, donc non-scientifiques ! Seuls demeurent ce qui reste pondérable et mesurable. Auquel cas , même la pensée n'est qu'illusion puisque ne rentrant pas dans ce type de critère. L'art du sophisme ou comment se renier soi-même !

Le rasoir d'Ockham ou rasoir d'Occam est un principe de raisonnement philosophique entrant dans les concepts de rationalisme et de nominalisme. Son nom vient du philosophe franciscain Guillaume d'Ockham (XIVe siècle), bien qu'il fût connu avant lui. On le trouve également appelé principe de simplicité, principe d'économie ou principe de parcimonie (en latin lex parsimoniae). Il peut se formuler comme suit :
Une formulation plus moderne est que « les hypothèses suffisantes les plus simples sont les plus vraisemblables ». C'est un des principes heuristiques fondamentaux en science, sans être pour autant à proprement parler un résultat scientifique. Dans le langage courant, le rasoir d'Ockham pourrait s'exprimer par la phrase « Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? ». Dans les sciences modernes, le rasoir d'Ockham n'est pas un outil très incisif, car il ne donne pas de principe opératoire clair pour distinguer entre les hypothèses en fonction de leur complexité10 : ce n'est que dans le cas où deux hypothèses ont la même vraisemblance (ou poids d'évidence) qu'on favorisera l'hypothèse la plus simple (ou parcimonieuse), comme si le réel se laissait réduire à la plus simple équation !
La science actuelle, quand elle se satisfait de modèles prédictifs, fait bon usage du rasoir d'Ockham. Mais utiliser celui-ci pour choisir une théorie explicative est dangereux dans la mesure où une mauvaise théorie explicative peut sérieusement retarder les développements ultérieurs.
Revenons à la querelle des universaux qui se poursuit encore de nos jours par des métamorphoses successives , ayant engendré ces pro et ces anti depuis ses  origines au XIVème siècle.
Les nominalistes rejettent la conception idéaliste platonicienne (nommée aussi réalisme dans la thèse : universalia sunt realia ante rem) selon laquelle ils ont une existence immanente a priori, et lui oppose que ces universaux sont définis essentiellement par leurs noms (« nomina »). Autrement dit, les nominalistes n’accordent aucune universalité aux concepts mentaux en dehors de l’esprit qui les observe.
Et cependant l'étude du langage démontre qu'il y a bien une racine originelle commune qui exprime des réalités sémantiques similaires, dont les variations formelles, étymologiques sont dues aux héritages culturels qui se sont interpénétrés ou succédés.
(suite en construction )


Notes:
1. Max Milo Editions, 2014
2. Nous le verrons plus tard : phantasme sensible puis concept intelligible, sachant qu’il s’agit d’un processus
progressif qui va de l’imparfait au parfait.
3. 1879-1950. Auteur de : Science and Sanity: An Introduction to Non Aristotelian Systems and General
Semantics , 1933. Alfred Korzybski pensait que la logique aristotélicienne avait contribué à engendrer la
Première Guerre Mondiale… L’énormité de cette assertion me semble représentative de l’aveuglément des
intellectuels contemporains.
4. Qui va influencer Gaston Bachelard (1884-1962), auteur dit respectable dans l’univers philosophique français.
5. Cf : L’Invention de la réalité. Contributions au constructivisme . Ouvrage collectif (sous la direction de Paul
Watzlawick). Seuil, 1981.


Liens utiles :

http://www.pdfarchive.info/pdf/S/St/Steiner_Rudolf_-_Naissance_et_devenir_de_la_science_moderne.pdf
http://www.editions-triades.com/livres/nature-et-sciences/rudolf-steiner-et-sa-relation-a-la-art2050.html
http://initiativecitoyenne.be/article-ethique-vaccinale-prostitution-de-la-science-reponse-a-sham-science-116291888.html

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