50 - De Zoroastre à Platon : Aux sources de la pensée humaniste chrétienne

tiré du site : sciencetradition.

I - Zoroastre et l'éthique des rois achéménides.

 

On ne peut pas comprendre Platon et le platonisme sans un retour à Zoroastre et à l'empire des Achéménides. On estime actuellement que Zoroastre a vécu entre le 10ème et le 8ème siècle avant notre ère. Il transforma la religion des mages mazdéens fondée sur la dualité du Bien, Ahura Mazda et du Mal, Ahriman et dont les rites consistaient surtout en sacrifices d'animaux.

Paul du Breuil, expliqua dans "Zarathustra et la transfiguration du monde", que ce que Zoroastre proposa était en fait une révolution qui rompait avec la croyance au rituel magique. Il instaura:

• un monisme spirituel absolu au-dessus des deux esprits confrontés,

• une eschatologie prodigieusement développée autour de la grande bataille cosmique du Bien et du Mal,

• l'élimination de tout rituel et de tout sacrifice autre que celui intériorisé de la sanctification de la pensée, des paroles et des actes,

• enfin une formulation du respect de la vie animale, en la personne des bovins comme prototype exemplaire.

Je suppose que le renoncement à tout rituel en faveur de l'intériorisation et de l'éthique indique une proximité avec le Yoga. La distinction de l'unité spirituelle non manifestée (puruja) et de la dualité de la manifestation (prakriti) rappelle aussi le Samkhya. Le zoroastrisme et le samkhya-yoga pourraient avoir leur racine traditionnelle dans la spiritualité des cités pré-aryennes de la vallée de l'Indus, qui communiquaient probablement avec l'Egypte de haute antiquité. Une spiritualité ésotérique et une éthique aussi élevées ne pouvaient (comme en Egypte) être réservées qu'à des élites. Aussi il se constitua un syncrétisme avec le mazdéisme, un mazdéisme réformé qui caractérisa la religion populaire.
Les rois de la dynastie des achéménides étaient reconnus par tous pour leur éthique et leur tolérance. Cyrus le Grand lui-même, après la conquête de Babylone, où il libéra, entre autres, les juifs, fit écrire : « Je n'ai autorisé personne à malmener le peuple et détruire la ville. J'ai ordonné que toute maison reste indemne, que les biens de personne ne soient pillés. J'ai ordonné que quiconque reste libre dans l'adoration de ses dieux. J'ai ordonné que chacun soit libre dans sa pensée, son lieu de résidence, sa religion et ses déplacements, que personne ne doit persécuter autrui » . L'empire des achéménides conquis par Cyrus II était immense. Il s'étendit de l'Asie centale et de l'Indus jusqu'à la mer Egée et l'Ethiopie. Il créa une monnaie, fit construire des routes et organisa un service postal. La sécurité et liberté de circulation des personnes, des biens et des idées était assurée. L'empire inauguré par Cyrus le Grand ouvrit une époque unique de prospérité et favorisa une émulation des idées sans précédent et qui resta sans suite comparable après sa destruction par le macédonien Alexandre.

C'est pendant cette époque que vécurent les plus grands philosophes d'Occident et d'Orient, qui influencèrent nos religions et philosophies, comme le montre mon graphique.


Notre éducation historique reste partielle et empreinte du préjugé et de la jalousie des Grecs anciens pour leurs voisins et rivaux perses qu'ils traitaient de barbares. Je rends hommage ici à Paul du Breuil qui par son grand ouvrage "Zarathustra et la transfiguration du monde", a corrigé cette perception et mis en évidence l'importance méconnue du zoroastrisme et de l'empire achéménide sur nos religions et philosophies. Cet ouvrage de qualité universitaire est malheureusement indisponible actuellement. Il mériterait une réédition.

II - L' AVESTA, livre sacré du zoroastrisme



L'Avesta est l'ensemble des textes sacrés de la religion mazdéenne et forme le livre sacré des zoroastriens. La partie la plus ancienne est constituée d'hymnes, les Gāthās, censés avoir été composés par Zoroastre lui-même. Il y apparaît nettement comme un prêtre. Ahura Mazdā lui aurait donné la mission de rénover l'ancienne religion, s'affirmant comme le seul dieu du Bien, incarnation de la lumière, de la vie et de la vérité.



Les Amesha Spentas, les saints immortels de Zoroastre, représentent des apects du Bien Suprême, Ahura Mazda, ce sont avant tout les vertus essentielles de l'éthique zoroastrienne :

Vohou rnano : Bon esprit, bonne volonté, bon sens.
Asha vahista : Vérité, justice, pureté.
Kshatra vaïrya : Ordre, harmonie, règne divin.
Spenta armaïti : Humilité, douceur, docilité.
Haourvatat : Santé, vigueur, prospérité.
Ameretat : Longue vie, immortalité, vie éternelle.




Les Amesha Spentas appartenaient probablement au panthéon des anciens dieux perses antérieur à la naissance de Zarathoustra. Selon une théorie, bien que le réformateur religieux ait dénoncé les anciens dieux, il aurait assimilé les Amesha Spentas dans ses enseignements en les considérant comme différents aspects d'Ahura Mazda, le seul et unique esprit, en perpétuelle opposition avec l'esprit du mal, Ahriman. Les Amesha Spentas sont aussi des idées abstraites, des catégories de la connaissance, comparables aux éléments, qui, par analogie, pouvaient représenter les différents aspects cycliques de la nature selon ce tableau (site http://mythologica.fr/perse/amesha.htm)


III – L'Unité selon Socrate et Platon



Les premiers philosophes grecs, dont le discours rationnel se distinguait de la mythologie, étaient ceux qu'on appelle présocratiques. On dit que c'étaient des philosophes de la nature. Ils cherchaient en effet à expliquer l'univers sans tenir compte des mythologies populaires et bucoliques d'Homère. Leurs philosophies étaient des cosmologies rationnelles. Pythagore était le premier d'entre eux. La plus ancienne trace écrite du fameux théorème qui lui est attribué est une tablette babylonienne qui date de plus de 1000 ans avant lui. Ceci indique suffisamment que les philosophes présocratiques tenaient leurs connaissances de civilisations antérieures, mésopotamiennes, indiennes et égyptiennes. C'est à la faveur de la libre circulation des idées, de l'Orient vers l'Europe, sous la dynastie perse des achéménides, que la culture est parvenue en Grèce. Les Grecs ne sont pas à l'origine de l'histoire, de la philosophie et de la civilisation. Ils n'ont pas tout inventé, mais ils ont beaucoup emprunté et transformé. Il y eut deux philosophies présocratiques principales et opposées celle de Parménide et celle d'Héraclite.

Parménide, concevait l'univers comme un Etre. Parménide est donc le fondateur de l'ontologie, de la science de l'être. Parménide défendait l'Unité de l'Etre. Pour lui, ce qui est n'admet pas de contradiction. L'être est un, complet et n'a pas de parties. De même le mouvement est impossible, car il suppose que l'Etre apparaisse là où il n'était pas auparavant et disparaisse là où il se trouvait.
Héraclite au contraire défendait le Devenir cyclique, la transformation harmonieuse de l'univers, obéissant au logos, aux principes ou lois naturels, invisibles mais intelligibles. Contrairement à Parménide, il déclare : « Tout ce qui existe n'existe que grâce aux contraires. C'est la tension entre les contraires qui engendre la réalité. » Socrate n'a rien écrit. Ce que nous savons de lui vient des témoignages de ses élèves Platon et Xénophon. Il est difficile de dissocier Socrate et Platon. Dans les dialogues que Platon attribuait à Socrate, celui-ci disait qu'il ne savait rien. Il se comportait humblement comme les sages orientaux. Comme Zoroastre, qu'il ne pouvait pas ignorer, il plaçait sans doute l'Unité ou Vérité suprême au-delà des dualités, du Bien et du Mal, de l'être ou du non-être. Comme Lao tsé, son contemporain, il pensait sans doute que "celui qui sait ne parle pas et celui qui parle ne sait pas".

Paul du Breuil écrivit: "Avant Socrate, Zarathustra réalisa donc la transition décisive entre la pensée naturaliste et la nature de dieux qui ne valaient pas mieux que les hommes, vers ce que les Grecs ont appelé l'éthique, portant la réflexion humaine au plan d'une pensée universelle qui tente d'harmoniser nos actes avec le Bien suprême". En effet, tous les dialogues de Socrate consistaient à amener l'interlocuteur à chercher lui-même les réponses aux questions. C'était un art qu'il appelait maïeutique. C'était aussi un art de la rhétorique qui s'occupait des problèmes de la société, de l'éthique et de la république. La philosophie de Socrate conduisit des sciences naturelles vers les sciences humaines. Elle est à l'origine de l'humanisme.

Platon est surtout connu– et critiqué – pour sa théorie des Formes ou théorie des idées. Selon Paul du Breuil, ces Formes sont d'inspiration zoroastrienne. Elles se situent sur le plan des principes premiers comme les vertus des Amesha Spenta. qui n'est pas observable mais qui est à l'origine du monde sensible, de son devenir. Par formes ou idées, Platon ne comprend pas des choses de la réalité observable mais des principes universels, intemporels, qui ont une existence indépendante des limites d'espace et de temps. Elles ne sont pas perceptibles par les sens mais compréhensibles par l'intelligence. Elles ne sont pas seulement des concepts élaborés par l'intelligence. Elles constituent au contraire le cadre réel qui guide l'intelligence sur un plan dépassant le sensible. La théorie des formes ou idées de Platon implique donc des niveaux de la réalité et de la connaissance. Cette hiérarchie de la connaissance est expliquée dans La République VII par son allégorie de la caverne:

Au fond de la caverne, les prisonniers enchaînés, le dos à la lumière, ne voient que des ombres sur la paroi qu'ils prennent pour la seule réalité. Elles symbolisent la perception limitée des sens.
Si l'un d'entre eux, libéré des chaînes symbolisant les sens, s'élève en direction de la sortie, il perçoit à l'étage supérieur les formes mouvantes, éclairées par la lumière, qui sont la cause des ombres projetées sur la paroi de la caverne. Il comprendra ainsi par la raison les ombres et leurs mouvements.
Enfin si on le faisait monter à la lumière, hors de la caverne, il serait complètement ébloui par la lumière qui symbolise l'Esprit ou Unité suprême. Il serait incapable de faire des distinctions.





Les formes de Platon, éclairées par l'esprit, sont la réalité cachée aux sens mais compréhensibles par la raison. Ce sont les principes ou lois immuables qui organisent l'univers, la connaissance et les relations humaines. Les idées de Platon ne sont pas des classes, des genres ou espèces d'objets observables, comme les concevait Aristote, mais des principes ou repères abstraits qui existent par paires de contraires. Dans Phédon, la complémentarité des contraires est clairement expliquée par la voix de Socrate, à propos de l'alternance de la vie et de la mort prochaine.
"Or ce principe, si tu veux le comprendre plus facilement, ne l'examine pas seulement à propos des hommes, mais aussi à propos de tous les animaux, de toutes les plantes et, plus généralement, de toutes les choses qui ont un devenir. A propos de toutes, essayons de voir si c'est ainsi, et pas autrement, qu'elles adviennent toutes: les choses contraires à partir de rien d'autre que de leurs contraires – cela vaut pour tout ce qui se trouve entrer dans une relation de ce genre: par exemple, le beau, je pense, est le contraire du laid, le juste de l'injuste, et il y a des milliers d'exemples semblables.

Dans Philèbe, Platon précise cette logique. Le dialogue y concerne le plaisir ou la douleur et aussi l'un ou le multiple à propos de l'individu qui est permanent par rapport à ses aspects multiples qui changent. Mais Platon (par la parole de Socrate) évoque un passage continu entre les extrêmes contraires. Prenant comme exemple la musique avec ses tonalités comprises entre les aiguës et les graves, il explique que l'harmonie réelle, qui procure le plaisir, est un troisième entre les extrêmes. Il désigne ainsi un rapport (ratio) entre les extrêmes, le juste milieu ou le tiers inclus. Ses explications indiquent que les idées contradictoires sont des principes permanents, et que les aspects sensibles changeants, soumis au devenir selon les points de vue, le temps ou l'espace, sont des rapports variables entre les extrêmes. Présentées comme des principes permanents et universels, les formes ou idées de Platon sont la base non seulement d'une logique de complémentarité des contraires et du tiers inclus mais aussi la base d'une logique de comparaison et interprétation par analogie des aspects du monde sensible. Le vingtième siècle a vu resurgir la logique antagoniste de Platon par les paradoxes et l'inséparabilité de la mécanique quantique, et l'analogie par les homologies systémiques de von Bertalanffy ou les homothéties fractales de Mandelbrodt.


IV – La Division suivant Aristote



Il est évident que parmi les diverses philosophies de la Grèce antique, c'est surtout l'ontologie et la logique d'Aristote qui ont marqué la pensée et fait le succès de la civilisation occidentale. Des exposés complets de la vie et de l'œuvre d'Aristote peuvent être trouvés dans toute encyclopédie. Mais la lumière unilatérale projetée sur cette philosophie laisse à l'ombre une face sombre qu'il s'agit de mettre en évidence du point de vue du platonisme, du zoroastrisme et des sagesses traditionnelles orientales en général. Aristote, né à Stagire en Macédoine, fut pendant plus de vingt ans disciple de l'Académie de Platon à Athènes. Après la mort de Platon, la direction de l'Académie lui fut refusée sous prétexte qu'il était d'origine macédonienne. Il dut fuir Athènes pour des raisons politiques, vers l'Asie Mineure d'abord avant de retourner en Macédoine sous Philippe, où il fut pendant deux ou trois ans précepteur du prince héritier Alexandre. Il prit alors une distance critique vis-à-vis des thèses de son maître Platon. Lorsqu'il put revenir à Athènes, après la mort d'Alexandre, l'Académie lui fut refusée une seconde fois et il fonda sa propre école, le Lycée. Le fameux Lycée n'était d'abord qu'un terrain loué, mais non acheté. Aristote, appelé le Stagirite pour marquer son origine macédonienne, était considéré comme métèque, il n'avait pas le droit à la propriété à Athènes. Le mot « Lycée » vient de ce que le lieu est voisin d'un sanctuaire dédié à Apollon Lycien. C'est ainsi que naquit l'école péripatéticienne: le Lycée était un lieu de promenade (peripatos), où le maître et les disciples philosophaient en marchant. Les aristotéliciens ou péripatéticiens sont « ceux qui se promènent près du Lycée".
Aristote a donc eu une vie agitée et ses déceptions expliquent la radicalisation de sa philosophie confrontée aux thèses de son maître Platon, mais ne l'excusent pas.

Les adversaires d'Aristote ne se privèrent pas de l'accuser d'avoir trahi son maître, en exagérant à leur tour. Ainsi Diogène Laërce dit: "Il quitta Platon du vivant de celui-ci, ce qui fit dire à Platon qu'Aristote l'avait frappé du talon comme un poulain qui donne une ruade à sa mère".

La dispute entre aristotéliciens et platoniciens conduisit à une division à la fois, idéologique, scientifique, philosophique et éthique qui devait se répercuter pendant des siècles et millénaires en Europe, prenant parfois le nom de "dispute des universaux". La controverse initiale finit en Occident par l'adoption exclusive de la philosophie et logique d'Aristote. Celui-ci passe parfois pour l'inventeur de la logique, comme s'il n'y avait pas eu de logique avant lui. Aristote participa aussi, comme précepteur aux côtés d'Alexandre, à une rupture définitive entre l'Occident et l'Orient. Cette division et la domination unilatérale de la pensée positiviste d'origine aristotélicienne laisse des séquelles qui agitent aujourd'hui plus que jamais, la géopolitique mondiale.

Division ontologique entre Etre et Devenir


Aristote conçut l'univers comme un être, à la manière de Parménide, mais avec quelques aménagements d'origine platonicienne. Il distingua la "substance", fondement de l'être, de ses aspects changeants appelés "accidents". Il expliqua le devenir par un "moteur immobile", par contre il critiqua déjà du vivant de Platon l'existence indépendante de ses Formes ou principes qu'il méconnaissait comme rigides et inflexibles. Au contraire de Platon dont les idées intelligibles se fondent sur des principes universels, Aristote les considérait comme des catégories opérationnelles produites par l'esprit humain. Il reconnaissait la matière sensible comme substrat de l'être.


Division de la logique entre tiers exclu ou tiers inclus



Pour Aristote, ce qui existe est ce qui est observé. La seule source de connaissance est l'observation par les sens. Les perceptions sensorielles sont univoques: ce qui est A n'est pas non-A (contradiction exclue) et ne peut pas être autre chose que A (tiers exclu). Il formula par conséquent une logique fondée sur le principe de contradiction exclue et du tiers exclu. Une chose ne peut avoir en même temps, au même endroit et du même point de vue une propriété et la propriété contraire.
Il définit et classe les observations rigoureusement en catégories, espèces ou genres selon la méthode d'induction. Il inventa le syllogisme qui n'est rien d'autre que l'attribution de ses catégories aux objets observés et dont l'utilité se limite aux argumentations de la rhétorique.

Aristote pose le principe de non-contradiction et le syllogisme comme une nécessité absolue et l'étend, au-delà de l'objet d'observation, à tout contexte et à toute proposition. Cette logique exclut l'alternance entre états contraires, le rapport harmonieux entre qualités opposées et entre niveaux de la réalité qui caractérise la logique unificatrice des idées de Platon. La logique aristotélicienne ignore surtout la différence de nature entre les objets de connaissance sensorielle auxquels elle est applicable et les objets intelligibles par le raisonnement, les idées abstraites de Platon, auxquels elle n'est pas applicable.

Division de la science en catégories


Aristote, en réduisant la connaissance au niveau de l'observation sensorielle, réduisit la philosophie au seul savoir. Il divisa sa philosophie en trois parties: la philosophie théorétique, la philosophie pratique et la philosophie poïétique. La partie théorétique se divise à son tour en physique, mathématique et théologie ; la philosophie pratique; en économique, éthique, politique et rhétorique; la poïétique comprend toutes les activités qui produisent une œuvre.(wikipedia)

Division de la philosophie, sa réduction au savoir.


En réduisant la connaissance du réel à la seule observation, Aristote opposa aux valeurs et principes universels et symboliques de Platon un savoir précis. Cette précision fondée sur des définitions (=limitations), servait l'argumentation rigoureuse des dialogues sophistes mais desservait l'harmonie subtile du sens éthique ou esthétique. Ainsi, il inversa le sens même de la philosophie. Selon Paul du Breuil: " L'étymologie première du mot philosophie entendait bien le sens de philo (aimant) et sophia (sagesse) contrairement à la déviation au seul sens intellectuel de sophia (aimant) mais de sophein = savoir. L'amoureux de la sagesse (sophia/mazdah) n'a plus rien de commun avec la démarche purement cérébrale du philosophe péripatéticien." – Il ajouta: - "La "trahison" d'Aristote envers le Maître de l'Académie prend un relief étonnant. Consacrée par les sophistes et l'école des péripatéticiens, elle opéra une tragique déspiritualisation par l'usage profane d'un mot originellement pieux, pour désigner finalement toute dialectique, fût-elle matérialiste".


Division de l'éthique, sa réduction au bonheur individuel.


La division entre sagesse et savoir conduisit à une division de l'éthique:

La philosophie de Platon, recherche de la sagesse inspirée du zoroastrisme, admettait l'existence d'un Bien suprême et concevait la morale comme un apprentissage de la vertu en fonction de notre devenir spirituel. La conception de la connaissance, reprise par Aristote en partie aux physiciens ioniens, réduisit la philosophie à l'observation du monde matériel. Son ontologie et sa logique de non-contradiction est applicable au seul niveau empirique des êtres matériels.
Pour Aristote, le Bien suprême est le bonheur, mais il est au-delà des biens particuliers qui ne sont que des moyens. Selon lui, le bonheur n'est pas dans la possession passive mais dans l'usage actif, par exemple intellectuel ou oratoire. L'homme vertueux est l'homme prudent qui sait appliquer, selon sa raison, les principes aux situations particulières. Quant à la sagesse elle est ce « qui connaît en vue de quelle fin les choses sont faites, fin qui est, dans chaque être son bien et du souverain Bien dans l'ensemble de la nature ». Cette éthique appartint à l'art oratoire du sophiste, puisqu'Aristote refusait les principes universels de son maître Platon. En pratique, il ne reconnaissait comme bien que le bonheur individuel opportuniste. Il réduisait l'éthique au rapport de l'homme individuel avec les autres hommes et les autres êtres et cela en fonction de sa hiérarchie et de ses catégories. En poussant cette logique à l'extrême, sa philosophie conduisit au positivisme matérialiste, à l'égocentrisme et à l'intolérance. Cela se révèle dans ses déclarations.

Paul du Breuil, rappelant la justice, la tolérance et le sens aigu de la responsabilité dans la Perse sous influence zoroastrienne, dit à propos d'Aristote: "Sa philosophie va vite couvrir l'orgueil racial et l'exploitation de l'homme par l'homme de l'esclavage " et il le cita:
"Il est donc évident qu'il y a par nature des gens qui sont les uns libres, les autres esclaves, et pour ceux-ci la condition servile est à la fois avantageuse et juste."
"Les Grecs se considèrent comme nobles non seulement chez eux mais partout, tandis que les Barbares ne le seraient que dans leur pays: il y aurait ainsi une forme absolue de noblesse et de liberté et une autre simplement relative" (Politique A.V..11;VI.7.)

A propos du statut de la femme sous Zarathoustra il ajouta: "Cette liberté féminine en remontrait au statut domestique des femmes grecques qu'Aristote assimilait à celui de l'esclave, contrairement à Platon qui, dans République, voulait en faire l'égale de l'homme". Quant aux animaux, envers lesquels l'éthique zoroastrienne (comme celle de Jaïn et de Bouddha) accordait autant de respect qu'aux hommes, Aristote dit: "L"animal existe pour l'homme, si la nature ne fait rien d'imparfait et d'inutile, elle a donc tout fait pour l'homme."

Division culturelle entre Occident et Orient



L'intolérance de la logique d'Aristote participa à la division entre l'Europe et l'Orient par la campagne militaire désastreuse de son élève, appelé "Alexandre le Grand" parce qu'il détruisit l'empire perse, et qu'il accompagna peut-être en Syrie et Egypte. Paul de Breuil rappela qu'Aristote, trahissant son maître, avait rejoint le camp du macédonien Alexandre:

"Aristote adopta une pensée rigide, pendant du totalitarisme macédonien, et son formalisme dogmatique profita à la rigueur des concepts péripatéticiens. Sa philosophie va vite couvrir d'orgueil racial et l'exploitation de l'homme par l'homme de l'esclavage. La pensée formelle d'Aristote trouva son prolongement fidèle dans la façon dont Alexandre et ses troupes allaient se comporter en Asie "barbare", laquelle finalement allait l'engloutir."
"La logique formelle d'Aristote porte l'empreinte de la politique totalitaire macédonienne. N'avait-il pas donné pour conseil à son élève Alexandre; "sois hégémon pour les Grecs mais despote pour les Barbares"?"

Ainsi la révolte macédonienne et l'empire éphémère d'Alexandre coïncident avec une rupture culturelle définitive de la Grèce et de l'Europe avec tout ce qui venait de Perse et d'Orient, une rupture donc aussi avec la lignée ésotérique de la grande Tradition orientale et avec les sciences qui s'y rattachaient. La fin de la dynastie des rois achéménides connus pour leur tolérance, fondée sur une éthique introduite par Zoroastre, devait préparer le terrain pour l'expansion de Rome et de son esclavagisme.


V - Le néoplatonisme du IIIème siècle



L’époque hellénistique est la période qui suivit la destruction de l'empire achéménide et la conquête d’une partie du monde méditerranéen et de l’Asie par Alexandre le Grand. Elle se prolongea jusqu’à la domination romaine. Alexandrie devint le centre culturel des idées en provenance de Grèce, de Perse, de Mésopotamie, d'Egypte et d'Inde, même sous les Romains. La bibliothèque d'Alexandrie recueillit le savoir de toute provenance mais fut détruite successivement par les Romains, les Chrétiens, les Arabes et les Turcs, toujours sous prétextes religieux liés au pouvoir politique. Parmi les nombreux courants philosophiques, le néo-platonisme, fondé par Ammonios Saccas et attribué surtout à Plotin, a tenu un rôle important dans l'histoire de la philosophie par sa cohérence logique.


AMMONIOS SACCAS


Ammonios Saccas était l'inspirateur du néoplatonisme. Comme Socrate, il n'a rien écrit. Ce que l'on sait de lui, vient de son disciple Plotin On dit qu'il était d'origine modeste, né de parents chrétiens à Alexandrie, mais qu'il se serait tourné vers le "paganisme" après une longue période d'études et de méditation. Il accepta des disciples dans une école de philosophie à Alexandrie, à la condition qu'ils gardent ses enseignements secrets, à la manière des pythagoriciens. Sa philosophie doit essentiellement être déduite des écrits postérieurs de Plotin. Ses origines sont controversées. Selon ses détracteurs chrétiens son nom Saccas indiquerait qu'il était simple portefaix (porteur de sacs). Mais des études récentes indiquent que le nom Saccas désignerait les Sakyas, clan de l'Inde du Nord dont Bouddha était originaire, et qu'il pourrait être de seconde génération d'immigrés venus d'Inde du nord. On peut se demander aussi si Ammonius ne se référait pas au Dieu suprême égyptien Amon.
Il est certain en tout cas que sa philosophie était un éclectisme, ce qui veut dire qu'il cherchait de quels principes communs dérivaient toutes les philosophies. Il n'était sans doute attaché à aucune doctrine particulière et Plotin affirmait qu'il pouvait concilier les philosophies d'Aristote et de Platon.
Il semble en effet que Ammonios Saccas était un des ce sages humbles, comme on en trouvait aux Indes, pour qui toutes les religions ou philosophies ont un même noyau de principes communs, et qui encourageaient leurs élèves à le découvrir au sein de leur propre culture. Ainsi il aurait encouragé Plotin à approfondir sa propre culture grecque. C'est donc bien Plotin qui, près de 7 siècles après Platon, fonda le néo-platonisme.


PLOTIN

Plotin, est né de parents romains hellénisés en l'an 205 près d'Assiout, en Haute-Égypte. Il vint à Alexandrie pour étudier la philosophie. Après avoir écouté les philosophes les plus réputés, il s'attacha à l'âge de 28 ans à Ammonius Saccas, dont il suivit les leçons pendant 11 ans. En 244 il accompagna une expédition de l'empereur Gordien contre les Perses, espérant puiser à sa source la philosophie des Orientaux. Mais Gordien fut défait et tué par les Perses et Plotin dut se réfugier à Antioche, puis à Rome. Il y fonda en 246 son école de philosophie néo-platonicienne. Ce n'était pas une institution mais une association libre de disciples autour de Plotin dont l'enseignement était essentiellement oral. Les textes qu'il écrivit furent collectionnés et publiés par son principal élève, Porphyre, sous la forme des Ennéades. La fin de sa vie fut triste; il tomba dans le mysticisme et mourut, probablement de tuberculose, à Naples en 270. Plotin a fondé son éclectisme en prenant pour base la doctrine de Platon. Il sut concilier les principes de Platon avec d'autres philosophies, dont celle d'Aristote.


Les Ennéades


Plotin a rédigé de courts traités à partir de 254 jusqu'à sa mort en 270. À chaque fois qu'il avait terminé un texte, Plotin le faisait parvenir à Porphyre pour que celui-ci le corrige et y apporte toutes les modifications de style nécessaires. En 301 Porphyre édita tous les écrits de son maître dans un même volume, en même temps que sa biographie de Plotin. Suivant ses propres classifications pythagoriciennes, Porphyre les a ordonnés en six groupes de 9, leur donnant le nom d'Ennéades. Cette collection d'écrits contient la totalité de la philosophie de Plotin ; elle constitue sa seule et unique œuvre, et elle nous est parvenue en intégralité.


Les trois hypostases


Plotin est connu avant tout pour sa compréhension du monde qui fait intervenir trois « hypostases» qui signifient trois formes ou principes fondamentaux d'existence du monde

L'Un
L'Intelligence
L'Âme

Cette hiérarchie d'existence et de connaissance vient directement de l'allégorie de la caverne de Platon. Les trois hypostases forment ensemble, par leurs relations logiques, toutes les formes de la réalité créée. C'est par la hiérarchie et le retour éternel à l'origine que l'unité de la trilogie est comprise. Le Un, au-delà de tout attribut, y compris l'être et non-être, est à l'origine du monde non pas par une création volontaire, intentionnelle ou autre, puisqu'aucune activité ne peut lu être attribuée (conformément au mahzda du zoroastrisme ou à purusas du Samkhya).

L'émanation


Le monde émane de l'Un dans un mouvement qu'on appelle la « procession ». La nature de l'Un, qui est le premier principe selon Plotin, est telle que de lui émane nécessairement le reste du monde. Il n'y a aucune intention ou volonté première, contrairement à la création selon la Genèse judéo-chrétienne. Le Un est le principe dont émane l'intelligence, qui est le principe de l'Âme, qui est à son tour principe du monde sensible. Ce dernier n'est le principe de rien d 'autre. L'Un est absolument transcendant, mais il est aussi immanent en tout. Il n'est nulle part, mais il est partout. Il ne peut être décrit que par la négation de tout attribut, mais tout émane de lui. L'émanation n'est pas un acte de création mais une interdépendance trinitaire.


PORPHYRE DE TYR

Né à Tyr en Phénicie (Liban) en 234, Porphyre se rendit à Athènes en 254 suivre des cours de rhétorique. Il fut envoyé en 263 à Rome, chez Plotin qui le chargea de mettre en ordre ses écrits. En 268, souffrant de dépression, il s'installa en Sicile tout en continuant à s'occuper des textes de Plotin. Lorsque celui-ci mourut en 270, Prorphyre lui succéda comme scolarque de l'école néoplatonicienne.

A part l'édition des oeuvres de Plotin, Porphyre apporta sa propre oeuvre sous forme d'un syncrétisme du platonisme avec le pythagorisme et l'aristotélisme. Il rédigea un ouvrage intitulé "Contre les chrétiens", qui sera brûlé en 448 sur ordre des empereurs Valentinien III et Théodose II. Il affirmait en effet que les dieux des religions, y compris le dieu personnalisé des chrétiens, sont des symboles de pouvoirs ou vertus universels (virtus en latin signifie pouvoir). Comme les Idées de Platon (ou comme les archanges Amesha Spenta zoroastriens) ils appartiennent à l'hypostase de l'intellect, mais ne peuvent pas représenter le Un suprême. Il rédigea vers 268 son célèbre ouvrage de logique, Isagogè, dont la logique fera autorité pendant tout le Moyen Âge. Sous influence pythagoricienne il y conçut un arbre de vie, essayant d'associer la hiérarchie des principes néoplatoniciens et l'antagonisme d'idées contraires avec les catégories aristotéliciennes des genres et espèces.


Querelle des universaux


Dans son Isagogè Porphyre pose les fondements de la querelle des universaux qui divisera les philosophes médiévaux. - Il écrivit :

« Tout d'abord, en ce qui concerne les genres et les espèces, la question est de savoir si ce sont des réalités subsistantes en elles-mêmes ou seulement de simples conceptions de l'esprit, et, en admettant que ce soient des réalités substantielles, s'ils sont corporels ou incorporels, si, enfin, ils sont séparés ou ne subsistent que dans les choses sensibles et d'après elles. J'éviterai d'en parler. C'est là un problème très profond et qui exige une recherche toute différente et plus étendue. »

Par souci de syncrétisme, Porphyre évita ainsi de prendre parti entre Aristote et Platon. Ce qu'il évita, c'est de faire la différence entre d'une part les catégories d'Aristote (genres et espèces) obtenues de l'observation des êtres sensibles par la méthode d'induction, et d'autre part les Idées ou Principes de Platon (bien/mal, juste/injuste) qui se présentent toujours et naturellement par paires contraires parce qu'ils sont des principes du Devenir intelligible, comme cela est clairement expliqué dans Phédon. La hiérarchie des hypostases de Plotin indique pourtant bien que les objets observable d'Aristote et ses catégories ne sont pas sur le même plan que les principes universels de Platon auxquels elles sont subordonnées. Ce malentendu, de vouloir mettre l'observable et l'intelligible sur le même plan, est à l'origine de la querelle des universaux qui agita le Moyen-Age et n'est toujours pas compris de nos jours. Le néoplatonisme, avec surtout la triade de Plotin et l'arbre de vie de Porphyre, aura une influence profonde sur les théologiens chrétiens du Moyen-Age, jusqu'au XIIIème siècle, lorsque l'aristotélisme redécouvert éclipsa le platonisme, du moins dans l'Eglise de Rome.


VI - Le néoplatonisme chrétien



L'ésotérisme des origines chrétiennes.


Dans "Zarathoustra et la transfiguration du monde", Paul du Breuil, constate que le judaïsme a subi l'influence du zoroastrisme achéménide lors du retour de l'exil babylonien et de la construction du nouveau Temple, sous l'empire achéménide. Ce changement, la Nouvelle Alliance, se manifeste par les accents lyriques nouveaux des psaumes et proverbes, et par une "dématérialisation" des formes cultuelles. La spiritualisation progressive conduira à l'ésotérisme des esséniens. Une parenté entre la spiritualité essénienne et celle de Jésus et plus encore de Jean Baptiste a été relevée par plusieurs auteurs et a été plutôt confirmée par la découverte des nouveaux manuscrits de la Mer Morte. Mais Jésus et ses apôtres ont pu subir l'influence d'autres cultures. A part la morale qui rappelle celle du zoroastrisme ou du bouddhisme, les symbolismes et le mystère même de la mort et résurrection du Christ évoquent l'ésotérisme égyptien et la légende d'Osiris. Dans "Le retour du Phénix", Marthe de Chambrun Ruspoli rappelle l'influence non négligeable de l'hermétisme, toujours vivant au premier siècle, sur les croyances des Grecs et des Juifs chrétiens d'Alexandrie. L'auteur explique que dans l'ancienne Egypte, l'initié devenait "détenteur du secret", ce qui se traduisait par le mot HRY SST (littéralement "Celui qui est sur le secret"). Ce terme était symbolisé par la hiéroglyphe Apouat: le chien de garde étendu sur la tombe. Elle fait valoir que ce n'est que postérieurement que le terme grec christos = enduit, prit le sens de "l'Oint du Seigneur".

Le rationalisme grec dans l'Eglise d'Alexandrie.


Quoiqu'il en soit du mystère de la résurrection de Jésus et des ésotérismes qui l'entourèrent, c'est dans le centre multiculturel d'Alexandrie que s'élaborèrent les premières doctrines chrétiennes fondées sur le rationalisme et l'humanisme grec de Platon, qui était lui-même inspiré du zoroastrisme. Alexandrie, avec Babylone, abrita les premiers Judéo-chrétiens égyptiens. La chrétienté était alors divisée en trois grands patriarcats: Rome, Alexandrie et Antioche. Sous Constantin, la capitale de l'Empire romain christianisé fut déplacée de Rome à Byzance et rebaptisée Constantinople en 330. L'évêque de la ville fut élevé au rang de patriarche et, lors du premier concile de Constantinople en 381, il obtint la prééminence d'honneur après celui de Rome. Après le concile de Nicée (325), qui devait définir l'orthodoxie de la foi suite à la controverse soulevée par Arius sur la nature du Christ, cinq Églises constituaient la Pentarchie originelle, dans l'ordre de la prééminence d'honneur: les Églises de Rome, de Constantinople, d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. Clément d'Alexandrie, né à Athènes vers 150 et mort en Asie Mineure vers 220, était un lettré grec. Converti au christianisme, Clément rencontra à Alexandrie le mouvement intellectuel des éclectiques de Pantène, qui dirigeait l'Ecole théologique d'Alexandrie (la Didascalée). Lorsque celui-ci fut envoyé en mission aux Indes par Demetrius Ier, patriarche d'Alexandrie, Clément fut nommé à la direction de cette école.

Il chercha à harmoniser la pensée grecque et le christianisme. Il se familiarisa avec tous les systèmes de philosophie de son temps. Formé à la pensée de Socrate et Platon, il voyait dans le Christianisme l'idéal de morale et de raison de l'humanisme grec. En 215, bien que très jeune, Origène succéda à Clément d'Alexandrie à la tête de la Didascalée. Origène est né à Alexandrie v. 185 et mort à Tyr v. 253. Il est l'un des Pères de l'Église. Son influence fut décisive, aussi bien dans la théologie grecque que latine. Contemporain du néoplatonicien Plotin, il avait suivi comme lui les cours d'Ammonios Saccas. La grande innovation apportée par Origène est d'avoir structuré la pensée théologique en un système logique et cohérent. Proche du platonisme comme son maître et prédécesseur Clément, il est l'auteur du schéma corps-âme-esprit, et le grand chef de file de la gnose chrétienne.

Il est peu connu dans la chrétienté occidentale en raison d'accusations d'hérésie qui accompagnèrent les controverses dogmatiques à l'origine de nombreux schismes. Il tient cependant dans les Eglises orthodoxes orientales le rôle qu'Augustin tient dans l'Eglise catholique.

La constitution de l'Eglise de Rome.


Les débuts de la christianisation de l'empire romain restent assez obscurs et controversés. Selon les thèses historiques et archéologiques récentes, le christianisme au IIIe et IVème siècle était encore très minoritaire. A côté de lui les anciennes religions coutumières dominantes côtoyaient de nouvelles tendances religieuses ou philosophiques parmi lesquelles le gnosticisme ou manichéisme d'inspiration mazdéenne et le néoplatonisme grec mais d'inspiration orientale (zoroastienne et bouddhiste) étaient les plus importants. Ce qui est sûr, c'est que l'empire romain était en phase de dégénérescence. L'esclavagisme et la brutalité de la répression n'était plus supportée par les populations. La révolte contre la pratique abusive des crucifixions posaient un problème d'éthique et de sotériologie qui favorisait la propagation par Paul de Tarse du mystère de la résurrection du Christ crucifié, accompagnée de la promesse du salut et de la vie éternelle. Que la conversion de Constantin fût sincère ou non, elle était en tout cas une bonne politique pour apaiser les dissensions et unir l'empire. Il est douteux que sans l'appui politique de l'empereur Constantin, le christianisme eût pu s'imposer.

D'une part le christianisme, à part l'éthique enseignée par Jésus et les témoignages controversés des apôtres, manquait d'une philosophie et cosmologie cohérente. D'autre part son officialisation politique exigeait un ordre et par conséquent des dogmes. Il semble hors de doute, du point de vue historique, que les évangiles tels que nous les connaissons, ont été manipulés et rassemblés en Nouveau Testament, sous l'empereur Constantin dans le but d'ajouter au pouvoir impérial un pouvoir théocratique, ce qu'il sera convenu d'appeler un césaropapisme. En ce qui concerne la relation de Dieu avec le monde matériel, dont les apôtres ne s'occupaient pas, ce seront les évêques appelés Pères de l'Eglise qui l'interpréteront. Ils ne pourront pas se passer entièrement des cosmologies traditionnelles et des principes du manichéisme ou du platonisme, qu'ils inclurent par syncrétisme dans leurs dogmes. Le premier concile de Nicée (325), convoqué par Constantin pour unifier le christianisme - alors qu'il venait de réunifier l'Empire par sa victoire militaire sur son rival Licinius - eut pour objectif principal de définir l'orthodoxie de la foi, suite à la controverse soulevée par Arius sur la nature du Christ. Sous la menace de Constantin, les évêques réunis décidèrent que Jésus était semblable à Dieu le Père et s'accordèrent en majorité sur le "credo de Nicée" et sur le dogme de la trinité. Les évêques récalcitrants furent excommuniés sur ordre de Constantin. Les interprétations ultérieurement modifiées du credo de l'Eglise de Rome, dues principalement à Augustin, évêque d'Hippone, conduisirent dans les siècles suivants à de nouvelles controverses et contribuèrent finalement au "schisme d'Orient", la rupture entre catholiques et orthodoxes.

Le néoplatonisme modifié de St Augustin.


Biographie d'Augustin, évêque d'Hippone.
(résumé d'après wikipedia: Augustin d'Hippone)

Augustin est né en 354 dans une famille berbère de Numidie (Algérie actuelle), dont la mère possessive était chrétienne. Il eut une jeunesse dissolue pendant ses études de rhétorique à Carthage où il prit une concubine à 19 ans, avec laquelle il vivra pendant 15 ans et avec laquelle il eut un fils. Il était d'abord attiré par le manichéisme à la mode, mais s'intéressa à d'autres philosophies. Un personnage influent lui permit de partir à Rome, à l'insu de sa mère; de là il se rendit à Milan. Sous l'influence d'Ambroise, évêque de Milan, il se détacha du manichéisme, s'intéressa au christianisme et étudia la philosophie néoplatonicienne par la lecture des Ennéades. Ce n'est pas sans opportunisme qu'Augustin se convertit au christianisme, sous l'influence d'Ambroise et de sa mère. Le témoignage d'un ami, fonctionnaire des services secrets, lui firent comprendre les bénéfices de la conversion et semble l'avoir convaincu. En même temps, sa mère, qui avait fini par le rejoindre, arrangeait un riche mariage, ce qui lui fit renvoyer sa concubine avec laquelle il vivait depuis 15 ans mais ne l'empêcha pas de prendre une nouvelle maîtresse avant le mariage. Après une absence de 5 ans, il revint chez lui en Afrique avec ses amis. Deux ans plus tard, invité par un ami de la police secrète, il se rendit à Hippone (actuelle Annaba, Algérie), où Valerius, évêque de la communauté chrétienne minoritaire, accepta de l'ordonner prêtre sur le champ. Quatre ans plus tard, en 395, Augustin est nommé lui-même évêque d'Hippone et le restera jusqu'à sa mort en 430.

Œuvre et pensée d'Augustin.


Augustin savait servir en même temps l'Eglise et l'Ordre impérial. Il se montra extrêmement actif pour défendre la position de l'Église Catholique contre les manichéens et les donatistes, schismatiques d'Afrique et majoritaires. Autoritaire, il imposa à son clergé un mode de vie très modeste dont il donna lui-même l'exemple. Il appliqua la recommandation de Tertullien, dans un texte à propos des hérésies, selon laquelle "le chrétien, une fois qu'il a cru, n'a plus qu'une chose à croire, celle qu'il n'y a plus rien d'autre à croire". En 399, les temples païens furent fermés. Dorénavant et durant tout le Moyen-âge et au-delà au sein de l'Eglise catholique, la libre opinion en matière religieuse était considérée comme une hérésie et poursuivie. La conception sublime de l'Un selon Plotin permit à Auguste de se détacher du manichéisme et de se convertir au christianisme. En effet, pour Plotin, le mal n'est pas un pouvoir opposé au Bien comme pour les manichéens, c'est seulement une absence de Forme c’est-à-dire une privation, une déficience du Bien au niveau de l'ultime émanation du monde matériel. Aussi, il reconnut dans l'hypostase de l'intellect le Logos des grecs et le Verbe de l'évangile de Jean "au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu".

Selon l'expert, Peter Brown « Plotin et Porphyre sont en quelque sorte greffés de façon presque imperceptible dans ses écrits et forment comme la base toujours présente de sa pensée ». Mais il se différencia de Plotin au moins sur deux points: Il trouvait que Plotin établissait une trop grande distance entre l'Un et les âmes en interposant l'hypostase de l'intellect entre Dieu et l'homme. Il reprochait au platonisme de s'être adressé à une élite, et de n'avoir pas su convaincre le plus grand nombre de se « détourner des choses terrestres pour les orienter vers les choses spirituelles » Puis, il ne fit pas sienne l'idée néoplatonicienne selon laquelle le lien entre Dieu – ou Un – et les hommes, se fait par un processus d'émanation. Augustin mit au contraire l'accent sur la volonté de Dieu. En effet, Augustin dut combiner la conception abstraite de la Forme platonicienne avec le Dieu personnel et incarné dans Jésus. Mais en personnifiant Dieu, le christianisme était incompatible avec la philosophie de Plotin. Pour celui-ci, l'Un ou Bien suprême intemporel et immobile est origine pure; on ne peut pas lui attribuer une action ou volonté. C'est pourquoi, Plotin refusait le christianisme autant que le manichéisme. Il défendait un monisme spirituel incompatible avec le monothéisme.
Obligé de composer avec la bible et les doctrines du concile de Nicée, Augustin ne pouvait pas adopter entièrement le néoplatonisme mais seulement s'en inspirer et le modifier. Soit il renonçait à la cohérence logique de la philosophie, soit il faisait une lecture analogique et non pas littérale des écritures théologiques.

Influence d'Augustin


L'influence augustinienne a marqué la pensée depuis le Haut Moyen Âge jusqu’à la plupart des théologiens chrétiens contemporain. Elle a influencé toute l’histoire de l’Église médiévale, puis alimenté les débats lors de la Réforme protestante. Après St Paul, St Augustin est considéré comme le personnage le plus important dans l’établissement et le développement du christianisme occidental. Mais le recours trop exclusif à l'autoritarisme de St Augustin est donné comme une des causes qui ont le plus contribué à séparer plus tard l’Occident du reste du monde chrétien. On trouve en effet dans l’œuvre d’Augustin les racines des principaux points de divergence entre l’Église latine et l’Église orthodoxe qui conduisit au schisme d'Orient de 1054.

A part des divergences politiques et théologiques (filoque du crédo, trinité, baptême, purgatoire, etc.) auxquels les historiens attribuent le schisme, il y a entre Eglises d'Occident et d'Orient aussi une différence profonde des langues, cultures et traditions. La connaissance de Dieu, conçue par Augustin comme connaissance de l'essence divine dans l'homme, est très éloignée de l'apophatisme des Pères orientaux, qui signifie que Dieu ne peut être évoqué que par négations. De même, sa conception héréditaire du péché, assimilé au péché de chair, ainsi que celle de la foi et de la grâce dévalorisant la volonté et la liberté humaine, étaient incompatibles avec celles de l'orthodoxie telle qu'elle avait été définie au premier concile de Nicée. L'évêque d'Hippone a introduit une conception de l’ascèse et de la vie spirituelle très éloignée de celle de l’Orient chrétien fondée sur la synergie de la grâce avec l’effort et le libre arbitre humain.(pour plus de précisions sur les différences entre catholicisme et orthodoxie, consultez l'exposé de "Totocapt" ICI)
La rigidité dogmatique de l'évêque d'Hippone, devenu Saint Augustin et Père de l'Eglise, pesa sur la vie spirituelle de tout le Moyen-âge. Elle ouvrira la porte à la rigidité rationnelle de la scolastique, fondée sur la logique d'Aristote et introduite au XIIème siècle par Thomas d'Aquin.


VII - Le néo-platonisme du Moyen-âge



Apogée et ouvertures du Moyen-âge


Les dogmes augustiniens dominèrent la sombre époque du haut Moyen-âge. Ils étaient fondés sur une conception littérale du péché originel, assimilé au péché de chair et tendant à la misogynie. La vie de l'homme dépendait de la volonté de Dieu. Son salut, obtenu par la seule grâce divine et par le sacrifice de Jésus crucifié, exigeait la pénitence et la soumission en ne laissant aucune marge au libre arbitre. Du XIe au XIIe siècle des traductions d'œuvres de l'antiquité classique et des contributions de savants du monde islamique apparurent en Europe. Les connaissances des lettrés s'étendirent. La période centrale du Moyen-âge était une époque prospère; la population augmenta et les mentalités changèrent. C'était aussi l'époque de la construction des cathédrales. Il y eut une première différence entre le dogmatisme ecclésiastique et les croyances traditionnelles de la société civile. N'est-elle pas visible par la différence entre l'austérité sombre et dogmatique des vitraux et statuaire religieux à l'intérieur des cathédrales et la profusion de gargouilles et de symboles alchimiques, astrologiques et autres qui décorent les piliers et façades, à l'extérieur laissés à la libre inspiration des corporations d'architectes et artisans? L'effort de l'Eglise de concilier les aspirations du peuple et le pouvoir du riche clergé se manifesta d'abord dans la fondation des ordres mendiants, à l'exemple de François d'Assise.


Réforme des ordres religieux: franciscains et dominicains


François d'Assise (1181–1226), dont le père était un riche drapier, eut une jeunesse dissipée. Une longue maladie fit changer sa vie. A la suite d'une " grâce", il consacra tout son avoir à Dieu le Père (l'Eglise) et fit le vœu de vivre comme les oiseaux, dans la mendicité. Son idéal moral s'étendit à tous les êtres de la création et non seulement aux hommes.


Selon une légende, François est représenté prêchant aux oiseaux



Paul du Breuil compare cette éthique à celle de Zoroastre. Il remarque la similitude du "Cantique des Créatures" de François d'Assise avec les invocations de l'Avesta qu'il cite: "Nous sacrifions à toutes les eaux… Nous sacrifions à toute la terre… à tout le ciel.. à toutes les étoiles, à la lune et au soleil. Nous sacrifions à toute la lumière infinie… à tous les animaux, à ceux qui vivent dans l'eau, à ceux qui vivent sous terre, à ceux qui volent, à ceux qui courent, à ceux qui paissent…" aux âmes des animaux sauvages et aux âmes des animaux domestiques … etc.". François d'Assise est le cas unique dans toute l'histoire des philosophies occidentales, grecques ou chrétiennes, d'extension de l'obligation morale aux animaux. La communauté que François fonda et qui devint l'ordre franciscain, fut victime de son succès. Elle devint une organisation plus intellectuelle et cléricale, ce qui déplut à François qui finit par renoncer à la direction et se retira. La "grâce" de François d'Assise est une prise de conscience de l'interdépendance de tous les êtres, une conception du monde et une éthique que l'on trouve seulement dans le bouddhisme, le jaïnisme et le zoroastrisme. Elle est comparable au logos ou "noûs" grec sans pour autant que le platonisme, qui l'assimile à l'intellect, y attache une obligation morale. La grâce, comme les "révélations" des prophètes, peuvent être considérés, suivant Jung, comme une irruption passagère de l'inconscient collectif dans la conscience individuelle, elle est bouleversante, incitant son destinataire à la communiquer comme une révélation. En effet, le jeune François n'était pas un lettré, il ne pouvait pas avoir connu le zoroastrisme. *Son successeur et biographe désigné par le pape par contre, Bonaventura de Bagnoregio était un savant qui connaissait Platon. Dominique de Guzmán (1221 -1234), né en Espagne, était prédestiné dès l'enfance à l'Eglise. Il étudia la théologie et la philosophie et, à l'âge d'environ 25 ans, il entra comme chanoine au chapitre des chanoines réguliers d'Osma. Il se distingua par sa ferveur et son zèle qui le portèrent cinq ans seulement plus tard à la qualité de sous-prieur. Au retour d'un voyage au Danemark il passa par Rome et Cîteaux puis s'arrêta au Languedoc, résolu à combattre l'hérésie cathare.


Il est représenté avec un chien portant une torche, à cause du jeu de mots :
"Dominicanus" (dominicain) : "Domini canis" (chien du Seigneur)
.



À la même époque, Simon de Montfort, à la tête d'une armée de croisés, extermine les Albigeois par le fer et par le feu (1205-1215). Dominique aurait opéré un grand nombre de conversions par la seule persuasion ; il n'aurait pas pris part à la guerre, ne voulant d'autres armes que la prédication, la prière et les bons exemples. Dominique et son collaborateur Foulques, évêque de Toulouse, se rendirent à Rome en 2016, au IVe concile du Latran : là, avec le pape Innocent III, ils projetèrent l'établissement d'un ordre des Prêcheurs. Une règle inspirée de celle de saint Augustin sera choisie. Ainsi Dominique fonda l'ordre des Prêcheurs devenant ordre des Dominicains. Une controverse existe sur le rôle de Dominique comme Inquisiteur dans le Languedoc, rôle que certains nient, argumentant que Dominique est mort en 1221, et que c'est seulement en 1231 que le titre d'Inquisiteur fut attribué. En réalité, les bases de l'Inquisition furent posées en 1199 déjà par Innocent III et renforcées en 1231 pour combattre les hérésies. L'histoire de la croisade des Albigeois prouve que, si le titre n'existait pas officiellement, la fonction existait bel et bien et que Dominique en était l'exemple. Après lui, l'inquisition dans le Midi contre les cathares fut confiée presque exclusivement à l'ordre des Dominicains.

Conflit entre Papauté et Saint-Empire romain-germanique: guelfes et gibelins


Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250) favorisa beaucoup l'ouverture des lettrés vers les autres cultures et les nouvelles connaissances. Eduqué librement à Palerme, au contact de musulmans, grecs et juifs, il parlait 6 langues. Devenu empereur, il favorisa l'acquisition de manuscrits de provenance byzantine et islamique, et créa des académies, dont l'université de médecine de Salerne, anticipant ainsi l'éclosion culturelle de la Renaissance italienne. Parce qu'il avait réuni le royaume de Sicile au Saint-Empire romain germanique, encerclant ainsi le petit état pontifical, il s'attira la haine du pape Grégoire IX. Ces circonstances ravivaient la vieille lutte entre les gibelins partisans du pape, et les guelfes, partisans de l'Empire? Frédéric suscita la colère du pape et fut excommunié et traité d'Antéchrist. Il avait en effet promis de partir en croisade, mais il différa son départ et obtint pacifiquement Jérusalem, en négociant directement avec le sultan Al Kamil d'Egypte, au lieu de la conquérir par le fer et le sang comme le voulait le pape. La vindicte papale poursuivie par Innocent IV après la mort de Frédéric alla jusqu'à l'exécution de tous ses descendants directs, y compris femmes et enfants, afin d'éradiquer la généalogie des Hohenstauffen. Son excommunication ne fut jamais levée. C'est dans ce contexte de nouvelles ouvertures d'esprit et de vieilles luttes des pouvoirs qu'il faut comprendre l'élaboration de nouvelles thèses théologiques et philosophiques, cherchant à concilier la spiritualité traditionnelle d'Augustin avec la rationalité classique grecque redécouverte.

Réformes théologiques et philosophiques: aristotéliciens et platoniciens.


Thomas d'Aquin (1225 -1274) est un théologien dominicain et aristotélicien célèbre pour son œuvre théologique qui deviendra la base philosophique des enseignements de l'Eglise, la scolastique, connue sous le nom de thomisme. Qualifié du titre de « Docteur angélique ». Il a été canonisé le 18 juillet 1323, puis proclamé docteur de l'Église en 1567, patron des universités, écoles et académies catholiques en 1880. Vatican II demande qu'on prenne Thomas d'Aquin comme maître dans la formation des prêtres. Originaire de l'Italie du sud, il fut éduqué chez les bénédictins au Mont Cassin. puis à Naples dans une académie fondée par Frédéric II, où il découvrit Aristote à travers Averroès. Attiré par les frères prêcheurs, il décida d'entrer dans l'ordre des dominicains. Il devint ensuite étudiant à Paris de 1245 à 1248. Puis il suivit son maître Albert le Grand (dominicain commentateur d'Aristote) à Cologne jusqu'en 1252. En 1256, il fut nommé Maître-Régent (docteur en Écriture sainte) avec Bonaventure de Bagnorea. Il enseigna ensuite à Paris puis en Italie et intervint dans différentes querelles théologiques. Thomas chercha à concilier l'esprit d'Augustin avec la raison d'Aristote. Sa philosophie, qui deviendra celle de l'Eglise catholique, est fondée sur une ontologie et une logique rigoureuse.





L'ontologie d'Aristote affirme l'être comme principe de l'univers. Pour le théologien Thomas, cet être réside en Dieu. Mais dans le monde manifesté, l'être n'est pas continu et immobile comme l'imaginait Parménide. Le changement est expliqué dans le thomisme par des couples de principes permanents et de principes du changement: existence et essence, substance et accident, matière et forme. On peut y voir une influence de Platon, mais c'est en réalité tout différent de la complémentarité ou alternance d'états contraires du platonisme. L'affirmation de l'être sous toutes ses formes, divines et physiques, implique nécessairement le principe d'identité selon lequel "Une chose est ce qu'elle est.". Il en résultent deux autres principes:

- le principe de non-contradiction: "ce qui est ne peut pas en même temps ne pas être",

- le principe du tiers exclu: "il y a être, ou non-être, pas de demi-être".

Ces principes de contradiction exclue et de tiers exclu sont les fondements des syllogismes d'Aristote. Ils sont la base de la logique formelle et méthodologie thomiste. Bonaventure de Bagnoregio (1218-1274) est un théologien franciscain et néoplatonicien. Archevêque, cardinal, "Docteur séraphique" de l'Église et ministre général des franciscains, il est canonisé en 1482, et reste connu sous le nom de saint Bonaventure. Bonaventure est né à Bagnoregio, en Italie centrale. Il fut envoyé par son père à la Sorbonne pour étudier l'art. Déjà influencé par les frères mendiants de sa région natale, il décida à Paris de rejoindre l'ordre des franciscains. Il étudia et enseigna à Paris. En 1256 il obtint le titre de Docteur en même temps que Thomas d'Aquin. La même année il fut nommé ministre général de l'ordre des franciscains et arbitra une querelle entre spirituels et conventuels. Il prit une part active à l'unification de l'Eglise lors de conclaves et conciles. Il mourut au deuxième concile de Lyon en 1274, pendant la session, alors que Thomas d'Aquin mourut pendant le voyage en se rendant à ce même concile.





La théologie de Bonaventure est essentiellement fondée sur la trinité dont la conception est nettement influencée par la trilogie néoplatonicienne des hypostases. Elle unit la spiritualité à la raison mais de manière différente de celle de Thomas.
La philosophie de Bonaventure cherche le Bien dans l'Unité et l'amour plutôt que dans la "vérité" comme Thomas. Elle est fondée essentiellement sur le principe de la "coïncidence des opposés ou unité des contraires, sous différentes formes. La trinité elle-même, à la fois une et trois, suppose la coïncidence des opposés. A partir de l'unité trine de Dieu émanent les coïncidences d'opposés du monde manifesté: fini et infini, minimum et maximum, microcosme et macrocosme, bien et mal, beau et laid. La trinité chez Bonaventure prend différents aspects car elle ne reste pas métaphysique mais, par "émanation", elle fait partie du monde. Elle se présente comme une hiérarchie comparable à celle de l'allégorie de la caverne de Platon et des trois hypostases de Plotin reliées par émanation.
Selon Ken Wilber, Bonaventure enseignait les trois yeux de la connaissance: l'œil de chair (sensation), l'oeil de raison (pensée) et l'œil de l'esprit (vision mystique). Je n'ai pas trouvé sa source. Il s'agissait sans doute d'un prêche. C'est plus que probable car les articles théologiques trouvés sur internet désignent la même trilogie hiérarchique sous des termes théologiques abstraits. (lien 1 et lien 2) Ainsi, la relation trine entre Dieu et le monde est une triple relation causale : efficiente, exemplaire et finale. La cause efficiente appartient au monde physique, la cause exemplaire est celle des idées ou principes éternels de Platon, la cause finale est l'Unité dans l'Être-Dieu. L'exemplarisme signifie que chaque manifestation de la nature est un reflet ou symbole d'une réalité métaphysique.

Dans la conception cosmologique et philosophique, la hiérarchie et l'exemplarisme impliquent une logique d'analogie: toutes les manifestations de la nature, tous les êtres vivants sont des exemples ou symboles de l'organisation trine divine, conformément à la vision de François d'Assise. Cette logique est semblable à celle des holographies et homothéties fractales modernes Dans la conception théologique de Bonaventure, la cause exemplaire est le médium ou tiers inclus entre Dieu et le monde physique. Elle est représentée par le Christ en tant que logos ou Verbe. D'ailleurs il ne voit pas l'émanation et la hiérarchie trine comme un sens unique mais comme un cercle avec retour à la source. A l'Exitus coïncide un Reditus, à l'alpha un oméga, conformément à la logique de la coïncidence des opposés. (ou comme l'expiration et inspiration dans le prâna du yoga)


Postérité


La philosophie et théologie néoplatonicienne de Bonaventure fut contestée et éclipsée dès le début par celle de Thomas d'Aquin, dont la logique plus empirique et compréhensible convenait mieux aux prétentions de l'Eglise à la Vérité unique justifiant sa prétention de souveraineté absolue et son inquisition. Dans les milieux plus cultivés, le néoplatonisme resurgira cependant dès le début de la Renaissance. Dans une audience générale de mars 2010, Bénédict XI mit en parallèle Thomas et Bonaventure, soulignant avec raison leurs complémentarités et leurs différences. Ce qu'il ne dit pas, c'est que leurs logiques respectives sont valables et applicables à des niveaux différents de la réalité et de la connaissance. En préférant Aristote et en négligeant Bonaventure, l'Eglise a préféré le niveau matériel et la dualité matière -esprit au niveau idéal, symbolique et et au tiers inclus de la trinité spirituelle. Les conséquences ont étét l'abandon par l'Eglise de sa mission spirituelle et l'ouverture de la porte au positivisme matérialiste. Les conséquences pour l'Eglise et la culture occidentale en général sont catastrophiques.


VIII - Le néoplatonisme de la Renaissance



Le dernier théologien platonicien du Moyen-âge et premier scientifique de la Renaissance

Nicolas de Cues (1401 – 1464), en latin Nicolaus Cusanus, est un penseur allemand de la fin du Moyen-Age. Il était théologien, cardinal et évêque, avant de devenir vicaire temporel et ami du pape Pie II. Mais il était aussi un philosophe néoplatonicien, mathématicien et astronome dont les conceptions annonçaient les cosmologies de Copernic et Galilée Sa pensée était guidée par la logique de "coïncidence des opposés", qui lui est apparue comme une révélation, mais dont il avait sans doute connu le principe par l'étude des néoplatoniciens. Pour lui c'était une nouvelle méthode. Elle lui permit de résoudre quantité de problèmes, dans divers domaines. En théologie la coïncidence des opposés conduit par synthèse à l'Unité divine où la raison humaine ne peut plus faire aucune distinction. Dans la docte ignorance il explique que Dieu est l'opposition des opposés: Il préexiste à toutes les oppositions qui sont seulement dans les choses créées. Il rejoint la conception de transcendance absolue, du Un de Plotin, mais par une critique des limites de la connaissance humaine. En astronomie et en géométrie, abordées d'un point de vue purement métaphysique, il conçut l'univers infini, mais dans le sens "indéfini", de limites inatteignables. Entre la connaissance humaine et la vérité, on trouve le même rapport qui existe entre les polygones inscrits et circonscrits avec la circonférence : même si l’on multipliait à l’infini les côtés du polygone, ils s’approcheraient indéfiniment de la circonférence sans jamais s’identifier avec elle. Selon la tradition pythagoricienne, il admettait ainsi que dans l'univers infini, le centre est partout et la limite nulle part. En ontologie, développée dans De coniecturis, il présenta l'architectonique néoplatonicienne en quatre niveaux, suivant la tetractys pythagoricienne de Proclus. Elle comprend: 1) L'Unité originelle de Dieu, 2) l'unité de l'intellect , 3) l'unité de l'âme et 4) l'unité du corps physique. Aux trois hypostases et émanations métaphysiques de Plotin s'ajoute donc la manifestation physique comme quatrième forme d'unité. La métaphysique de Nicolas de Cues s'appuie sur les principes néoplatoniciens et pythagoriciens. Mais le Cusain cherchait surtout à concilier la tradition de l'Eglise et du Moyen-âge avec la nouveauté, l'aristotélisme avec le platonisme, par la coïncidence des opposés. Il se situe dans la transition du Moyen-âge à la Renaissance.


La Renaissance florentine



La chute de Constantinople en 1453 est la date qui marque le début de la Renaissance. Déjà pendant les décennies qui précédèrent cette chute prévisible, des byzantin apportèrent en Occident des manuscrits d'auteurs grecs, notamment à Venise et à Florence. C'est ainsi qu'à l'occasion du concile de Florence de 1439, Gémiste Pléthon apporta le platonisme à Florence. Gémiste Pléthon (~1360 - 1452) était membre laïc de la délégation byzantine. C'était un penseur hors du commun, même dans le milieu byzantin. Il était formé par l'école platonicienne de Constantinople. Au cours d'un voyage aux confins de l'empire ottoman, il rencontra dans ce milieu cosmopolite des chrétiens, juifs et musulmans. Il y fit connaissance aussi des philosophes proches du soufisme, héritiers des anciens Perses et restaurateur de la doctrine de Zoroastre. Revenant à Constantinople, ses interprétations de Platon firent scandale. Il dut s'exiler à Mistra, dans le Péloponnèse, centre intellectuel important où il devint professeur. Il enseigna la philosophie, l’astronomie, l’histoire et la géographie tout en écrivant sur ces sujets et en compilant des résumés de nombreux auteurs classiques. Il considérait Constantinople moins comme successeur de l’empire romain que comme héritier de la culture et de la civilisation grecque ou hellène. C'est à Mistra qu’il développa le concept d’une filiation entre les Byzantins et les Grecs de l’Antiquité. Concernant la théologie, son ouvrage le plus important, le traité des lois, est tenu pour secret, confidentiel par prudence et réservé à son entourage le plus proche. Il y enseigne la théologie selon Zoroastre, et présente les bases de sa réforme en reprenant la méthode des études platoniciennes dans la tradition initiatique. Pléthon va renverser totalement la théologie historique des chrétiens et revient à l'hellénisme de Platon, et au-delà de lui, à Zoroastre. Il est non seulement opposé au christianisme mais aux monothéismes en général. Mais au lieu de se rallier au monisme transcendant d'Ahura Mazda de Zoroastre, il revient à un polythéisme helléniste, inspiré des Amesha Spenta, les principes immortels bénéfiques du zoroastrisme. Il est résolument optimiste, il refuse l'apophatisme de Plotin. Pour lui, Dieu est reconnaissable dans tout ce qui est bénéfique.

A l'encontre des prétentions d'historiens juifs, dont Flavius Josèphe, pour qui Platon doit tout à Moïse, Pléthon dit dans le Traité des Lois, que Zoroastre est « le plus ancien des législateurs et des sages dont nous ayons mémoire », qu’il a été « pour les Mèdes et les Perses et la plupart des autres anciens de l’Asie l’interprète le plus illustre des choses divines et du plus grand nombre des autres grandes questions. » (lien) Dans le De Differentiis ou "En quoi Aristote se différencie de Platon", Pléthon soutient Platon. Pour lui, il ne s’agit pas de concilier les religions entre elles, ni Aristote et Platon. Pléthon ne vise pas seulement la christianisation d’Aristote dans le thomisme, mais Aristote lui-même, plus précisément sa dissidence par rapport à Platon. Il lui reproche d’ignorer le dieu créateur, et de ne penser l’Être qu’en logicien. Les polémiques entretenues entre théologiens monothéistes, orthodoxes ou hérétiques sur la base du principe de non-contradiction d'Aristote, sont autant de « sophismes ». L’échec du concile de Florence de réunir les églises de Rome et de Constantinople est en effet imputé en partie à la méthode utilisée, le syllogisme aristotélicien, qui n’aboutit qu’à des distinctions oratoires stériles et à la division. Les conférences que Pléthon donnait à Florence fascinèrent les intellectuels et parmi eux le mécène Cosme de Médicis qui fonda une académie platoniste. La redécouverte à Florence du platonisme, était accompagnée ailleurs d’une victoire progressive de l’aristotélisme (bien que l’on cherchât en général la concordance entre les philosophes). En revanche, la prise de Constantinople en 1453, et le patronage des médicéens ont favorisé la transmission d’une tradition de pensée liant l'hellénisme classique à des sagesses plus archaïques, comme celle d’Hermès trismégiste ou de Zoroastre.

Parmi les nombreux artistes et intellectuels de la cour des Médicis, les représentants du néoplatonisme florentin les plus connus sont Marsile Ficin, et Pic de la Mirandole. Marsile Ficin était un connaisseur et traducteur et interprète incomparable de la pensée grecque, non seulement de Platon Plotin et de leurs successeurs mais aussi d'Hermès trismégiste. Pic de la Mirandole, grand érudit humaniste, plus connu pour sa vie aussi romanesque que rocambolesque que pour son œuvre volumineuse, construisit sa propre philosophie syncrétique incorporant au platonisme les sagesses et mystères de Zoroastre, des chaldéens, de l'hermétisme, de la cabbale et du talmud. Son œuvre fut interdite par le pape et l'obligea à l'exil en France. Rappelé par Laurent de Médicis, son protecteur, il rejoignit et se réconcilia avec Savonarole qu'il connaissait depuis sa jeunesse à Ferrare, et qui devint le fossoyeur de la Renaissance.


Le dernier philosophe platonicien de la Renaissance et premier scientifique moderne


Giordano Bruno (1548 – 1600) est le dernier grand platonicien, à la fois dernier génie universel de la Renaissance et anticipateur de cosmologies modernes et postmodernes. La portée prémonitrice de sa pensée reste encore très mal comprise. Il ne se situe pas dans le cadre de la Renaissance florentine mais dans la succession de Nicolas de Cues dont il a repris la cosmologie de l'infini. Né à Nola, près de Naples, il reçut une éducation humaniste et apprit à l'Université de Naples les techniques de mémoire, la mnémotechnie de Raymond de Lulle qui devint une de ses disciplines d'excellence. Il y connut aussi les débats entre platoniciens et aristotéliciens. Il entra ensuite chez les frères prêcheurs du prestigieux couvent San Domenico Maggiore. Ordonné prêtre en 1573, il devint lecteur en théologie en1573. Mais sa culture éclectique et ses intérêts pour Erasme et l'hermétisme s'accommodaient mal avec la rigueur du thomisme. Accusé de lire des livres interdits, il abandonna le froc dominicain et s'enfuit en 1576. Il mena ensuite une vie d'errances à travers l'Europe en enseignant et écrivant. Après la Lombardie, la Genève calviniste et la Toulouse catholique agitée par la Réforme, il eut cinq ans de paix comme lecteur au Collège de France sous Henri III qui admirait sa mémoire. Puis il partit en Angleterre où il fut mal reçu. Provocateur et méprisant pour ses contradicteurs, il écrivit alors ses livres les plus révolutionnaires et audacieux. Devenu indésirable en Angleterre, il retourna à Paris. Mais Henri III ne put plus se permettre de le protéger et il s'exila en Allemagne, dans différentes villes. Après avoir été excommunié par les catholiques, les calvinistes de Genève, il fut excommunié aussi par les luthériens allemands, toujours en raison de son hostilité aux dogmes bibliques et à Aristote. Après une dernière expulsion de Francfort et des périples à Prague et à Zurich, désireux de retourner en Italie, il accepta une invitation à Venise. Mais il finit par y être dénoncé à l'inquisition et extradé à Rome. Après un procès de 7 ans, il fut condamné et supplicié au bûcher, nu et bâillonné, devant une foule de pèlerins. Ce que les biographes de Giordano Bruno mettent en lumière, ce sont d'une part ses polémiques virulentes contre l'Eglise et la scolastiques et d'autre part ses thèses cosmologiques d'avant-garde. On commente moins ses critiques de la logique aristotélicienne à notre époque dominée par les sciences empiriques. Celles-ci ont en effet repris la méthodologie et la logique formelle fondée sur les principes aristotéliciens d'identité, de contradiction exclue et de tiers exclu. Ce qui n'a pas encore été compris, c'est que la philosophie éclectique de Bruno est fondée sur des principes premiers universels qui ne se limitent à aucune idéologie particulière. Sans se réclamer spécifiquement de Platon, sa philosophie comprend dès lors, et tout naturellement, ce que le platonisme a d'universel. Mais alors que les philosophies néoplatoniciennes tendaient vers l'Un et le mysticisme du Bien suprême, Giordano Bruno fait des principes universels les bases pour la compréhension de l'unité du monde créé. C'est d'ailleurs cette intention mal comprise qui lui valut le reproche d'hérésie panthéiste.On ne répétera donc pas ici ce que les biographies traitent abondamment. Il s'agit de mettre en lumière ce par quoi Bruno précise et dépasse les principes universels platoniciens, jetant la base d'une cosmologie qu'on appellerait aujourd'hui systémique ou holistique. Les oeuvres de Giordano Bruno sont nombreuses. On peut trouver l'essentiel de sa cosmologie dans De triplici minimo et mensura qui devait être un grand traité systématique. Mais en raison de sa fuite de Francfort, l'oeuvre resta inachevée. Les principes de base de sa philosophie y sont pourtant bien exposés. Ce sont les développements détaillés des conséquences qui restèrent inachevés. En raison de la complexité de son contenu autant que de son style, le traité latin est difficile à comprendre et reste non traduit.

(Version latine téléchargeable en pdf dans BIBLIOTHECA BRUNIANA ELECTRONICA, Vol I. iii, les citations suivantes sont tirées de la traduction de l'auteur: lien)


La trilogie cosmique


Au début du premier chapitre du premier livre, Giordano Bruno résume en trois paragraphes la trilogie néoplatonicienne: Dieu, la nature et la raison, correspondant en d'autres termes aux trois hypostases de Plotin: le Un, l'intellect et l'âme.

L'intelligence au-dessus de tout c'est Dieu. L'intelligence sise dans toute chose, c'est la nature. L'intelligence qui pénètre tout, c'est la raison. Dieu prescrit et ordonne. La nature obéit et exécute. La raison contemple et examine. Dieu est l'unique, la monade, source de tous les nombres, simplicité de toute grandeur et substance de tout composé, excellence au-dessus de tout, mouvement indénombrable, immesurable. La nature est nombre dénombrable, grandeur mesurable, mouvement percevable. La raison est ce qui dénombre le nombre, qui mesure la grandeur, qui perçoit le mouvement. Dieu influence la raison par l'intermédiaire de la nature. La raison est élevée vers Dieu par la nature. Dieu est amour, efficience, clarté, lumière. La nature est aimable, objet, feu et ardeur. La raison est aimante, sujet en quelque sorte car embrasé par la nature et illuminé par Dieu.
Le sens est un œil dans la prison des ténèbres, apercevant la surface et les couleurs des choses voilées par des grilles et des trous. La raison voit la lumière venant du soleil comme reflétée par une fenêtre, vers le soleil, de la même manière qu'elle est réfléchie par le corps de la lune. L'oeil de l'esprit voit ouvertement partout comme sur un observatoire haut placé, au-dessus de toute particularité, perturbation et confusion de l'univers dues à la distinction des phénomènes, il contemple le soleil brillant lui-même.

Premier paragraphe: Dieu est le Un, principe et monade. La nature est présentée comme des possibles, comme les Idées ou Formes de Platon et les nombres de Pythagore. La nature intelligente n'est pas ce qui est perceptible par les sens mais ce qui est intelligible par la raison, ce sont les lois de la nature. Pour Bruno, les sens sont trompeurs car leur perception dépend du moment et du point de vue.

Deuxième paragraphe: Bruno précise l'unité dans la relation hiérarchique par la coïncidence des opposés. Comme chez Nicolas de Cusa, la raison est le tiers inclus entre le Principe premier et la nature créée. L'ordre qui émane du Principe non manifesté vers la nature manifestée, retourne de la nature au Principe, par l'intermédiaire de la raison (le Logos des Grecs ou l'Homme, Verbe incarné).

Troisième paragraphe: Les niveaux de la connaissance sont décits de manière symbolique, comme dans l'allégorie de la caverne de Platon, les hypostases de Plotin ou les trois yeux de la connaissance de Bonaventure. Il serait vain de chercher une transmission d'un savoir à la manière des historiens et de remonter jusqu'à Zoroastre. La trilogie est universelle. Elle existe dans toutes les sagesses antiques: le Samkhya, le taoïsme, l'hermétisme, le druidisme celte ou le chamanisme nordique ou amérindien.

La coïncidence des opposés, principe d'inséparabilité cosmologique.



Dans d'autres chapitres, il précise et généralise le principe logique de coïncidence des opposés qui opère l'unité cosmique. Rien de ce qui existe ne diffère au point qu'il ne coïncide pas selon quelque raison fondamentale avec ce dont il diffère ou auquel il est contraire; … …C'est pourquoi il est clair même pour le philosophant ordinaire que tous les contraires résident dans un même genre en raison d'une matière commune de l'un et de l'autre….Mais de cela nous traitons plus amplement dans le livre "De principio et uno" où nous avons démontré expressément la coïncidence de tous les opposés et rétabli le principe le meilleur d'une philosophie d'autrefois défunte et seulement à redécouvrir. Par la simple réflexion métaphysique, Bruno postule ce que la physique a redécouvert par l'inséparabilité quantique.


La monade, origine du monde intelligible.


Avec sa théorie de la monade, Giordano Bruno dépasse le néoplatonisme. Il se réfère aux philosophes grecs Leucippe et Démocrite et à leur conception de l'indivisible, de l'atome. Mais sa conception de la monade indivisible n'est pas physique et matérielle comme celle des Grecs. Elle reste fondamentalement métaphysique. Le minimum est à la fois l'origine nécessaire de toute mesure d'espace (le point), de temps (l'instant) et de corps (atome). Mais il est aussi cause matérielle, efficiente et formelle. De la lumière de vérité d'un seul surgit la lumière de vérité du multiple, de même d'une seule absurdité de nombreuses autres s'ensuivent. Une matière, une forme, un efficient. Dans toute série, échelle, analogie, la multitude procède à partir d'un, consiste en un et se réfère à un; ce premier sous-jacent est à considérer comme premier modèle et premier agent.…. C'est pourquoi l'immense n'est rien que le centre partout; l'éternité n'est rien que l'instant présent, qui est le un et le permanent des choses éternelles, l'un et l'autre étant impliqué dans une succession et quelque réciprocité des immuables; immense est le corps atome, immense est le plan point. Immense est l'espace réceptacle du point et de l'atome. Ainsi la monade est à l'origine de tout, de l'immense, qui procède par conséquent des propriétés ternaires de la monade. Par la logique de coïncidence des opposés, la monade est à la fois minimum et maximum, point central et cercle périphérique. La relation entre le minimum et le maximum est une relation analogique. Bruno anticipe les relations d'homologie systémique ou d'homothéties fractales, redécouvertes au vingtième siècle mais qui étaient une évidence dans toute culture antique.

L'œuvre inachevée de Giordano Bruno reste mal connue, peu traduite et souvent mal interprétée. Seuls ses livres polémiques ont connu du succès et ont été traduits. Ses thèses métaphysiques restent à être explorées par des philosophes scientifiques plutôt que par des historiens. Par le raisonnement épistémologique et la théorie des monades, Giordano Bruno a anticipé l'inséparabilité quantique et le quantum de Planck. Beaucoup de questions quant à l'application de sa conception de la monade aux sciences théoriques et à la cosmologie doivent encore être éclaircies.



Conclusion: l'évolution de la civilisation occidentale



En mettant fin à la vie et à l'œuvre de Giordano Bruno, l'Eglise a mis fin aussi au néoplatonisme. Après le supplice de Bruno. Galilée a préféré se rétracter et Descartes n'osait guère exprimer publiquement ses idées proches des platoniciens. Les penseurs positivistes du "siècle des lumières", héritiers de la logique aristotélicienne, ont interprété le "je pense donc je suis" selon le principe d'exclusion des contraires, dans le sens de la division entre l'esprit et la matière. Ils ne l'ont pas compris dans le sens de l'unité par coïncidence des contraires. Ils ont éconduit la culture vers le matérialisme Mais l'histoire n'est pas finie. L'organisation de la nature, son unité et l'interdépendance de tous les êtres, minéraux, végétaux et animaux, reconnus par les sages antiques, auront leur revanche. Giordano lui-même commenta sa condamnation devant ses juges: « Vous éprouvez sans doute plus de crainte à rendre cette sentence que moi à la recevoir. » En appliquant la logique aristotélicienne à ses dogmes et à sa prétention d'infaillibilité, l'Eglise catholique a failli à sa mission spirituelle. Le protestantisme, selon la même logique, s'est divisé en sectes radicalisées par l'interprétation littérale de la bible. La civilisation occidentale judéo-chrétienne, dégénérée en idéologies matérialistes, anthropocentriques et égocentriques est en déclin. L'Eglise catholique est moribonde. Elle a perdu toute crédibilité aux yeux des gens instruits et ne peut s'appuyer que sur la foi des simples d'esprit à qui elle promet le royaume des cieux.

Les sciences matérialistes par contre, qui ont adopté la méthode aristotélicienne ont beaucoup progressé et apporté dans le domaine empirique et matériel. Mais elles ont divisé les connaissances en spécialités innombrables. Quant aux sciences théoriques, elles se heurtent, malgré les mathématiques et en partie à cause d'elles, à des paradoxes incontournables et des impasses. Il n'est pas étonnant, dès lors, que les gens, déçus par l'Eglise autant que par le matérialisme, tout imprégnés qu'ils restent de logique de non-contradiction, cherchent "La Vérité" en se tournant par réaction vers des idéologies mystiques refusant toute logique, que ce soient les spiritualités relativistes du new age ou les fanatismes absolutistes des intégrismes monothéistes. Par la logique de coïncidence des opposés et par la monade, origine de l'organisation trinitaire de l'Univers, Giordano Bruno offre une issue aux impasses théologiques et matérialistes auxquelles a conduit l'application exclusive et unilatérale de la logique aristotélicienne, qui ignore les niveaux de la connaissance et de la logique.

La rationalité de Bruno réconcilie l'Unité transcendante et la pluralité manifeste, l'esprit et la matière, la Tradition et la Science.

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