27 - Les faux-prophètes de la Modernité : Jean-Jacques Rousseau





Traiter de Mondialisme ou de libertarisme, d' Homme - Dieu possédé par la seule lumière de la raison sans évoquer Rousseau, relèverait d'une omission non-négligeable ! Je mettrais donc à l'honneur un auteur du nom de Yvan BLOT ( ancien élève de l' ENA, docteur es sciences économiques, ancien député du Pas-de-Calais et membre d'un grand corps d'inspection de l' Etat. Fondateur du club de l' Horloge, il anime l'institut néo-Socratique de philosophie http://www.insoc.fr/ et il est président de l' association " Agir pour la démocratie directe " ).
Voici donc un auteur fort intéressant et cultivé, qui partage ( malgré lui ? ) les analyses critiques d'un Rudolf Steiner sur Rousseau et Voltaire. L'auteur décrypte 4 personnalités influentes dont se prévalent encore nos chers contemporains : Voltaire - Rousseau - Marx et Freud.

Je me fais donc l' apologie de son excellent livre : " Les Faux prophètes " ( Apopsix editions ) et très largement du chapitre 5 consacré à Nietzsche contre Rousseau ( en fait tout l'ouvrage mériterait d' être cité ! ). Il sera précisé ultérieurement en notes finales les liens vers les conférences de Steiner au sujet de Rousseau , Voltaire ou Nietzsche pour lequel il travailla un temps à la demande de la soeur de Nietzsche à la mise en ordre des archives de son frère et qui donnera lieu à son ouvrage : " Nietzsche - Un homme en lutte contre son temps ( EAR ) "

J'enjoins tous les amoureux du message helléno-chrétien à se jeter sur la bibliographie de cet auteur qui propose à mon sens un éclairage philosophique à ce grand penseur méconnu que reste Rudolf Steiner sur les questions épistémologiques et sociétales tellement bafouées en ces temps de délitement généralisé !

Selon l' idée de tripartition sociale proposée par Rudolf Steiner dès 1919, le triptyque cher à nos républicains auto-proclamés : LIBERTE - EGALITE - FRATERNITE est légitime dans sa sphère respective. A savoir : l' idée de liberté liée à la sphère culturelle-spirituelle ; l' idée d' égalité entre les individus devant la justice ( ce que la Constitution serait sensée protéger ), et enfin la fraternité au niveau économique ( une économie de marché maîtrisée , locale et non-spéculative ) ! Bien entendu, présenter ainsi sans les développement conceptuels conséquents ne peut que susciter certaines interrogations.




Nietzsche contre Rousseau : " Canaille idéaliste "
     " Rousseau, ce premier moderne,idéaliste et canaille en une seule personne "

                                        Friedrich Nietzsche - Le Crépuscule des Idoles



Nietzsche fait dans son ouvrage principal " Ainsi parlait Zarathoustra " une petite allusion indirecte à Rousseau dans le chapitre sur les vieilles et nouvelles tables de valeurs :

" Qui sait commander et qui est contraint d'obéir, voilà ce que l'on essaie ! Ah ! Et au prix de combien de longues recherches, de délibérations, d'apprentissage et de tentatives recommencées ! La société humaine , c'est une tentative, voilà ce que j'enseigne, une longue recherche, une tentative, ô mes frères ! Et pas un " contrat " ! Brisez, brisez-moi un tel mot pour coeurs mous et compromis douteux ! "
Par ces mots, on voit bien ce qui différencie Nietzsche de Rousseau : Le premier est attaché à la réalité crue : toute société est fondée sur le commandement et l'obéissance, et ceci est de l'ordre de l'inégalité ! Rousseau, par contre, veut " écarter tous les faits " comme il le dit lui-même pour faire de la sociologie abstraite comme on fait de la physique abstraite, et il recherche avant tout des façons de préserver et promouvoir ce qu'il aime par-dessus tout : l' égalité ! Son contrat social ne recherche pas l'optimum mais la préservation de l' égalité au risque d'une autorité qu'on appellerait aujourd'hui totalitaire. Mais Nietzsche parle surtout de Rousseau dans son ouvrage postérieur intitulé : " Le Crépuscule des Idoles ou comment philosopher à coups de marteau ! " On se doute que cela va cogner ! Rousseau fait partie de " ses impossibles " ! Il y en a d'autres : Kant qui serait " le plus contrefait des estropiés du concept ", Victor Hugo ou " le phare sur l' Océan du non-sens ", George Sand qui pour Nietzsche fait partie de " la famille Rousseau ": " ceux qui ont besoin de dignité morale faute de mieux " ! Elle est appelée : " La vache à lait au beau style ! " Michelet, c'est " l'enthousiasme en bras de chemises", John Stuart Mill, " la clarté qui offusque ", les frères Goncourt : " les deux Ajax luttant contre Homère sur une musique d' Offenbach " ; quant à Zola, sa définition est : " la joie de puer " ! Rousseau quant à lui s'en tire mieux que Zola, c'est " le retour à la nature in impurus naturabilis " : Nietzsche a remplacé purus par impurus pour suggérer l'instinct de vengeance qui se cache derrière l'idéal rousseauiste !
(...) Nietzsche critique aussi Rousseau en tant qu'inspirateur de la Révolution : " Je hais encore Rousseau dans la Révolution : elle est l'expression historique de cette double nature d'idéaliste et de canaille. La farce sanglante à laquelle donna lieu cette Révolution, son immoralité, m'importe peu : ce que je hais, c'est sa moralité rousseauiste, les soi-disant vérités de la Révolution, par lesquelles elle continue d'exercer ses effets et convainc à son profit tout ce qui est plat et médiocre. La doctrine de l' égalité ! ...Mais il n'y a pas de poison plus empoisonné car elle semble prêchée par la justice elle-même alors qu'elle est la fin de la justice. "

Nietzsche conclut sa critique contre la Révolution par un appel à Goethe : " Aux égaux l'égal, aux inégaux l'inégal, voilà ce qui serait le véritable discours de la justice : et ce qui s'ensuit, ne jamais rendre égal ce qui est inégal." Que cette doctrine de l' égalité ait été entourée de tant d'honneur et de sang a conféré à cette idée moderne par excellence une espèce de gloire et de flamboiement si bien que la Révolution comme spectacle a séduit jusqu'aux esprits les plus nobles. Ce n'est en fin de compte pas une raison pour la respecter davantage. Je ne vois qu'un homme qui l'ait ressentie comme on doit la ressentir, avec dégoût : Goethe ! "
En fait, Nietzsche est hostile à Rousseau parce qu'il considère que l' égalitarisme est motivé avant tout par la vengeance , le ressentiment contre tout ce qui est supérieur, noble et beau. Heidegger a fort bien compris le fonds de la pensée de Nietzsche en disant que celui-ci voulait avant tout la disparition de l'esprit de vengeance, condition essentielle pour que le surhomme apparaisse !


Les Tarentules


Dans " Ainsi parlait Zarathoustra ", Nietzsche se déchaîne contre " la canaille au pouvoir et la canaille qui écrit ", la canaille étant caractérisée par la malpropreté mentale et morale . Mais le chapitre de ce livre qui vise le plus Rousseau sans le nommer , est le chapitre des " Tarentules " . Zarathoustra agite la toile de l' araignée pour la faire venir et lui dit : " Bienvenue Tarentule ! sur ton dos est inscrit en noir ton triangle, ton emblème; et je sais aussi ce qui habite ton coeur. La vengeance habite ton coeur : tout ce que tu mors se recouvre d'une croûte noirâtre ; le poison de ta vengeance fait tournoyer l' âme, prédicateurs de l' égalité que vous êtes ! Vous n' êtes que des tarentules et en secret , vous êtes assoiffés de vengeance ! "

On en connaît beaucoup de tarentules dans l' actualité politique !

" C'est pourquoi je tire sur votre toile, pour que votre rage vous fasse sortir de votre tanière de mensonge et que votre vengeance jaillisse derrière votre mot : Justice . Car, que l'homme soit délivré de la vengeance, voilà à mon sens, le pont vers la plus haute espérance (...) "
Les tarentules ont un autre objectif : " nous voulons exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne sont pas semblables à nous (...) Volonté d' égalité, tel devra désormais être le nom de la vertu (...) Vous prédicateurs de l' égalité (..) Vos plus secrètes convoitises de tyrannie s'emmitouflent donc de paroles de vertu."

C'est une bonne description de Robespierre.

(...) Ce texte dit quelques vérités essentielles : les prédicateurs de l' égalité se prétendent des justes alors qu'ils sont mus par la vengeance. Ils sont haineux et leur poison est contagieux ! Au pouvoir, ce sont des Pharisiens ! Il faut les démasquer pour ouvrir la voie au surhumain . Celui-ci est fondé sur une alliance précieuse de dureté et d' amour ! Plus exactement, la dureté est au service de l' amour : ils sont inséparables dans la volonté de créer ! Pour mieux comprendre l' idéal que Nietzsche propose aux hommes à la place de l'idéal malfaisant de la vengeance égalitaire, il faut lire l'admirable prologue d " Ainsi parlait Zarathoustra". Ce prologue traite de l' idéal du surhomme face à l' absence d' idéal des " derniers hommes " , les décadents du monde moderne.
(...) Dieu est mort dans la conscience des hommes ; Zarathoustra expliquera plus tard que c'est le plus laid des hommes qui l'a tué car il était si laid qu'il ne supportait pas le regard de Dieu ! Pour Nietzsche, la mort de Dieu est une vraie catastrophe qui peut faire régresser l'homme à l' animalité.(...)
Pour Nietzsche, le surhomme est l'idéal qui doit remplacer (je rajoute !) la place vacante laissée par Dieu sur cette terre. Sans Dieu ou cet idéal, l'homme va retourner à l' animalité ! Tout se joue pour lui sur Terre : " le surhomme est le sens de la terre ! (...) Ne croyez pas ceux qui vous parlent d'espérances supra-terrestres ! Ils méprisent la vie ! "

C'est là le désaccord cardinal entre Nietzsche et le christianisme, Socrate ou Platon. Nietzsche ne croit pas à une âme immortelle . Mais il pense qu'il faut un idéal à l'homme et que la pire des choses est de déifier l'homme lui-même. Il est en cela l' adversaire du matérialisme ( invention anglo-saxonne pour lui ).(...)



le déclin de l' égo



Nietzsche veut que l'homme soit animé par un idéal qui transcende son égo ! C'est du déclin de l'égo dont il parle : " j'aime celui qui vit pour connaître, pour travailler, pour obéir à sa vertu, car il va au-delà de son moi : il le fait décliner. Il écrit encore : " J'aime celui dont l' âme se prodigue , qui ne veut pas de gratitude et qui ne rend rien : car il donne toujours et ne veut point se réserver lui-même. J'aime celui qui a honte lorsque le dé tombe à son avantage et qui demande alors : suis-je un tricheur ? car il veut son déclin. J'aime celui qui fait précéder ses actes de paroles d'or et qui tient toujours plus qu'il ne promet ( le contraire du démagogue politique !) (...) J'aime celui dont l'âme déborde de sorte qu'il s'oublie lui-même (...) J'aime celui qui est libre de coeur et d'esprit ...

On constatera dans ce texte magnifique qu'il faudrait lire en allemand pour en apprécier toute la poésie, que Nietzsche ne cesse de dire : j'aime ! Il aime celui qui a assez de charité, d'amour, d'agapè pour se sacrifier à son idéal ! Nietzsche remet la charité au centre de tout et réclame le déclin de l' égo, non face à Dieu puisque pour lui Dieu est mort, mais face au Surhomme. Ainsi, Nietzsche reprend l'esprit du christianisme, comme religion d'amour, dans un contexte où Dieu a disparu ! C'est pour cela qu'un grand philosophe chrétien comme Gustave Thibon constate que les rapports de Nietzsche et du christianisme sont complexes. Nietzsche est plus proche du Christ que des matérialistes sans idéal, que Nietzsche va violemment critiquer en les baptisant " les derniers hommes " (...)



Le dernier homme et le monde moderne



" Malheur ! Voici venir le temps où l'homme ne donnera plus naissance à nulle étoile ( un idéal !) Malheur, voici venir le temps de l'homme le plus méprisable, qui ne peut plus se mépriser lui-même ! Voyez, je vous montre le dernier homme ! "
Nietzsche constate qu'après la mort de Dieu, l'homme s'est placé lui-même sur un piédestal et est devenu sa propre idole : il ne peut donc plus se mépriser, ce qui serait la voie vers un idéal pour se dépasser. En fait, Nietzsche décrit ce que l'on pourrait appeler le bourgeois matérialiste vulgaire :
" Qu'est l' amour ? Qu'est-ce que la Création ? Qu'est le désir ? Qu'est-ce qu'une étoile ? Voilà ce que demande le dernier homme et il cligne de l'oeil "

Et voici le monde moderne : " la terre sera devenue petite et le dernier homme y sautillera qui rend toute chose petite ! " C'est une allusion au progrès technique des transports qui réduit les distances mais aussi une allusion à la médiocrité du dernier homme qui rapetisse tout à son niveau ! " Sa race est indestructible comme celle du puceron : le dernier homme est celui qui vit le plus longtemps " : allusion au progrès de la médecine !

En fait, tout le livre " Ainsi parlait Zarathoustra " traite d'un combat contre l' égalitarisme. L'ouvrage est composé de quatre parties, la première écrite à Rapallo en Italie, la deuxième à Sils-Maria en Suisse, les deux dernières à Nice.(...)


L' éthique de l' oeuvre créatrice face au relativisme



Face au créateur joyeux, prêt aux épreuves et qui vise le Surhomme et l' éternité, il y a le relativisme, le nihilisme. celui-ci est notamment représenté par le devin, l'annonciateur de la grande fatigue, qui dit : " tout est pareil ! Rien ne vaut la peine ! le monde n'a pas de sens ! Savoir étouffe !" Zarathoustra dit à un autre homme perdu, le magicien : " cet aujourd'hui est celui de la populace : qui donc y sait encore ce qui est grand et ce qui est petit " (...) la populace clignera des yeux en disant : nous sommes tous pareils et égaux " Au pape désorienté par la mort de Dieu, il dit que l' amour est plus important que de vouloir être juge et il propose de l'emmener dans sa caverne : " je t'y conduirai moi-même, homme vénérable car j'aime tous les hommes pieux ."

L'ombre de Zarathoustra chante : " le désert croît : malheur à qui recèle un désert ! "

C'est le désert du nihilisme, de l'absence de but et d' idéal.

Le relativisme est né de la mort de Dieu , mais qui a tué Dieu ? Nietzsche le présente comme cet esprit de laideur et de pesanteur qui ne supportait pas le regard bienveillant du divin ! Et il l'a fait par vengeance. Il ne voulait pas être observé, encore moins jugé par un Dieu transcendant. C'est pourquoi la vengeance est ce que Nietzsche déteste le plus. Depuis la mort de Dieu, le relativisme conduit les hommes vers la petitesse et la régression vers l' animalité, une animalité domestique qui n'a même plus la noblesse de la nature ! Zarathoustra veut revenir sur cette catastrophe. Il ne croit que dieu va ressusciter mais il faut que disparaisse la vengeance, et donc l' égalitarisme, pour créer un pont vers le Surhomme, un pont de foi, d'espoir et d'amour.
Voilà donc l'enseignement de Zarathoustra, le plus contraire qui soit à celui de Rousseau :
Il invoque l' idéal du Surhomme contre le matérialisme du dernier homme.
Il invoque la bonté créatrice et dure contre l'esprit destructeur de la vengeance.
Il invoque l' éternel retour de l'identique , la présence de l' éternité dans l'instant terrestre contre le Diable, l' esprit de pesanteur qui rend tout petit et insignifiant.
Il invoque enfin la volonté de faire oeuvre historique face au relativisme nihiliste.

Ce faisant, il reprends à sa manière et avec ses propres définitions une part importante de l' idéal chrétien. N'a -t-il pas un jour défini ainsi le surhomme : " César avec l' âme du Christ ! "

Il y a encore une leçon à retenir à la fin du prologue : Zarathoustra retrouvait alors ses animaux préférés : l' aigle et le serpent : " l'animal le plus fier qu'il y ait sous le soleil et l' animal le plus rusé qu'il y ait sous le soleil ". Si sa ruse le quitte, que sa fierté demeure !

Autrement dit, passe encore de perdre son intelligence ! Mais il ne faut pas perdre sa dignité !



Ainsi parlait Zarathoustra !



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