48 - Qui est le Crocodile ? Lucifer ou Satan ?




La première édition du « Crocodile » de Louis-Claude de Saint-Martin parut en 1799, an VII de la République Française, sans nom d’auteur sauf cette annotation « Œuvre posthume d’un amateur de choses cachées ». La seconde édition de 1962 fut préfacée par Robert Amadou et analysée par Simone Rihouët-Coroze, ainsi que la troisième, identique, de 1979, aux éditions Triades. Cette œuvre, par trop méconnue et bien souvent marginalisée par les exégètes de Saint-Martin, Serge Caillet nous en rappelait le mois dernier dans son article « La leçon du Crocodile » les lignes forces, nous oblige, aujourd’hui, dans cette entrée fracassante dans ce XXIe siècle où les puissances antagonistes non seulement sourdent mais aussi s’affrontent, à une relecture de ce texte, qui prend indéniablement un relief tout particulier, tant les éléments analytiques et symboliques s’ils peuvent échapper au vulgum ne saurait distraire l’initié. Nous avons retrouvé au sein de la bibliothèque Arcadia, le numéro spécial que consacra la revue anthroposophique « Triades », basée sur l’enseignement de Rudolf Steiner, à Louis-Claude de Saint-Martin (Tome X – N1, Printemps 1962). Nous avons décidé, dans le cadre de l’hommage que nous entendons apporter tout au long de l’année au Philosophe Inconnu, de présenter à nouveau aux lecteurs de « La Lettre de Thot », cet important article de Simone Rihouët-Coroze, souvent confondu, à tort, avec la présentation que fit la directrice des éditions Triades, à la publication du « Crocodile » dans son édition de 1962. Article éminent qui souligne la justesse d’analyse de Saint-Martin concernant la problématique lucifero-arhimanienne dans la pensée initiatique de son temps, mais que l’on pourrait, poussé par le vent des Annales, assujettir au monde moderne, voire à certains épisodes flagrants de celui-ci. Nous reproduirons donc au fil des mois prochains, sous forme d’articles à suivre, l’analyse prépondérante et plus rééditée depuis 1962, de Simone Rihouët-Coroze. 


Qui est le CROCODILE : Lucifer ou Satan ? 

 

Quelle nature de diable est le Crocodile ? Le livre porte en sous-titre : la guerre du Bien et du Mal. Quelle sorte de « mal » est en cause ? Les lecteurs de cette Revue qui ont suivi nos études sur Lucifer et Ahriman savent quel sens donner à cette question (1). Ils se sont familiarisés avec ces figures qui expriment des puissances bien distinctes l’une de l’autre, par leur origine et leur nature, leur but et leur moyen d’action, au point de former entre elles une polarité. Sans reprendre l’ensemble du problème, et sur la base qui fut posée alors, demandons-nous dans ce cas précis quel « mal » incarne donc l’esprit malfaisant qui a été vu et décrit par Saint-Martin. Lucifer ou Ahriman ? A qui avons-nous affaire ?



Lucifer-le-Démon 

 

A Lucifer ? Ce fils égaré de la Lumière primordiale, dont il a volé une étincelle, ce séducteur qui a insinué le désir dans l’homme originellement innocent, insufflé la passion et provoqué la révolte ? Avant lui, l’homme obéissait à l’ordre divin, comme un ange. Rien ne le portait à s’attacher personnellement à ce qui l’entourait, à s’y précipiter avant l’heure ou à s’y attarder au-delà du temps voulu ; rien ne le poussait non plus à faire du monde sensible sa proie. Avant Lucifer, la beauté de l’univers était l’éclat direct des Etres spirituels qui le composaient. L’homme jouissait-il de cet ordre, de cette beauté ? Pas même ; il y adhérait trop pour cela, incapable de détourner, pour une jouissance particulière, une goutte de cette eau pure. Lucifer fut celui qui lui enseigna à se détacher du courant cosmique : et pour cela il créa le mirage. Dès que l’homme fut mordu par le désir luciférien, il fut déchiré, divisé entre la fidélité à ses dieux légitimes et l’irrésistible attrait pour les illusions personnelles ; les sensations trompeuses lui masquèrent désormais l’expression régulière de la sagesse dans le monde. « Affranchissez-vous des servitudes terrestres et vous serez comme les dieux », lui soufflait Lucifer. L’homme connut les ardeurs fanatiques qui effacent toute raison et consument l’âme jusqu’à la démence. Il succomba à un démon d’orgueil d’autant plus dangereux que sa lumière phosphorescente pouvait le faire prendre pour l’exaltation du génie, la passion du bien, du beau.

Rien de tout cela ne se retrouve dans le caractère du Crocodile. Bien au contraire. Ce monstre fangeux et rampant ne veut pas élever l’homme au-dessus de la matière mais l’y enliser, non pas l’exalter mais le noyer dans une masse qui le dépersonnalise. Ces traits l’identifient à Ahriman-le-ténébreux.


Ahriman-le-Satan 

 

Rudolf Steiner a soulevé l’ombre mythique qui recouvrait depuis l’époque proto-persane cette sombre figure d’Ahriman, l’antagoniste d’Aaoura-Mazdao, la lumière. Une divinité antérieure à la séparation de la lumière et des ténèbres dominait ces deux démiurges. Comme Lucifer s’était emparé à son profit des éthers de chaleur et de lumière, Ahriman s’appropria les forces des éthers inférieurs et sous ses efforts le liquide et le solide atteignirent un point de condensation qui les firent tomber au-dessous du degré prévu par les dieux réguliers. En outre, il y entraînait l’homme et les règnes naturels. Aujourd’hui on peut considérer l’atome comme une condensation de forces ahrimaniennes qui, par conséquent, sont libérées dans le cosmos quand l’atome est désintégré.
Ahriman est actif dans le cosmos partout où de la matière apparaît et il est cause qu’un homme ne voit plus dès lors le fond spirituel des choses, ne prend plus le monde extérieur que pour de la matière ; et cela, non seulement à l’égard de la terre, mais aussi des étoiles, des planètes, des comètes. Ces dernières d’ailleurs, soit dit en passant, exercent dans le cosmos une influence de matérialisation. Ce fut notamment le cas pour la comète de Halley qui apparut en 1759 (Saint-Martin avait alors 16 ans et ne put manquer d’en être frappé). De cette comète, Rudolf Steiner disait que son influence s’exprima particulièrement par une poussée des esprits vers le matérialisme, le refus des conceptions spiritualistes, et « la forme de rationalisme qui se fit jour tout spécialement chez les Encyclopédistes français. » (2) Ahriman ne cherche pas comme Lucifer à se faire l’égal des dieux ; il n’a nulle nostalgie de ce paradis perdu ; tandis que Lucifer, lui, ne peut l’oublier, et il tente d’y substituer des paradis artificiels. Le Ténébreux s’efforce plutôt de se former un monde à lui et dans lequel il puisse enfermer cette effigie des dieux qu’est l’homme. Asservir l’homme, lui arracher son secret, tout ce qui rappelle son origine divine, et pour cela vider les têtes visitées par l’Idée, là est son dessein.

« Si l’on se rappelle la division de l’homme triparti en tête, tronc, membres, il faut dire d’Ahriman qu’il est entièrement « tête », ce qui fait de lui l’instrument de la cérébralité accomplie, et de la ruse... » (3). Et dire que le Crocodile s’en doutait déjà : « Je me suis réservé l’usage du cerveau. » (p. 64) – (à suivre).

Simone Rihouët-Coroze – Triades N°1, Printemps 1962.

(1) Triades, VIIIe année ; La Lumière de l’Ombre – Le Sang et les Os - Un signe d’équilibre : le Caducée - Le Christ entre Lucifer et Ahriman - etc.
(2) R. St. « Manifestation du karma » - 1e conférence, in fine - « l’impulsion du Christ et la conscience du moi »
(3) R. St. « Gesunder Blick fuer heute », Mss. Privé.


Lucifer préparant les voies d’Ahriman 

 

Mais, pour parvenir à ses fins, il lui a fallu attendre que le cerveau ait préalablement été coupé des liens avec la Sagesse divine. Et c’est à quoi Lucifer s’est employé. Il a poussé l’homme à capter en lui les idées, à s’en attribuer l’origine, lui a suggéré d’en user avec elles à sa guise et même de les « dénaturer », elles, les Idées qui avaient été primitivement en lui l’affleurement de la sagesse cosmique. L’Intelligence divine descendue sur la terre s’est morcelée dans les entendements individuels, perdant par là le contact non seulement avec son origine propre mais avec l’origine de toutes les choses qu’elle reflète. Le monde n’est plus apparu aux hommes comme les faits et gestes d’entités spirituelles vivant par exemple dans les éléments. Nous avons perdu cette faculté de voir l’esprit dans les choses, et, dans la Nature, une divinité pleine de secrets et de bienfaits. « Encore dans le haut moyen-âge, dit Rudolf Steiner, la Déesse Nature est apparue à certains hommes. » C’était la métamorphose de Perséphone, cette divinité grecque qui au cours de l’année visitait toutes les sphères où s’élabore le cycle végétal, depuis les racines et les graines jusqu’aux floraisons qui s’offrent au soleil. Parvenir à la connaissance était alors s’unir à ce grand Être, participer à sa vie dont toute substance terrestre était l’expression, en avoir la vision. Voir et savoir se confondait en un même acte. Un autre mode de connaissance se fraye la voie tout au long du Moyen Age ; le tournant du XIVe au XVe siècle est le moment où l’intellectualisme individuel apparaît comme l’acquisition des temps modernes. En même temps se sont fermés les « hauts-lieux de la connaissance qui avaient pris la suite des mystères antiques ». Les Arts libéraux, qui avaient leurs Archives dans les arcanes de la Déesse Nature, devinrent des allégories, puis des abstractions. C’est alors que les sciences naturelles les remplacèrent. Elles apportaient des certitudes ; elles les tiraient des preuves matérielles, des instruments de contrôle, des critères de poids, de mesure et de nombre vérifiables. Autrement dit, elles ôtèrent leurs Archives à la Déesse Nature, encore détentrice du mystère de la vie, pour les confier à l’esprit d’Ahriman.

Lucifer, ayant détaché la pensée de son origine cosmique pour en faire son bien propre, avait travaillé pour Ahriman ; celui-ci n’eut qu’à matérialiser la pensée, préalablement vidée de sa réalité spirituelle. Pour avoir attendu que les temps de son intervention soient mûrs, Ahriman gagnait sur les deux tableaux : celui de la pensée abstraite et celui de la science matérialiste. Il rendait les perceptions obscures et la matière opaque.

« L’un des faits qui révèle le plus clairement l’influence d’Ahriman, c’est la croyance que la conception mécaniste et mathématique de l’univers à laquelle on est arrivé à la suite des travaux de Galilée, Copernic et leurs successeurs, peut vraiment permettre de comprendre ce qui se passe dans le cosmos. La science spirituelle d’orientation anthroposophique demande, elle, qu’on ne cherche pas seulement dans le cosmos les phénomènes mécaniques et mathématiques — ce qui pousse à se représenter l’univers comme une grande machine, — mais qu’on y cherche avant tout des phénomènes d’esprit et d’âme. Ce serait obéir aux directives d’Ahriman que de se borner au calcul des mouvements des astres, à l’astrophysique, bien que l’humanité puisse être légitimement fière des résultats obtenus en ce domaine. Mais il serait fâcheux de ne pas opposer aux conceptions mécanistes de l’univers les connaissances qu’on peut avoir sur les actions psychiques et spirituelles de nature cosmique. Ce serait précisément faire tout ce qu’il faut pour préparer au mieux la prochaine incarnation terrestre d’Ahriman. Celui-ci, pourrait-on dire, chercher à maintenir les hommes dans une léthargie telle qu’ils ne puissent concevoir que l’aspect mathématique de l’astronomie. C’est pour cela qu’il inspire tant qu’il peut aux hommes cette répugnance dont ils font preuve pour admettre la présence d’esprit et d’âme dans le cosmos » (1).

La présence d’esprit et d’âme dans le cosmos ! Le Démon luciférien, lui, n’avait pas empêché les hommes de la ressentir. Toutefois, il y avait mêlé un élément subjectif qui avait retiré finalement toute solidité à la pensée. On était arrivé à douter quelles idées aient une réalité objective. Le désir personnel introduit par Lucifer dans la pensée, rendait celle-ci suspecte en tant qu’instrument de connaissance. Alors était intervenu Ahriman. Il s’était réservé de longue date pour cette heure du doute. Son intervention apportait à l’esprit inquiet de l’homme la foi dans une nouvelle croyance : la réalité de la matière. Mais pour lui faire accomplir une aussi lourde chute, il avait fallu préalablement ramener l’intelligence humaine au niveau de la matière, pour qu’elle ne cherche pas à comprendre autre chose, ne puisse même plus le concevoir. (à suivre)

Simone Rihouët-Coroze – Triades N1, Printemps 1962.

(1) Incarnation de Lucifer et d’Ahriman. Mss. privé.


Le Crocodile et son Cours scientifique 

 

Or, c’est bien cette entreprise spécifiquement ahrimanienne qui est le fond de l’intrigue du « Crocodile » et lui-même en fait le récit dans son Cours scientifique, morceau capital du livre, où l’on voit ce génie du mal se livrer aux parisiens avec complaisance. Certes, il faut le lire cum grano salis ; d’ailleurs l’auteur a soin d’avertir 1’ « Ami lecteur » qu’il va être soumis à une épreuve du genre de celle que le Sphinx par ses énigmes posait à Œdipe, sur le chemin de la destinée :
« Ce qu’il (le crocodile) dit là est ou un mensonge ou un grand mystère... » « Si vous êtes instruit dans les sciences profondes de la vérité et dans les vaines sciences des écoles, il vous sera facile... de rectifier ce qu’il dira de faux. » (p. 56)

Nous voilà donc prévenus que le Crocodile, en faisant étalage de son passé (qui n’est autre que l’origine de la matière et la formation de ce qu’on appelait du temps de Saint-Martin le « système du monde »), va laisser échapper des vérités de première grandeur, bien que falsifiées, et que seuls s’y retrouveront ceux qui seront capables de les reconnaître au passage, tout en les recoupant par les faits scientifiquement contrôlés. Rien de mieux pour indiquer dans quel esprit ce cours doit être entendu. Malgré la forme badine qu’il revêt, cet appel à la faculté de discerner entre le vrai et le faux, préalablement brouillés, résonne comme l’écho des avertissements solennels adressés au candidat avant l’épreuve pour qu’il découvre le diamant de vérité dans la poignée des pierres fausses.

Cet appel, on le retrouve dans le livre chaque fois que l’auteur va dévoiler une parcelle de l’enseignement ésotérique qu’il veut transmettre.


Les sciences mutilées 

 


Voici par exemple le Crocodile décrivant la députation des Sciences, qui, à l’aube des temps modernes (disons au tournant des XIVe-XVe siècles), vinrent se présenter à lui, tout équipées, pour franchir son seuil. Elles avaient beau prendre la suite des Arts libéraux, le nouveau mode de pensée leur imposait ce pacte avec Ahriman-Crocodile. Voyons les malheureuses abandonner l’une après l’autre leur essence spirituelle, leur principe divin. Elles n’entreront que mutilées dans le champ des connaissances modernes ; elles ne mettront plus les hommes en rapport avec la vérité totale, mais avec des « brisures », des faits tronqués ou artificiels. Le Crocodile leur laissera l’écorce et prendra la graine. Il arrache à chaque science son âme et son esprit pour ne lui laisser que ce qui pourra servir l’œuvre de matérialisation des connaissances. Le lecteur retire de cette scène une bonne leçon de discernement pour ce qui constitue l’essence véritable des sciences et des arts, leur rôle, leur histoire, et ce qu’il en reste dans nos Facultés.

A l’ère d’Ahriman, la Physique, perdant le pourquoi, ne s’occupera plus que du comment. La Chimie ne pourra plus décomposer ou recomposer qu’en apparence. L’Astronomie gardera le tracé extérieur des astres, mais perdra le pivot central du système. La Botanique pourra encore classer les caractères extérieurs des plantes mais non plus leurs éléments constituants. La Médecine ne soignera plus avec des substances pures mais au moyen de produits de remplacement. La Musique se voit imposer des restrictions mystérieuses sur ses rapports avec le son véritable pour ne garder qu’un caractère descriptif. Devant la Grammaire, le Crocodile fait un aveu d’une humilité surprenante : « Le vrai secret qui la concerne... appartient à un autre souverain que moi... » ; et ce même pouvoir du Logos auquel il est ainsi fait allusion donne à la Poésie toute licence pour puiser ses modèles « dans les archives de la Grammaire ». La Peinture, pourra décrire tout ce qu’elle voudra, mais n’entrera pas dans la Vie pure de la couleur et il en sera de même pour la Musique à l’égard du son. Finalement à l’Histoire sera laissé « le jeu des marionnettes », mais elle ne devra rien dire des fils « qui les font mouvoir », car ces fils, le Crocodile s’en réserve la manœuvre.

D’Orient en Occident


Vient ensuite dans ce même cours scientifique, une ahurissante histoire du genre humain qui fournit à son tour preuve sur preuve que le Crocodile jusque dans les moindres détails a bel et bien suivi la voie historique de l’influence ahrimanienne. A mesure que cette voie conduit les civilisations de l’Orient vers l’Occident, elle fait passer les hommes de l’emprise luciférienne à celle d’Ahriman. Apprécions des traits d’une étonnante justesse dans cette perspective : les rapports du Crocodile avec l’Asie, notamment avec la Chine et la doctrine de Fo ont une similitude frappante avec ceux que, depuis le début des civilisations post-atlantéennes, Ahriman a pu entretenir avec les pays soumis à l’influence luciférienne. On sait que Fo est le nom chinois du Bouddha. L’usage qu’on fait en Asie de sa doctrine dénote l’attrait luciférien qui détache l’homme de la terre. Le Crocodile se saisit habilement de tout ce qui, sur terre, est ainsi laissé à l’abandon. Toutes les manœuvres auxquelles il déclare se livrer, à la faveur des doctrines de Fo, deviennent claires lorsqu’on y retrouve la ruse d’Ahriman préparant son règne.

« Ahriman et Lucifer collaborent toujours, mais ils n’ont pas ensemble la haute main sur la conscience des hommes. Ce fut une culture fortement luciférienne que celle qui régna en Chine au cours du troisième millénaire précédant l’ère chrétienne. Il en surgit toutes sortes d’influences dont l’action se prolongea jusque dans les premiers siècles chrétiens et même en certains cas jusqu’à notre époque ». — « Mais, poursuit Rudolf Steiner, depuis qu’Ahriman est au premier plan, ce qui se prépare, c’est son incarnation au cours du troisième millénaire après J.-C. Si bien, que les traces des actions de Lucifer s’effacent maintenant devant les préparatifs d’Ahriman pour son intervention à venir. On pourrait dire qu’Ahriman a conclu avec Lucifer un traité... » (1).
De quel genre est ce traité, - on l’a vu plus haut. On peut se demander avec surprise quelle intuition a porté Saint-Martin à découvrir cette collusion de Fô et du Crocodile, alors qu’elle exige préalablement de discerner entre les deux principes du mal dans l’évolution. Qu’est-ce qui a pu lui inspirer de faire dire au Crocodile :
« Ma première excursion fut à la Chine. Je sus qu’un grand génie avait communiqué aux hommes de cette contrée de magnifiques connaissances. Je me proposai d’aller en recouvrir quelques portions... » (p. 65)

On ne peut que constater qu’il a su mettre en place avec une parfaite lucidité les relations entre Lucifer et Ahriman en dirigeant la première excursion du Crocodile vers la Chine pour qu’il en rapporte les idées qui lui servent ensuite comme une « monnaie d’échange », ainsi qu’il le dit, pour son truquage des Vérités et son troc des âmes.

Simone Rihouët-Coroze – Triades N1, Printemps 1962.

(1) Incarnation de Lucifer et d’Ahriman. Mss. privé.

Un autre trait non moins surprenant de la nature ahrimanienne du Crocodile est son affinité avec la chose imprimée, en tant qu’elle est une menace pour la pensée. Nous avons vu plus haut que le dessèchement de l’intelligence était l’un des buts d’Ahriman. On nous permettra d’y revenir ici, car c’en est un, également, pour le Crocodile. La prolifération de la Chose imprimée favorise une ahrimanisation de la pensée. L’imprimerie ne s’est pas répandue par hasard en Europe, à ce point tournant ou le Crocodile fait son entrée dans les temps modernes. Les Idées, disions-nous, étaient à l’origine de nature cosmique ; elles ont dû se laisser prendre aux rets des pensées individuelles. Cette transformation s’est faite progressivement pendant le Moyen Âge.

« Penser d’une façon aussi sèche, aussi abstraite, aussi intellectuellement figée qu’on le fait aujourd’hui, n’eût pas été possible à un esprit éminent du XIIIe ou du XIVe siècle. » (L’instruction publique n’existait pas encore à l’époque.). « ...De nos jours, on lit les écrits scolastiques et l’on n’y trouve que des notions desséchées.. Mais en fait ce sont les lecteurs d’aujourd’hui qui sont desséchés. Les âmes de ceux qui ont écrit ces œuvres n’avaient rien de sec » (1).

Elles baignaient encore dans une réalité spirituelle qui imprégnait toute la vie de l’intelligence. Mais il faut bien comprendre que cette imprégnation ne laissait aucune liberté de jugement à l’individu. Quand un contenu spirituel se déverse dans la pensée, on ne peut que s’en laisser pénétrer totalement.
Or, à l’aube des temps modernes, précisément, la pensée ne se trouve plus que morcelée dans les consciences individuelles. L’indépendance du jugement, le droit de critique des idées apparaissent comme la plus désirable des conquêtes. L’universalité de l’idée semble un bien moins précieux que le droit d’en user librement avec elle, de la critiquer, d’en faire même table rase au besoin, pour ne plus accepter que des notions dûment vérifiées par les faits. Chassées de la tête, les réalités spirituelles (dans lesquelles évidemment les hommes continuaient de baigner par toutes leurs autres activités : organiques, affectives, volontaires, sociales, artistiques, religieuses...) sont repoussées dans les profondeurs du subconscient. Quant à la tête et à sa production cérébrale, vidées de leur contenu spirituel, elles forment, au sein de l’océan spirituel universel, une enclave, l’acquis conscient de l’individu, son réduit.

LE XVe SIECLE


C’est un siècle qu’affectionne le Crocodile. Pour quelle raison ? On ne ressentirait pas toute l’importance de ce tournant historique, si l’on ne voyait pas qu’en lui s’exprime aussi un vieillissement de la terre, un durcissement de son écorce et, dans l’organisme humain, une minéralisation affectant particulièrement le système cérébro-nerveux. Une des conséquences en est que la pensée, en même temps qu’elle s’individualise, a plus de facilité pour « réfléchir » (au double sens du mot) les phénomènes de l’inanimé, de la mort. Au XVe siècle, on semble découvrir la mort sous son aspect macabre ; on ne se lasse pas d’écrire et de représenter des « Danses de mort » en cette fin de moyen-âge. Or, c’est à une date précise, située en plein XVe siècle, que Rudolf Steiner place la naissance d’une ère nouvelle dans l’histoire de l’âme humaine : l’ère de la conscience individuelle. Les faits que nous venons de mentionner, comme ceux dont il va encore être question, viennent se cristalliser autour de cet événement pour le rendre possible et lui donner son caractère. Une marée venue d’Orient porte vers l’Ouest le flot de la culture. L’invention de l’imprimerie par Gutenberg (1427), la prise de Constantinople par les Turcs (1453), la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (1492), tous ces événements ne sont que l’expression sur la scène de l’Histoire de l’influence grandissante d’Ahriman qui passe au premier plan et devient le tentateur numéro un de l’homme moderne. Cet homme est lui-même placé devant une tâche nouvelle : la prise de conscience par l’individu de la place qu’il occupe dans le monde, en commençant par sa situation physique, la matière, le corps.

Comme le Crocodile se sent à l’aise dans ce rôle d’Ahriman ! Il l’illustre avec sûreté point par point dans son Cours d’histoire :

« Les orientaux me servirent en s’emparant de Byzance, de l’ile de Rhodes, en venant menacer jusque dans Vienne les dernières images des Césars... Dans le même siècle... je fis aller Colomb en Amérique... J’enchantai l’ Europe par l’imprimerie que j’avais apprise depuis longtemps en traitant avec mon Chinois, mais dont je lui avais promis de ne pas faire usage avant cette époque... Ce n’est pas sans motif que j’ai choisi le XVe siècle pour offrir à l’Univers toutes ces merveilles. » (p. 69)

Ce « motif », qu’il n’énonce pas expressément, c’est le début de l’ère de conscience individuelle, comme nous l’avons vu. Mais d’où Saint-Martin tire-t-il cette indication précise qui ne sera donnée que cent ans plus tard par l’enseignement steinerien ?


PLAIE DES LIVRES ET BOITES DE CONSERVE 

 

Mais poursuivons encore les rapprochements. Toutes les ressources tactiques attribuées à Ahriman sont celles qu’emploie le Crocodile. Il sème la discorde et la haine (« II ne me faut qu’une allumette pour embraser le globe, » dit-il page 70), dresse les hommes les uns contre les autres, les pousse à s’entretuer, et pour cela leur suggère tous les moyens de destruction possibles. « Sous le règne actuel, concède-t-il, (le règne de Louis XV), le canon a eu un peu moins d’emploi. Mais les livres en ont eu un prodigieux... » Et nous sommes ramenés, par le détour des haines et des destructions, à son principal objectif : empêcher à tout prix que l’homme s’unisse à l’esprit par la pensée ; viser à la tête pour asservir tout le reste ; et dans ce but, utiliser les livres comme moyen de destruction de la véritable sagesse. Ahriman est décrit par Rudolf Steiner comme possédant une intelligence basse mais raffinée, froidement cynique. C’est bien elle qui inspire le Crocodile :
« Je n’oublie rien pour m’accréditer dans l’esprit des hommes. C’est pour les payer de leur confiance en moi que je les ai livrés au pouvoir de ces diverses sciences mutilées que j’ai laissé s’établir dans mon empire... J’ai fait professer aux philosophes... que tout n’était rien. Que les corps pensaient et que la pensée ne pensait point. Que l’on n’avait pas besoin d’un sens moral pour expliquer l’homme, mais qu’il fallait seulement lui apprendre à faire des idées. » (p. 7.1)

Outre ces recettes pour stériliser le contenu spirituel de la pensée, il constitue dans ses sombres entrailles des Archives avec les secrets arrachés aux hommes qu’il soumet à la question, après les avoir attirés dans cet abîme viscéral soit à leur mort, soit par d’autres moyens. Il y cristallise les idées et y congèle la vie. Tout ce qui devrait se métamorphoser dans le temps y est épingle. C’est là précisément qu’il entreprend de réduire les livres existant en une bouillie amorphe qui sera ingurgitée par les intellectuels ; l’opération dégage le froid des idées mortes. On entend sonner le glas de la pensée, recouvert par les tintements de l’érudition et des classifications. Plus de lien direct entre l’idée dans l’homme et l’idée dans les choses. Le savoir, on le confie à des enregistrements, ces enregistrements on les confie aux discothèques et aux bibliothèques ; on en fait des conserves. Cette image des « conserves » était venue un jour à Rudolf Steiner dans une de ces conférences intimes où il ne craignait pas trop de provoquer l’ire de l’intelligentsia :
« Des boîtes de conserve ! J’entends par là les bibliothèques et tout ce qui leur ressemble, où sont conservées toutes ces sciences que l’on cultive mais auxquelles on ne s’adonne pas avec un réel intérêt, qui ne vivent pas dans l’homme mais demeurent chose livresque. Il y a beaucoup d’ouvrages dans les bibliothèques ; tout étudiant qui veut faire son doctorat doit disserter savamment sur eux, faire œuvre d’érudit s’il veut se faire une situation. Aujourd’hui les hommes écrivent, écrivent, écrivent ; mais il n’est lu qu’une infime partie de ce qui est ainsi écrit. Seulement si quelqu’un brigue une situation, il faut qu’il cite tout ce qui est conservé et qui pourrit dans les bibliothèques. Ces boites de conserve du savoir sont un des bons moyens par lesquels Ahriman en arrive à ses fins. »

Et pour faire mieux comprendre encore comment le contact se perd avec le réel de la vie, Rudolf Steiner recourait à une autre image ; personne dans son auditoire ne songeait à s’en blesser tant elle était juste :
« Prenez un avocat qui instruit un procès. Il vous reçoit à sa consultation. Pour étoffer le dossier, on a fourni des pièces qui se sont amoncelées. La serviette est bourrée de ces dossiers. Mais au cours de l’entretien, on se rend compte qu’il n’a aucune vue d’ensemble de la situation. Cela ne l’empêche pas d’en parler d’abondance, renchérissant sur lui-même et il n’y a rien à lui dire. Ses cartons sont remplis d’actes ; mais un intérêt personnel pour l’affaire, on le cherche en vain. C’est à désespérer de traiter des affaires avec des gens de métier. Ils n’ont pas de contact humain avec ces affaires. Au vrai, ils n’y mettent rien d’eux-mêmes : tout réside pour eux dans leurs dossiers. Cela, ce sont les petites boîtes de conserve, alors que les bibliothèques sont les grandes boîtes de conserve, de l’esprit et de l’âme. On y conserve tout. Mais les hommes ne s’unissent pas réellement à ce qui est enfermé dans les boîtes ; ils renoncent à faire l’effort de pensée qui serait nécessaire pour comprendre au fond ce qui s’y trouve, faire descendre leur pensée jusqu’au cœur... Alors, tout ce qui devrait être dans l’humanité accompli par la pensée peut, en effet, devenir inutile, et cela pour ce qui aurait le plus besoin d’être pensé. » (2)

Toute la tragédie de notre époque est dans ces mots qui semblent décrire l’acte d’abdication de la pensée. Et leur conclusion définit et condamne en une formule lapidaire toute notre culture ahrimanienne :
« Avec les méthodes qu’on emploie aujourd’hui pour accéder à la connaissance, on ne peut pas aboutir à la vérité. »
La situation critique décrite ainsi en 1919 (3) s’est détériorée rapidement puisque, quarante ans plus tard, ce sont les cerveaux électroniques alimentés de chiffres et de statistiques qui fournissent aux hommes les données d’un jugement, voire, le jugement lui-même. La pensée est devenue de plus en plus « inutile » ; les machines fabriquent les idées ; les inventions auxquelles elles aboutissent peuvent froidement ignorer les perturbations morales qu’elles engendrent.

Simone Rihouët-Coroze - Triades N1, Printemps 1962. (suite)

(1) Conférence de R. St. du 1er juillet 1924, in : Karma der anthropo-sophischer Bewegung. Mss. privé. (2) Inc. de Luc. et d’Ahr. Mss. privé. (3) Nous attirons l’attention du lecteur de « la lettre de THOT », sur le fait que cet article a été écrit par S. Rihouët-Coroze en 1962. Voir également l’article du même auteur d’avril 2003, sur le site internet.


AHRIMAN « ISOLÉ » 

 

Le mérite exceptionnel de Saint-Martin est d’avoir décrypté ce virus ahrimanien, l’un des plus subtils, et de l’avoir décrit bien avant l’époque — la nôtre — où il allait devenir virulent.
En ce tournant du XVIIe au XIXe siècle, Saint-Martin est-il seul à discerner la menace ? Il ne semble pas que ses contemporains aient eu la même perspicacité pour prévoir sous cette forme la montée foudroyante du mal aux temps modernes et sous les traits du Crocodile « isoler » le phénomène Ahriman. Goethe lui-même confond Lucifer et Ahriman dans son personnage de Méphistophélès qui est tantôt l’un tantôt l’autre (2). Le Méphisto qui rend à Faust ses folles ardeurs de jeunesse est luciférien. Celui qui inspire la fabrication de l’homunculus dans la cornue et qui guette l’âme du vieux Faust mourant « comme le chat guette la souris » est ahrimanien. Méphisto a popularisé une figure qui est un ramassis de toutes les forces démoniaques qui peuvent assaillir l’être humain. Si, malgré cette confusion, Gœthe peut conduire la destinée de Faust jusqu’à la libération finale, c’est parce qu’il met en son héros la force d’avancer toujours. Il dépasse Lucifer et ses voluptés trompeuses ; et il dépasse finalement Ahriman auquel il ne laisse plus qu’un cadavre déserté par l’âme que sauve un amour rédempteur. Malgré cette grande leçon, qui transparaît à travers tout le drame, Méphisto n’en reste pas moins un personnage contradictoire parce que son auteur n’a pas démêlé la polarité des deux natures.
Comment St-Martin est-il arrivé, lui, à discerner le caractère d’Ahriman ? Peut-être, tout simplement, parce que cet Ahriman se révélait de plus près à un esprit français qui avait suivi dans son pays la montée du rationalisme philosophique et voyait sous ses yeux le nihilisme intellectuel du XVIIIe siècle engendrer le chaos social.
En tout cas, le fait exceptionnel est cette extrême lucidité avec laquelle Saint-Martin a su faire le portrait anticipé de Satan qui frappe l’homme à la tête et pervertit l’entendement. Dans cette perspective, les propos du Crocodile, au lieu de paraître baroques, sont terrifiants d’actualité :
« Je leur prépare (aux hommes) de nouvelles récompenses pour le temps où j’aurai trouvé encore parmi eux de plus grands renforts, car je ne puis agir qu’avec ce qu’ils me donnent ; je leur ferai trouver des secrets si étonnants, par le magnétisme et le somnambulisme, qu’ils pourront à la longue se mettre à ma place, et que je pourrai vaquer plus librement à d’autres occupations. Je les étourdirai si bien... etc., etc... » (p. 7.1).

Et non moins exceptionnelle est la lucidité avec laquelle l’adversaire du Crocodile, l’éternelle Sagesse, répond par la bouche de Madame Jof :
« Les temps sont venus où la vérité veut reprendre ses droits sur la terre. Oui, elle va bientôt démasquer cette philosophie mensongère avec laquelle les faux sages et les faux savants ont depuis si longtemps abusé les hommes... Il va bientôt s’élever des tempêtes dans les véritables domaines de l’homme qui sont sa pensée et son entendement. » (p. 29)

On le voit : la querelle du Bien et du Mal que décrit Saint-Martin est au fond le procès de l’intelligence aux temps modernes, et se joue là où est le « véritable domaine de l’homme », ainsi que le dit si bien Madame Jof. Cette « cousine » de l’auteur voit clairement que tout le mal vient de la matérialisation de l’intelligence et elle le dit sans ambages :
« Paris n’est privé des subsistances que l’on appelle de première nécessité et n’est puni par la disette et la faim que parce qu’il n’a pas assez écouté la faim des subsistances d’un autre ordre et qui sont encore bien plus nécessaires. » (p. 26)

Enfin la conclusion de tout le livre prouve bien que ce qui est en jeu, c’est le drame de la connaissance. D’ailleurs l’issue du combat n’est rien moins que la libération des Sciences, entrevue certes par une anticipation hardie :
« Nous étions enchaînées et comme privées du principe de notre vie… Nous sommes délivrées des entraves qui nous ont retenues pendant tant de siècles. » (p. 220)
C’est une véritable Science spirituelle anthroposophique qui est ainsi annoncée.
Après avoir reconnu le caractère divinatoire de ce « Poème épico-magique » écrit à la fin du XVIIIe siècle, revenons à la question qui s’est si fréquemment posée au cours de notre étude :

D’où est venue à Saint-Martin cette échappée sur les destinées à venir de la pensée moderne ?
Deux explications sont présentables : l’une est d’ordre psychologique et l’autre s’appuie sur des faits spirituels. La première tient à l’évolution de Saint-Martin lui-même et aux clartés toujours plus nombreuses qu’il a obtenues précisément dans les années où il écrit ce poème. De l’ancienne spiritualité traditionnelle, il a reçu l’illumination du début de sa vie. Nous avons pu l’exposer ailleurs (2). Il en a consigné les résultats dans son premier livre Des Erreurs et de la Vérité. Si bien qu’après avoir lu Des Erreurs..., Rudolf Steiner pouvait dire à bon droit : « Saint-Martin n’est pas encore comme nous aujourd’hui à l’aube de l’époque qui vient. Il est dans le crépuscule de l’époque qui s’en va » (3). Ceci s’applique toutefois seulement au Saint-Martin de la trentième année, mais pas au philosophe des dernières années. Le jugement est exact pour l’auteur des « Erreurs... », le seul livre du philosophe d’Amboise que Rudolf Steiner ait eu entre les mains dans sa traduction allemande ; il cesse d’être valable pour l’auteur du « Crocodile ». On ne peut que déplorer que ce livre révélateur soit resté si longtemps comme s’il n’existait pas et ait par là échappé à ceux qui ont eu à porter un jugement sur toute l’envergure de l’œuvre saint-martinienne.

Entre la publication des Erreurs en 1775 et celle du Crocodile en 1799, un quart de siècle s’est écoulé et bien des changements se sont produits. Saint-Martin a pris un contact direct avec l’œuvre de Jacob Bœhme : ses connaissances spirituelles se sont enrichies autant que sa pensée et son cœur en ont reçu un nouvel essor. En contraste, il a pu constater autour de lui de quelle manière les savants de son temps posaient de plus en plus dangereusement sur du vide les bases de la nouvelle science matérialiste. Il a suivi de près leurs travaux et il leur décoche d’ailleurs dans le « Crocodile » — qu’il les nomme ou non, — des flèches bien trempées.
(A cet égard son « poème » pourrait s’appeler une « satire »). Outre le grand connaisseur de la Sagesse traditionnelle qu’il était déjà à trente ans, il est devenu à la suite de son maître Bœhme celui qui lit directement dans le Livre de Nature. Sa progression annonce déjà prophétiquement le nouveau mode d’initiation qui doit succéder à l’initiation rituelle. Il prend conscience que, dans le inonde spirituel, les pensées sont des actes ; et l’opposition qu’il a traitée jadis sous sa forme « Erreurs-Vérité » se transporte dans le domaine moral de l’action pour y devenir l’opposition « Mal et Bien ». De la solution donnée au drame de la connaissance dépendra l’avenir du Moi humain, libre artisan de son destin.

Simone Rihouët-Coroze – Triades N1, Printemps 1962. (suite)

(1) Rudolf Steiner : Erlâuterungen zu Gœthes « Faust », 2 volumes.
(2) Dans l’Analyse publiée à la suite du « Crocodile ».
(3) In « Kosmische und menschliche Metamorphose ». Mss. privé.
(4) In « Karma der anthroposophischen Bewegung ». Mss. privé.

Les lumières supérieures auxquelles Saint-Martin s’est ainsi élevé l’ont rendu sensible à un autre changement qui se produit dans le climat historique de l’humanité. Nous voulons parler d’un événement survenu « dans les coulisses de l’histoire », selon l’expression de Rudolf Steiner qui en a fait la description. Pour un esprit comme Saint-Martin, l’Histoire n’est compréhensible qu’à celui qui peut reconnaître quelles interventions viennent du monde spirituel orienter les faits physiques. Le plus souvent, les hommes subissent ces interventions « à l’état de somnambulisme ». Tel homme politique prononce les paroles décisives, ou bien il presse sur le bouton, sans savoir très bien ce qu’il fait et même en se rendant compte qu’à ce moment précis une volonté supérieure à la sienne parle ou agit à sa place. On a d’ailleurs vu que le Crocodile comptait beaucoup sur ces absences de conscience, à l’heure H, pour imposer ses desseins aux têtes préalablement plongées en léthargie et rendues par là disponibles pour ces substitutions passagères.

Mais « les coulisses de l’Histoire » ne sont pas seulement peuplées de dragons malfaisants. Là se préfigurent les péripéties de la guerre du Bien et du Mal et les adversaires surhumains s’affrontent face à face avant de s’engager dans la forêt touffue des passions humaines sur plan physique. C’est une préfiguration de ce genre qui est décrite dans un Cycle de conférences que fit Rudolf Steiner vers la fin de sa vie (1). On peut dire de ce Cycle qu’il contient la clé du Crocodile. Il se produisit au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, y est-il expliqué, « à un niveau supérieur d’expérience, dans le monde spirituel le plus proche de l’être humain », une condensation de puissantes Imaginations qui purent être contemplées non seulement par des âmes alors non incarnées, mais qui purent aussi inspirer des vivants. « Des lueurs venant des régions de l’univers où se produisaient ces puissantes Imaginations » sont visibles dans certaines œuvres de l’époque et préfigurent l’action que l’intelligence divine allait entreprendre contre les puissances ténébreuses pour rétablir les liens entre cette Intelligence et la Condition des hommes sur la terre. Le conte de Gœthe Le Serpent vert en est un exemple, est-il dit. Il ne fait pour nous aucun doute que Le Crocodile en est un autre. Nous n’en voulons pour preuve qu’une comparaison des textes à laquelle nous ne pouvons nous livrer ici mais que le lecteur peut lui-même entreprendre, s’il a pour cela le sérieux et l’application nécessaires. Entre le livre de Saint-Martin et le Cycle de Rudolf Steiner, les rapprochements sont saisissants, tant par le fond que par les expressions employées elles-mêmes. Et puisqu’il n’y a pas eu communication matérielle entre leurs auteurs, il faut bien penser à une commune source d’inspiration, - ces mystères suprasensibles dont Saint-Martin eut des « lueurs » et dont Rudolf Steiner retrouva la trace.

C’est pourquoi l’étude du Crocodile doit être recommandée à ceux qui peuvent la mettre en rapport avec les perspectives historiques de l’anthroposophie. Ils en retireront la conviction profonde que ce qui se passe sur terre est le reflet de ce qui est préparé en esprit. Dans la confusion où se trouvent nos contemporains, - qui ont sans doute absorbé trop de bouillie des livres, - les chercheurs spirituels se demandent parfois si les Instructeurs de l’humanité, qui divergent si souvent dans leurs enseignements, puisent à une seule et même source qui serait la « vraie ».

Ils s’interrogent : derrière toutes ces contradictions, existe-t-il une « vérité » ?

Il faut reconnaître que l’humanité n’est pas encore à l’heure de la commune vision, mais à celle où s’acquièrent d’abord les responsabilités personnelles. Multiples sont les modes de recherche de la vérité, même quand celle-ci est une. Ceci admis, on se trouve d’autant mieux placé pour admirer le cheminement de cette vérité à travers des Instructeurs que séparent les différences de temps et d’espace. Ces rapprochements donnent des preuves remarquables de la conduite spirituelle de l’humanité, conduite sage, comme l’est celle de la nature. Celle-ci n’aboutit-elle pas au type accompli d’une espèce qu’après l’avoir lentement élaboré au cours d’innombrables métamorphoses ?

Un plan de sagesse réclame l’enchaînement ininterrompu de préludes anticipateurs et de résonances prolongées. Dans cette perspective, Saint-Martin nous apparaît à la fin du XVIIIe siècle, par sa grandeur et son isolement spirituel, comme le dernier représentant de la sagesse antique, le « dernier des Initiés », dit Rudolf Steiner, et en même temps comme le précurseur de la future Sophia qui va éclairer le champ de la conscience personnelle. Prophète, il l’est par la dernière partie de son œuvre dont se détache en un style singulièrement annonciateur l’étrange Crocodile.
Simone Rihouët-Coroze – Triades N1, Printemps 1962. (Fin de l’article)


Lien et lecture utile :

http://www.philosophe-inconnu.com/Bibliotheque/bilblio_pres.htm




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