33 - Contre le darwinisme social et l' égoïsme : l'entraide !


A l' heure où les attaques contre Steiner , sa philosophie et sa pédagogie fusent, il est temps de rappeler combien Steiner a toujours prôné et relayé des valeurs humanistes à travers ce cours extrait d'une conférence donnée à Berlin le 12 octobre 1905. (GA 54 seconde édition )




Lors de l' assemblée des naturalistes de 1880 à St Pétersbourg en Russie, un homme curieux fit une conférence. Une conférence dont la profondeur est d'une grande importance pour tous ceux qui s'intéressent de très près à ce sujet. Cet homme est le zoologue Kessler. Il mourut peu de temps après . Sa conférence traitait du principe de l' entraide dans la nature. Pour tous ceux qui se penchent avec sérieux sur le sujet, il s'ouvre des perspectives tout à fait nouvelles pour la recherche et la réflexion scientifique ainsi stimulées.

Pour la première fois à l' époque moderne, des faits furent rassemblées dans toute la nature, prouvant que toutes les théories antérieures sur la " lutte pour la vie " ne concordent pas avec la réalité.

Dans cette conférence, il est exposé et prouvé par les faits que ce n' est pas par la lutte pour la vie que les espèces animales, les groupes animaux se développent, qu'en vérité la " lutte pour la vie " entre deux espèces est un cas exceptionnel, et n' existe pas à l' intérieur d'une même espèce, dont les individus au contraire s' apportent une aide mutuelle, et que ce sont les espèces dont les individus sont les plus prédisposés à s' entraider qui se conservent le plus longtemps. ce n' est pas le combat,mais l' entraide qui confère longue vie.


Kropotkine

On était ainsi parvenu à un nouveau point de vue. Et voilà que la recherche moderne, par un curieux enchaînement de circonstances, a permis au prince Kropotkine , une personnalité qui défend une position absolument incroyable à notre époque, de poursuivre les recherches dans cette voie.

Chez les animaux et dans les tribus, il a pu montrer en s' appuyant sur une multitude de faits quelle importance revêt dans la nature ce principe d' entraide. Je ne peux que recommander à chacun d' étudier ce livre, qui a été traduit en allemand par Gustav Landauer. Ce livre apporte une somme de concepts et de représentations relatifs à l' être humain qui sont une véritable école permettant de s' élever à une vision spirituelle. Mais nous n' avons une juste compréhension de ces faits que si nous les envidageons à la lumière de ce que l'on appelle la conception ésotérique, si nous pénétrons ces faits avec les bases de la science de l' esprit.

Je pourrais déjà citer quelques exemples éloquents, mais vous pourrez les lire dans l' ouvrage que j' ai indiqué.

Le principe de l' entraide dans la nature est le suivant :

ceux qui ont intégré le plus largement ce principe sont ceux qui vont le plus loin. Les faits sont donc parlants et seront de plus en plus parlants pour nous. Dans la vison du monde selon la science de l' esprit, quand nous parlons d'une espèce animale quelconque, nous en parlons comme s'il s' agissait d'un individu, de l' individualité distincte d' un être humain. Une espèce animale est pour nous la même chose, dans un domaine inférieur, que l' individu humain sur le plan supérieur.
Je l' ai déjà dit une fois ici : il y a un fait que l'on doit avoir clairement sous les yeux pour comprendre ce qui oppose l' être humain à tout le règne animal.

Cette opposition s' exprime dans la formule : l' homme a une biographie, l' animal n'a pas de biographie. Chez l' animal, nous sommes satisfaits lorsque nous avons décrit l' espèce. Chez l' homme, nous disons : père, grand-père, oncle, fils ; chez le lion, ces degrés ne se distinguent pas au point qu'il soit nécessaire de décrire chacun en particulier. Bien sûr, je sais que celui qui aime un chien ou un singe croit pouvoir écrire une biographie du chien ou du singe. Or une biographie ne doit pas contenir ce que l' autre peut savoir d' un être donné, mais ce que cet être lui-même a su. La conscience de soi est partie intégrante d'une biographie et en ce sens, seul l' être humain a une biographie. Celle-ci correspond à ce qui est chez l' animal une description de toute l' espèce. Le fait que chaque groupe animal ait une âme de groupe est la traduction extérieure de l' âme que porte en lui chaque être humain individuel.

Il m'a déjà été donné d' exposer ici qu' un monde caché est lié immédiatement à notre monde physique : le monde astral, qui ne comporte pas d' objets ou d' entités que l' on peut percevoir par les sens mais qui est du même tissu que celui de nos passions et de nos désirs. Si vous examinez l' être humain, vous pouvez voir qu'il a fait descendre son âme jusque sur le plan physique ou le monde physique.
Dans ce monde physique, il n'y a pas d' âme individuelle pour l' animal. Mais vous trouvez pour l' animal une âme individuelle qui se trouve sur ce que l' on appelle le plan astral, dans le monde astral caché derrière notre monde physique. Les groupes animaux ont des âmes individuelles dans le monde astral. C'est là que nous trouvons la différence entre l' être humain et le règne animal.

Et quand nous nous demandons : qu'est-ce qui combat, en réalité, quand nous observons dans le règne animal la " lutte pour la vie " ? Nous devons dire alors : la vérité, c'est que, derrière ce combat que se livrent les espèces animales, il y a le combat astral des passions et des désirs de l' âme qui prend racine dans l' âme de l ' espèce ou du groupe. Mais s'il était question d' une  " lutte pour la vie " au sein de l' espèce dans le règne animal, cela serait comparable à un combat entre les différentes de l' âme à l' intérieur de l' être humain.

C'est une vérité importante.

La lutte au sein d'une même espèce animale ne saurait être la règle : la " lutte pour la vie " ne peut avoir lieu qu'entre différentes espèces. Car l' âme de toute l' espèce est une âme globale, ce qui lui donne la charge impérative de régner sur les parties. Cette entraide que nous pouvons observer parmi les différentes espèces du monde animal est tout simplement l' expression de l' activité unitaire de l' espèce ou de l' âme du groupe.
Et si vous regardez tous ces exemples, que vous trouvez dans l' intéressant ouvrage que j' ai indiqué, vous pouvez avoir une vue assez claire de la manière dont agissent les âmes de groupe.

Par exemple, quand un individu d'une certaine espèce de crabes se retournent par hasard sur le dos, et ne peut plus se retourner lui-même, un grand nombre d'animaux se trouvant à proximité viennent l' aider à se remettre d' aplomb. Ce soutien mutuel vient d'un organe de l' âme commune aux animaux. regardez également la manière dont les scarabées se soutiennent pour veiller sur les oeufs de la communauté ou les protéger, pour transporter une souris morte, etc...comment ils s'allient, ils se soutiennent, accomplissent des tâches en commun : c'est alors l' âme du groupe que vous voyez à l' oeuvre.
Vous pouvez faire ces observations jusque dans les espèces les plus évoluées.

Vraiment, celui qui a un sens pour percevoir cette action dans l' entraide mutuelle chez les animaux se fera peu à peu une image, une idée, une notion de l' oeuvre des âmes de groupe. C'est précisément en ce domaine qu'il peut faire l' apprentissage de la vision avec les yeux de l' esprit. L' oeil devient alors solaire !


Chez l' être humain, nous avons affaire à une âme de groupe devenue individuelle. En chaque individu humain, vit une âme groupe de ce genre. Et donc pour l' homme, comme pour les différentes espèces animales, il est en fait possible qu'il entre en guerre en tant qu'individu contre un autre individu.
Mais regardons un peu le but de cette lutte, pour voir si la lutte survient dans l' évolution comme une fin en soi. Qu'est-il donc advenu de la lutte entre les espèces ? Les espèces qui restent sont celles qui se soutiennent mutuellement et celles qui ont eu les relations les plus guerrières ont disparu. Telle est la loi de la nature. Il nous faut donc dire que, dans la nature extérieure, le progrès dans l' évolution consiste à instaurer la paix à la place de la lutte. Là où la nature est parvenue à un certain point, au grand tournant, en fait, l' équilibre règne ! La paix, en direction de laquelle s'est déroulé le grand combat, est établie.
Pensez donc que des plantes mènent entre elles, en tant qu'espèces, une lutte pour l' existence. Mais n'oubliez pas le beau soutien extraordinaire que s' apportent le règne végétal et le règne animal dans leur processus d' évolution commune : l' animal inspire de l' oxygène, rejette du gaz carbonique, la plante rejette de l' oxygène et absorbe du gaz carbonique. Ainsi la paix dans l' univers est-elle possible.

Ce que la nature parvient ainsi à faire par sa propre force, l' homme a pour destination de le réaliser à partir de sa nature individuelle. L' homme a progressé par degrés, et c'est aussi par degrés que s'est formée chez lui ce que nous reconnaissons comme la conscience de soi de notre âme individuelle.
Nous devons considérer la situation actuelle du monde comme un stade d' évolution et discerner sa tendance future.
Si vous remontez à des époques lointaines, vous voyez encore à l' origine du règne humain des âmes de groupe qui agissent dans des petites tribus ou familles ; là, nous avons donc affaire, également chez l' être humain, à des âmes de groupe.

Plus vous jetez un regard rétrospectif, plus les êtres humains qui sont ainsi réunis vous apparaissent comme un bloc compact,monolithique.
Il y avait comme un seul esprit qui traversait l' ancienne communauté villageoise, qui devint ensuite l' Etat primitif.
Vous pourriez étudier à quel point les masses qui entrèrent en guerre sous l' impulsion d' Alexandre le Grand étaient quelque chose de différent des masses actuelles entraînées dans un conflit, avec leur volonté individuelle beaucoup plus développée. Il faut jeter un juste éclairage sur ces faits. Car la marche de la culture veut que les hommes deviennent de plus en plus individuels, autonomes et conscients, conscients d' eux-mêmes. Le genre humain s'est formé à partir de groupes, de communautés.
Et de même que nous avons des âmes de groupe, qui dirigent les différentes espèces animales, les peuples étaient guidés par les grandes âmes de groupe. L' homme échappe de plus en plus, par son éducation progressive, à la direction de l' âme de groupe et devient de plus en plus autonome (...)

Le christianisme a précisément préparé l' être humain à accéder à une telle conscience individuelle. Et les puissances sublimes savaient ce qu'elles faisaient lorsqu'elles firent disparaître pendant des millénaires, la conscience de la réincarnation et du karma. Ce fut le grand apport du christianisme d' avoir fait disparaître la vision d'un au-delà qui doit jouer un rôle de compensation, et d' avoir attiré l' attention sur l' extraordinaire importance du monde ici-bas.

Il est possible que la version radicale de cette impulsion soit allée trop loin, mais il fallait qu'elle intervienne car les choses du monde n' évoluent pas selon la logique, mais selon d' autres lois. De cette vie terrestre, on a fait découler une éternité de punitions; c'est la tendance de l' évolution qui a conduit à cela, même si cela paraît incohérent. Ainsi, l' humanité a-t-elle appris à devenir consciente de cette existence terrestre unique. C'est ainsi que la Terre, ce plan physique, devint quelque chose d'infiniment important pour l' être humain. Il fallait que cela devienne ainsi, il fallait en venir à cette situation. Tout ce qui se passe aujourd'hui, toutes les conquêtes matérielles réalisées sur le globe terrestre, tout cela n' a pu se développer qu'à partir d'un état d'esprit qui repose sur l' intention d' éduquer cette Terre (...)

Nous n' avons pas à être étonnés si le genre humain aujourd'hui est encore loin d' être mûr pour éliminer ce qu'il a dû acquérir au terme d'une longue éducation. Nous avons vu que c'est par l' entraide que les espèces animales actuelles sont parvenues à leur perfection, et que la lutte ne s'est déroulée qu'entre espèces différentes. Mais si l'individualité humaine correspond à l' âme de groupe des animaux, l'âme humaine ne pourra parvenir à une conscience de soi qu'en entrant dans une lutte du type de celle qui oppose les espèces animales dans la nature. Tant que l' être humain n'aura pas déployé totalement sont autonomie, la lutte continuera. Mais l' homme est appelé à atteindre de façon consciente ce qui se trouve à l' extérieur, sur le plan physique. C'est pourquoi, il sera conduit, gravissant les degrés de conscience de son règne, vers l' entraide et le soutien mutuel, parce que le genre humain est UN .




Et c'est à l' échelle du genre humain qu'il faut parvenir à l' absence de lutte, comme on la trouve dans le règne animal : une paix totale, universelle.
Ce n'est pas la lutte qui a fait la grandeur d'une espèce animale donnée, mais l' entraide et le soutien. L' âme du groupe qui vit dans une espèce animale en tant qu'âme unique est en paix avec elle-même. Seule l' âme humaine individuelle, dans cette existence physique isolée, est une âme singulière.

Pour notre âme, c'est une grande conquête que nous apporte l' évolution spirituelle de reconnaître en vérité l' âme communautaire qui relie tout le genre humain, l' unité dans toute l' humanité, que nous ne recevons pas sous forme de présent inconscient, mais qu'il nous faut acquérir de haute lutte consciemment.
Développer véritablement et effectivement cette âme une du genre humain, c'est la tâche de la vision du monde selon la science de l' esprit. C'est ce qu'exprime notre premier principe : fonder une confédération fraternelle sur toute la Terre, sans distinction de race , de sexe, de couleur,etc... C'est la reconnaissance de l' âme qui est commune à toute l' humanité.

Un processus de purification doit avoir lieu jusque dans les passions, processus au terme duquel il deviendra évident pour l' être humain qu'une même âme vit aussi en son frère.

Dans le monde physique, nous sommes séparés, dans le monde de l' âme, nous sommes une unité : le " Moi " du genre humain. Mais c'est seulement dans la vie réelle véritable que nous pouvons appréhender cela, et nous familiariser avec cette donnée. C'est pourquoi, ce ne peut être que la culture de la  vie spirituelle qui nous pénètre du souffle communautaire de cette âme une. Ce ne sont pas les hommes actuels avec leurs principes, mais les hommes de l' avenir,qui, développant de plus en plus la conscience de cette âme une, formeront la base d'un nouveau genre humain, d'une nouvelle race qui s' épanouira totalement dans l' entraide.

Une société dans laquelle règne véritablement la paix est une société qui aspire à la connaissance de l' esprit et le véritable mouvement pour la paix, c'est le courant de la science de l' esprit. C'est elle le mouvement pour la paix, parce qu'elle vise ce qui en l' homme marche vers l' avenir.


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