Comment le Comte de St-Germain joua les " Cassandre " et prophétisa la chute du Roi de France !


Est-ce que, comme le suggèrent certains auteurs, la Révolution française fut-elle la conséquence d' un soulèvement populaire conduit par quelques révolutionnaires ou doit-on y voir-là une lente conspiration par un cénacle d' initiés, plus animés par des intérêts particuliers et occultes, que pour le bien commun, et en finir avec l' Ancien Empire, afin d'y établir au préalable une jeune République (oligarchique et libérale) à l' instar de leurs cousins américains ?

L' enjeu de cette question a toute son importance à l' heure où tous nos manuels d' histoire nous expliquent que la Révolution française a apporté un élan de liberté populaire exemplaire pour toutes les autres souverainetés européennes trépidantes d' impatience de se libérer du joug de leurs tyrans !
Il faudra attendre encore plus d' un siècle pour assister une fois l' Europe atomisée en 1918 , à sa mise-à-mort définitive , décapitée qu'elle fût de la Royauté chrétienne au profit de la social-démocratie libertarienne et agnostique, chère à la Fabian Society !





C'est grâce aux Souvenirs de la Comtesse d' Adhémar, Dame du palais de Marie-Antoinette ( rarement cités par nos manuels scolaires !!!), que la vérité peut enfin éclater et confirme bien la conspiration mise en lumière par de nombreux auteurs hétérodoxes de tendance chrétienne humaniste tombés dans les geôles de l' oubli voire du révisionnisme qualifié d' anti-Républicain.
Bien évidemment , le liminaire de l' ouvrage par Michel de Grèce, tend à relativiser l' origine de la rédaction par cette comtesse " deuxième dame du Palais " y voyant ici et là , un anti-Orléanisme viscéral ! Tout cela n' engage que lui, car l' épisode majeur impliquant St Germain ne tient que sur une quinzaine de pages sur les 533 que compte l' ouvrage et ce passage est absolument magistral et central.


Louis XV
                                                           
" Louis XIV, monté sur le trône en 1643, mourut le 1er septembre 1715, après un règne de près de 72 ans. Son arrière petit-fils, décédé le 10 mai 1774, a occupé le trône pendant cinquante-neuf ans. Pendant ce long espace de temps, le monarque s' est rendu peu accessible à ses peuples ; et à part l' époque de la guerre de 1747, et de la bataille de Fontenoy, où il se trouva en personne, il est resté renfermé dans ses petits appartements. A  chaque page de l' histoire de France, pendant la seconde période du XVII e siècle et le commencement du XVIII e, on retrouve le nom du grand roi, et à peine celui de Louis XV ; il ne parle que de ses ministres, insensible à l' appel de la renommée, préférant la retraite et le repos.

   Jamais cependant, souverain ne fut plus digne en apparence du respect de ses sujets.(...) Son ignorance poussée à l' excès, lui faisait dédaigner la littérature, et éloigner de lui les gens de lettres. Il craignait les occasions qui le mettaient en évidence, et ne se sentait à l' aise qu' avec quelques seigneurs, compagnons de son adolescence (..)
   Le roi avait également de l' affection pour madame de Choiseul, née Crozat ; sa simplicité, sa franchise, plus de vertus qu'il n'en fallait pour réussir à Versailles, avaient triomphé du désavantage de sa naissance, et elle assistait fréquemment aux soupers des petits appartements.

   Un homme encore avait longtemps joui de cette faveur : le célèbre et mystérieux Comte de St- Germain, mon ami, qu'on a mal connu, et auquel je consacrerai quelques pages lorsque j' aurai l' occasion de parler de Cagliostro. Dès 1749, le roi l' employa dans des missions diplomatiques, et il s'en acquitta avec bonheur ; il inspira pendant quelques temps à Louis XV le goût de la chimie, que Sa Majesté faisait marcher de front avec celui de la gastronomie.(...)




   Puisque le nom du Comte de St-Germain revient sous ma plume, je veux parler de lui. Il apparut ( c'est le mot ! ) à la cour de France longtemps avant moi. C'était en 1743 ; le bruit se répandit qu'un étranger prodigieusement riche, à en juger du moins par la magnificence de ses pierreries, venait d' arriver à Versailles. D' où sortait-il ? C'est ce que jamais on n'a pu savoir. Sa physionomie hautaine, spirituelle, sagace, frappait au premier abord. Il avait une taille cailbrée et gracieuse, les mains délicates, le pied mignon, la jambe élégante que faisait ressortir un bas de soie bien tendu. Le haut-de-chausses, fort étroit, laissait aussi deviner une rare perfection de formes ; son sourire montrait les plus belles dents du monde, une jolie fossette ornait le menton, ses cheveux étaient noirs, ses yeux doux et pénétrants. Oh ! quels yeux !... Je n' ai vu nulle part leurs pareils.
   Il paraissait avoir de quarante à quarante-cinq ans. On l'a encore rencontré dans les petits appartements, où il avait ses libres entrées au commencement de 1768. Il n'a pas vu madame du Barri, mais il a assisté à la catastrophe de madame la duchesse de Châteauroux.

   Lorsque cette dame mourut, le roi, qui ne connaissait le comte de Saint-Germain que depuis un an, avait néanmoins déjà tant de confiance en lui qu'il lui demanda un contrepoison pour la duchesse expirante. le comte refusa en disant : " Il est trop tard "

   Je le querellais un jour de cette réponse, prétendant qu'il est toujours assez tôt pour essayer d' arrêter l' effet du poison.

" Si j' avais guéri la duchesse,me dit-il, je serais devenu responsable de toutes les morts violentes qui auraient pu arriver depuis. Chaque famille m' aurait sommé de faire un miracle, et malheur à moi si j' eusse échouer dans l' entreprise. Ainsi sont les hommes : passablement égoïstes !

"_ Vous l' êtes pas mal aussi.
"_C'est précisément parce que je leur ressemble."

   La vieille sempiternelle comtesse de Georgy, que certainement la mort avait oubliée sur terre, disait devant moi au comte de St-Germain :

" Il y a 50 ans, j' étais ambassadrice à Venise, et je peux me rappeler vous y avoir vu avec le même visage ; un peu plus mûr peut-être car vous avez rajeuni depuis lors.
"_Dans tous les temps, je me suis estimé heureux de pouvoir faire ma cour aux dames.
"_Vous vous nommiez à cette époque le marquis Balletti.
"_Et madame la comtesse de Georgy a encore la mémoire aussi fraîche qu'il y a cinquante ans.
"_Je dois cet avantage à un élixir que vous me donnâtes à notre première entrevue. Vous êtes réellement un homme extraordinaire.
"_Ce marquis Balletti avait-il une mauvaise réputation ?
"_Au contraire, c' était un homme de fort bonne compagnie !
"_Eh bien, puisque l' on ne se plaint pas de lui, je l' adopte volontiers pour mon grand-père ! "

   Je sais que depuis, on a dénaturé ses réponses à la comtesse de Georgy ; je les rapporte telles que je les ai entendues sortir de sa bouche.

   Le comte de St-Germain était en tout cas fort étrange.M. le marquis de Valbelle allant le voir, le trouva occuper à "souffler"; il demande à mon mari de lui confier un écu de six livres ; celui-ci en tire un de sa bourse, le remet à M. de St-Germain, qui le pose sur un matras et le couvre d' une matière noire ; puis avec cet appareil, l' expose à un feu de réverbère. M. de Valbelle voit la pièce changer de couleur, devenir rousse, et au bout de quelques minutes, l' adepte la retire du brasier, la laisse refroidir et la rend au marquis. Elle n' était plus d' argent, mais de l' or le plus pur ; la transmutation fut complète. J' ai conservé cette pièce jusqu'en 1786, époque à laquelle elle me fût volée dans mon secrétaire avec plusieurs autres monnaies étrangères ou de France antiques. Je regrettai surtout avec l' écu du comte de St-Germain, un noble à la rose (a) que la mère de mon premier mari avait reçu du roi Jacques II, qui en rapporta en France une cassette pleine.
   Cette sorte de monnaie ressemblait parfaitement à l' or ; mais elle n' était en réalité qu'une composition chymique d'un adepte célèbre du temps.

   M. de St-Germain ne donnait jamais à manger et même ne recevait pas chez lui. Pour le voir, il fallait en obtenir un rendez-vous à jour fixe. Mais il fréquentait les personnes de qualité qui désiraient ses visites. Il avait deux valets de chambres ; l' un le servait depuis cinq cent ans, et l' autre, Parisien consommé, connaissait la cour et la ville.

   De plus,sa maison se composait de quatre laquais, en livrée couleur de tabac d' Espagne, collet et manches bleues avec des galons d' or. Il prenait une voiture de louage à raison de plus de cinq cent francs par mois. Changeant souvent d' habits et de vestes, il en avait une collection riche et nombreuse ; mais rien n' approchait de la magnificence de ses garnitures de boutons, de ses montres , de ses bagues, de ses chaînes, diamants et pierreries. Il en avait pour des sommes considérables, et il les variait presque chaque semaine.

   Il prétendait posséder le secret de fondre plusieurs diamants en un seul ; il nettoyait ceux qui étaient défectueux sans leur ôter sensiblement de leur poids. Il en répara un qui appartenait à Louis XV, et augmenta sa valeur de mille écus. Je ne sais ce que sera devenue à sa mort cette précieuse collection. On croit qu'il est décédé en 1784, à Sleswie, auprès de l' électeur de Hesse-Cassel ; pourtant M. le comte de Chalons, revenu de son ambassade de Venise, en 1788, m' a dit avoir parlé au comte de St-Germain sur la place St-Marc, la veille du jour où il quitta Venise pour aller en ambassade au Portugal. je l' ai revu une autre fois.(...)

Quelques années plus tard, le comte se présenta à son hôtel ( de la comtesse d' Adhémar) pour obtenir un entretien. C'était un dimanche matin à 8 heures, alors qu'elle se préparait pour partir entendre la messe.

Ma surprise fut grande de le savoir à Paris, et dans mon hôtel. Il y avait 8 ans qu'il avait quitté la France, et on ignorait entièrement ce qu'il était devenu. N' écoutant que ma curiosité, j' ordonnai de le faire entrer.

"_ Le comte de St-Germain, m' écriai-je, l' homme aux miracles !...
"_ Lui-même."

   Il se faisait appeler M. de St-Noël, mais qu'importe je le reconnaîtrais entre mille.
Ma camériste sortit, et un instant d' après le comte parut. je le trouvais frais, bien portant et presque rajeuni. Il m' adressa le même compliment mais je doute qu'il fut aussi sincère que le mien.

" Vous avez perdu lui dis-je un ami, un protecteur dans la personne du feu roi.
"_ Je regrette doublement cette perte, pour moi et pour la France.
"_ La nation n' est pas de votre avis, elle attends son bonheur du nouveau règne.
"_ C'est un tort; ce règne lui sera funeste.
"_ Que dîtes-vous là ? répliquai-je en baissant la voix et regardant autour de moi.

"_ La vérité !...Il se forme une conspiration gigantesque qui n' a pas encore de chef visible, mais il paraîtra avant peu. On ne tends à rien moins qu'à renverser ce qui existe, sauf à le reconstruire sur un nouveau plan. On en veut à la famille royale, au clergé, à la noblesse, à la magistrature. Cependant, il est encore temps de déjouer l' intrigue; plus tard ce serait impossible.

"_ Où avez-vous vu tout cela , est-ce en rêvant ou éveillé ?
"_ En partie à l' aide de mes deux oreilles, et en partie par révélations. Le roi de France, je le répète, n' a pas de temps à perdre.
"_ Il faut demander une audience au comte de Maurepas, lui communiquer vos craintes, car il peut tout, ayant l' entière confiance du roi.
"_ Il peut tout, je le sais, hors sauver la France,ou plutôt ce sera lui qui précipitera sa ruine ! Cet homme vous perd, madame.
"_ Vous m' en dîtes assez pour qu'on vous envoie à la Bastille passer le reste de vos jours.
"_ Je ne parle ainsi qu'à des amis dont je suis sûr.
"_ Cependant, voyez M. de Maurepas, il a de bonnes intentions à défaut d ' habileté.
"_ Il se refuserait à l' évidence, d' ailleurs il me déteste.(...) Parlez de moi à la reine, des services que j' ai rendus au gouvernement dans les missions qu'on m' a confiées auprès des diverses cours d' Europe. Si Sa Majesté veut m' entendre, je lui révèlerai ce que je sais, alors elle jugera s'il convient de me mettre en présence du roi, sans l' intermédiaire toutefois de M. de Maurepas : c'est sine qua non.

   J ' écoutais avec attention M. de St-Germain, et je compris tous les dangers qui retomberaient sur ma tête si je me mêlais dans une pareille affaire. D'autre part, je savais le comte parfaitement instruit de la politique européenne, et je craignais de perdre l' occasion de servir l' Etat et le roi.(...)

   Et il partit. Je rêvai toute la journée à cette espèce d' apparition, aux paroles menaçantes du comte de St-Germain. Quoi ! Nous touchions à une désorganisation sociale, ce règne, qui s' annonçait sous d' heureux présages, couvait la tempête !... Après avoir longtemps médité ce texte, je me déterminai à présenter à la reine M. de St-Germain, si elle y consentait. Il fut exact au rendez-vous, et parut enchanté de la résolution que j' avais prise. je lui demandais s' il venait s' établir à Paris ; il me répondit négativement, ses projets ne lui permettant plus d' habiter la France.

" Il s' écoulera un siècle, dit-il, avant que j'y reparaisse."


   Je me mis à rire et lui aussi. Le même jour, j' allais à Versailles ; je passai par les petits cabinets, et madame de Misery se trouvant là, je la priai de faire savoir à la reine que je désirai lui parler aussitôt qu'elle pourrait me recevoir. La première femme de chambre revint avec l' ordre de me présenter. j' entrai, la reine était assise devant un charmant secrétaire de porcelaine, que le roi lui avait donné ; elle écrivait, et tournant la tête, elle me dit avec un de ses sourires si gracieux :
" Que me voulez-vous ?
"_ Peu de chose, madame, je n' aspire qu'à sauver la monarchie"
Sa Majesté me regarda avec étonnement.
" Expliquez-vous ! "

A cet ordre, je nommai le comte de St Germain, je dis tout ce que je savais de lui, de son intimité avec le feu roi, madame de Pompadour, le duc de Choiseul ; je parlai des services réels qu'il avait rendus à l' Etat, par son habileté diplomatique ; j' ajoutai que depuis la mort de la marquise, il avait disparu de la cour, qu'on ignorait le lieu de sa retraite. Lorsque j' eûs ainsi piqué la curiosité de la reine, je conclus en lui communiquant ce que le comte m' avait dit la veille et confirmé le matin.

   La reine parût réfléchir, puis elle répliqua.

" C'est étrange, hier j' ai reçu une lettre de mon mystérieux correspondant ; il me prévient qu'on me fera avant peu une communication importante, et que je dois m' en occuper sérieusement, sous peine des plus grands malheurs. La coïncidence de ces deux faits est remarquable, à moins, cependant, qu'ils viennent de la même personne ; qu'en pensez-vous ?
"_ je ne sais trop qu'en dire. Voilà plusieurs années que la reine reçoit ces avis mystérieux, et c' est hier seulement que le comte de St-Germain est revenu.
"_ Il agit peut-être ainsi pour mieux se cacher.
"_ Cela est impossible ; néanmoins, quelque chose me dit que l' on doit ajouter foi à ses paroles.
"_ Après tout, on n'est jamais fâché de le voir, ne fût-ce qu'en passant. Je vous autorise donc de le conduire demain à Versailles, déguisé sous votre livrée ; il restera dans votre appartement, et dès qu'il me sera possible de l' admettre, je vous ferai appeler tous les deux. je ne l' entendrai qu'en votre présence ; c'est aussi sine qua non. "(...)

   M. de St-Germain m' attendait à la porte de la conférence. Dès que je l' aperçu, je fis arrêter la voiture, il monta avec moi et nous rentrâmes ensemble à mon hôtel. Il assista à mon dîner, mais ne mangea pas selon son habitude : après quoi, il me proposa de repartir pour Versailles. Il coucherait à l' auberge, ajouta-t-il, et me rejoindrait le lendemain. J' y consentis, empressée que j' étais de ne rien négliger pour la réussite de cette affaire.

   Nous étions donc chez moi, au pied-à-terre, que l' on appelait à Versailles un appartement, lorsqu'un page de la reine vint me demander, de la part de Sa Majesté, le second tome du livre qu'elle m' avait chargée de lui apporter de Paris. C' était le signal convenu.(...) Nous entrâmes par les cabinets ; madame de Misery nous conduisit dans la pièce particulière où la reine ( Marie-Antoinette ) nous attendait. Elle se leva avec une dignité affable.


Marie-Antoinette

" Monsieur le comte, lui dit-elle, Versailles est un lieu qui vous est familier.
"_ Madame, j' ai pendant près de vingt ans vu le feu roi dans son intimité ; il daignait m' écouter avec bonté ; il s' est servi de mes faibles talents en plusieurs circonstances , et je ne crois pas qu'il ait regretté sa confiance.
"_ Vous avez désiré que madame d' Adhémar vous conduisit près de moi, j' ai beaucoup d' affection pour elle, et je ne doute pas que ce que vous avez à me dire mérite d' être écouté.
"_ La reine, répondit le comte d' un ton solennel, pèsera dans sa sagesse ce que je vais lui confier :

_ Le parti encyclopédiste (b) veut le pouvoir, il ne l' obtiendra que par l' abaissement total du clergé, et pour parvenir à ce résultat, il bouleversera la monarchie. Ce parti, qui cherche un chef parmi les membres de la famille royale, a jeté les yeux sur le Duc de Chartres ; ce prince servira d' instrument à des hommes qui le sacrifieront lorsqu'il aura cessé de leur être utile ; on lui proposera la couronne de France, et l' échafaud lui tiendra lieu de trône. Mais, avant ce jour de justice , que de cruautés ! Que de forfaits ! Les Lois ne seront plus la sauvegarde de l' homme de bien et l' effroi des méchants. Ce seront ces derniers qui saisiront le pouvoir de leurs mains ensanglantées, ils aboliront la religion catholique, la noblesse, la magistrature... 


" _ De sorte , interrompit la reine avec impatience, qu'il ne restera que la royauté.

"_ Pas même la royauté !...Mais une république avide dont le sceptre sera la hache du bourreau."

   A ces mots je ne pus me contenir, et prenant sur moi d' interrompre le comte en présence de la reine :
" Monsieur, m' écriai-je, songez-vous à ce que vous dîtes, et devant qui vous parlez ?
"_ En effet, ajouta marie-Antoinette, quelque peu émue, ce sont choses que mes oreilles ne sont pas habituées à entendre.
"_ C' est aussi dans la gravité des circonstances que je puise cette hardiesse, répondit froidement M. de St-Germain. Je ne suis pas venu avec l' intention d' adresser à la reine ces hommages dont elle doit être lasse, mais bien pour lui montrer les dangers qui menacent sa couronne si l'on ne cherche promptement à les détourner.
"_ Vous êtes positif, monsieur, dit Marie-Antoinette avec humeur.
"_ Je suis au désespoir de déplaire à Votre Majesté, mais je ne puis lui dire que la vérité.
"_ Monsieur, répartit la reine en affectant un ton enjoué : " le vrai peut quelquefois n' être pas vraisemblable ".

"_ j' en conviens Madame, que c' est ici le cas de faire cette application ; mais Votre Majesté me permettra à mon tour de lui rappeler que Cassandre prédit la ruine de Troie et qu'on refusa de la croire. Je suis Cassandre, la France est l' empire de Priam. Quelques années s' écouleront encore dans un calme trompeur, puis surgiront de toutes les parties du royaume des hommes avides de vengeance, de pouvoir et d' argent ; ils renverseront tout sur leur passage. La populace séditieuse et quelques grands de l' Etat leur prêteront un appui ; un esprit de vertige s' emparera des citoyens ; la guerre civile éclatera avec toutes ses horreurs ; elle traînera à sa suite le meurtre, le pillage, l' exil. On regrettera alors de ne pas m' avoir écouté : on me redemandera peut-être, mais il ne sera plus temps, l' orage aura tout emporté.

"_ J' avoue Monsieur, que ce discours m' étonne de plus en plus, et si je ne savais pas que le feu roi avait pour vous de l' amitié, que vous l' avez servi fidèlement...Vous désirez parler au roi ?
"_ Oui, Madame.
"_ Mais sans le concours de M. de Maurepas ?

"_ Il est mon ennemi ; d' ailleurs je le mets au rang de ceux qui prépareront la ruine du royaume, non par malice, mais par incapacité.

"_ Vous jugez sévèrement un homme qui a l' approbation de la masse.
"_ Il est plus que premier ministre, Madame, et à ce titre il doit avoir des flatteurs.
"_ Si vous l' excluez de vos rapports avec le roi, je crains que vous arriviez difficilement jusqu'à sa Majesté, qui ne peut traiter sans son principal conseiller.
"_ Je serai aux ordres de Leurs Majestés tant qu'elles voudront m' employer ; mais comme je ne suis pas leur sujet, toute soumission de ma part est un acte de bénévolence.
"_ Adieu,monsieur ; la volonté du roi vous sera transmise.

En remontant chez moi, M. de St-Germain me dit :
" Je vais aussi vous quitter, Madame, et pour longtemps, car je ne compte pas rester plus de quatre jours en France.
"_ Qu'est-ce qui vous décide à partir aussi vite ?
"_ La reine va répéter au roi ce que je lui ai dit. Louis XVI le rapportera à son tour à M. de Maurepas, ce ministre dressera une lettre de cachet contre moi, et le lieutenant de police aura ordre de la mettre à exécution. Je sais comment ces choses se pratiquent, et je n' au nulle envie d' aller à la Bastille.
"_ Que vous importe ? Vous en sortirez par le trou de la serrure.
"_ Je préfère n' avoir pas besoin de recourir à un miracle. Adieu Madame.
"_ Mais si le roi vous fait appeler ?
"_ Je reviendrai."

[...] Il partit dès qu'il eût ôté ma livrée. Je restai fort inquiète. J' avais dit à la reine qu' afin d' être plus à portée d' exécuter ses volontés, je ne quitterais pas le château...Deux heures après,madame de Misery vint me chercher de la part de Sa Majesté. Je n' augurai rien de bon de cet empressement. Je trouvai le roi avec Marie-Antoinette. Elle me parut embarrassée ; Louis XVI, au contraire, vint à moi d' un air ouvert, et prit ma main qu'il baisa d' une grâce infinie, car il avait des formes charmantes lorsqu'il le voulait.
" Madame d' Adhémar, me dit-il, qu' avez-vous fait de votre sorcier ?
"_ Du comte de St-Germain, Sire ? il a pris la route de Paris
"_ Il a effrayé sérieusement la reine. Vous avait-il à l' avance tenu les mêmes propos ?
"_ Pas avec autant de détails.
"_ Je ne vous en veux pas, ni à la reine, mais je blâme un étranger d' oser nous annoncer des revers que les quatre parties du monde pourraient offrir en l' espace d' un siècle. Au surplus, il a tort de se cacher du comte de Maurepas, qui saurait mettre de côté ses inimitiés personnelles s' il fallait les immoler aux intérêts de la monarchie. je vais lui parler de ceci, et s'il me conseille de voir St-Germain, je ne m'y refuserai pas. On lui donne de l' esprit et de l' habileté : mon aïeul aimait sa société ; mais avant de lui accorder une conférence, j' ai voulu vous rassurer sur les conséquences que pourrait avoir la nouvelle apparition de ce mystérieux personnage. Quoi qu'il arrive, vous serez mise à l' écart."


le comte de Maurepas

Deux heures après, j' étais encore dans ma chambre, absorbée par mes réflexions, lorsqu'on frappa à la porte de mon modeste appartement. J' entends un mouvement inusité, et presque aussitôt les deux battants s' ouvrent et l'on m' annonce Monseigneur le comte de Maurepas. Je me lève pour le recevoir avec un peu plus de vivacité que si c' eût été le roi de France. Il s' avance avec une physionomie riante.
" Excusez, madame, me dit-il, le sans-façon de ma visite ; mais j' ai quelques renseignements à vous demander, et la galanterie exigeait que je vinsse vous trouver."
    
   Les hommes de la cour avaient à cette époque une exquise politesse envers les femmes qu'on ne trouvera plus dans sa pureté après la tempête qui a tout bouleversé. Je répondis comme je le devais à M. de Maurepas, et ces préliminaires terminés :

" Eh bien ! reprit-il, notre vieil ami le comte de St-Germain est de retour ? ... Il fait déjà des siennes, il recommence ses tours de passe-passe."

   Je voulus récrier mais, m' arrêtant par un geste suppliant :
" Croyez, ajouta-t-il que je connais mieux le pèlerin que vous, madame. Une seule chose m' étonne ; les années ne m'ont pas épargné, et la reine prétend que le comte de St-Germain s' est montré avec le visage d' un homme de quarante ans. Quoi qu'il en soit, nous saurons d' où lui viennent ces renseignements si positifs, et effrayants...Il ne vous a pas donné son adresse, je gage ?
"_ Non, monsieur le comte.
"_ On la découvrira, nos limiers de police ont le nez fin. Au reste, le roi vous remercie de votre zèle. Il n' arrivera rien de fâcheux à St-Germain que d' être enfermé à la Bastille, où il sera bien nourri, bien chauffé, jusqu' à qu'il ait daigné nous apprendre où il a été puiser tant de choses curieuses."

   A ce moment, notre attention fut détournée par le bruit que fit la porte de ma chambre en s' ouvrant... C' était le comte de St-Germain qui entrait ! ... Il m' échappa un cri, tandis que M. de Maurepas se levait brusquement, et je dois dire que ses traits étaient légèrement altérés.
   Le thaumaturge venant à lui :

" Comte de Maurepas, lui dit-il, le roi vous avait appelé pour lui donner de bons conseils, et vous ne songez qu'à conserver votre autorité. En vous opposant à ce que je voie le monarque, c' est perdre la monarchie, car je n' ai qu'un temps limité à donner à la France et, ce temps passé, on ne me reverra ici qu'après la descente au tombeau de trois générations consécutives (100 ans ). J' ai dit à la reine tout ce qu'il m' était permis de lui apprendre, mes révélations au roi auraient été plus complètes ; il est malheureux que vous soyez intervenu entre Sa Majesté et moi. Je n' aurai aucun reproche à me faire lorsque l' horrible anarchie dévastera toute la France. Ces calamités, vous ne les verrez pas, mais ce sera pour votre mémoire de les avoir préparées... N 'attendez nul hommage de la postérité ; ministre frivole et incapable, on vous rangera parmi ceux qui perdent les empires."

   M. de St-Germain,après avoir ainsi parlé sans reprendre haleine, retourna vers la porte, la ferma et disparut. Il me laissa fort mal à mon aise vis-à-vis de M. de Maurepas, qui était anéanti, furieux peut-être, mais tellement effrayé que plus de dix minutes s' écoulèrent avant qu'il put reprendre son sang-froid.
   Il se leva, alla dans l' anti-chambre, où trois ou quatre de ses gents l' attendaient. Il leur ordonna de courir après le monsieur qui venait de sortir, et de le remettre aux mains du prévôt de l' hôtel.
   Pendant ce temps, j' étais inquiète, irritée ; M. de Maurepas, au contraire cherchait à paraître sémillant et gracieux, mais le dépit et une terreur superstitieuse le dominaient malgré lui. 
   Ses gens revinrent, ils n' avaient pu atteindre M. de St-Germain.

Beaucoup plus tard, alors que les évènements se précipitèrent, un mystérieux " inconnu " adressa un message à la reine :

" Madame,

" J 'ai été Cassandre ; mes paroles ont frappé en vain vos oreilles, et vous êtes arrivée à ces temps que je vous avais annoncés. Il ne s' agit plus de louvoyer, mais d' opposer l' énergie à la tempête qui gronde : il faut, pour cela et afin d' augmenter votre force, vous isoler des personnes que vous aimez le plus, afin d' enlever tout prétexte aux rebelles. D 'ailleurs, ces personnes courent danger de vie ; tous les Polignac et leurs amis sont dévoués à la mort et signalés aux assassins qui viennent d' égorger les officiers de la Bastille et M. le prévôt des marchands. M. le comte d' Artois périra ; on a soif aussi de son sang, qu'il y fasse attention. Je me hâte de vous dire ceci, plus tard je vous communiquerai davantage..."



Notes :

(a) un noble à la rose : épithète fort mystérieux, sauf pour celui qui sait y voir une référence à Christian Rose-Croix, confirmé plus loin par la cassette d' écus alchimiques de Jacques II. Jacques II Stuart, chassé du trône d’Angleterre par son gendre Guillaume d’Orange (qui sera initié en 1690), s’exile à Saint-Germain-en-Laye (loge "La Bonne Foi", à l'Orient de Saint-Germain-en-Laye, 25 mars 1688) où il ranimera les loges déjà créées par les Écossais et les Irlandais ( près de 40000 ) constitués de refugiés dits " jacobites ".

(b) Il faut y voir dans cette référence au parti encyclopédiste, une allusion aux partisans proches de la libre-pensée et des lumières tels Diderot et surtout d' Alembert, le Duc de Choiseul ou Voltaire . Voltaire était initié franc-maçon à la loge des neufs-soeurs, .Il fera l' objet d' une précision sur ses intentions et sa fausseté que ne renierait pas Marion Sigaut : 

Notamment une lettre adressée par la mère de la comtesse d' Adhémar à Marie-antoinette reproduite par sa fille la comtesse, pour la mettre en garde contre Voltaire :

" Non, ma chère Antoinette, si vous avez égard à mes conseils, vous ne rapprocherez point Voltaire de votre personne ; c' est un homme qui peint des vertus pour mieux déguiser ses vices, et surtout afin de cacher sous le masque d' hypocrisie son projet abominable de détruire notre sainte religion. Je me suis procuré une lettre de lui à d' Alembert qui ne vaut pas mieux que son ami. Outre les impiétés que contient cette épître, sa signature seule est un crime, la voici ecr. l' in, ce qui signifie écrasez l' infâme, c'est-à-dire le culte sacré qui nous ouvre la voie du salut... Il n' en faut pas davantage pour vous faire haïr cet homme. Vous le mépriseriez, si vous consentiez à souiller votre chaste jeunesse par la lecture de certaines de ses poésies. Je m' étonne souvent de la protection tacite que le roi votre aîeul et le roi votre mari ont tour à tour accordée à Voltaire et à ses sectaires. Dieu, il faut le croire, s' irritera enfin de l' impunité de tant d' outrages. Pourvu que la justice céleste ne vous frappe pas, vous ma fille et votre mari ! car c' est sous le règne de louis XVI que Voltaire et les encyclopédistes s' attaquent chaque jour à la divinité "


En France, après la prise de la Bastille, l'action suivante prise par les francs-maçons était de former un nouveau gouvernement. Le Comte de Poncins raconta comment cela s'est fait en citant le franc-maçon Bonnet , orateur à l'Assemblée du Grand Orient de France en 1904 :

" Au XVIIIe siècle, la ligne glorieuse des « Encyclopédistes » a trouvé dans nos temples un fervent public, qui, à elle seule à cette époque, invoqua la devise rayonnante, encore inconnue aux personnes, de « Liberté, Egalité, fraternité. »"

La graine révolutionnaire germa rapidement au sein de la société. Nos illustres frères maçons [sic] d'Alembert, Helvétius, Voltaire, Diderot et Condorcet, préparèrent la voie à une nouvelle ère. Et quand la Bastille tomba, la franc-maçonnerie [sic] mis à l'honneur suprême pour l' humanité la Charte qu'elle avait élaborée amicalement.
C'était notre frère, De la Fayette, qui tout d'abord présenta le projet d'une déclaration des droits naturels de l'homme et de la Constitution. Le 25 août 1789, l'Assemblée constituante, dont plus de 300 membres étaient francs-maçons, adoptèrent définitivement , presque mot pour mot, dans la forme déterminée au sein des loges, le texte de l'immortelle Déclaration des droits de l'homme.


Liens utiles :

le comte de St-Germain de Paul Chacornac

Le comte de St-Germain par Patrick Rivière

Christian rose-Croix et sa mission ( R.Steiner )

" 1789 : " Silence aux pauvres " d' Henri Guillemin





https://archive.org/details/manlypalmerbox34ms209hall 

http://ascension-research.org/The_Most_Holy_Trinosophia_of_the_Comte_de_St_Germain.pdf 

https://blausternschlonge.wordpress.com/2012/03/01/dragon-triangle-book-of-saint-germain/ 

http://www.dailymotion.com/video/xzt1h2_le-comte-de-st-germain-les-aventuriers-de-l-etrange-sud-radio_news

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

De Zoroastre à Jésus de la lignée de Salomon et la visite des Rois-Mages (épiphanie)

Michel Onfray, fossoyeur de la biodynamie ?

Rudolf Steiner et Alexander von Bernus : deux frères du rite égyptien ( Apis )