17 - Le Christianisme primitif patristique et la Disciplina arcani


Le Christianisme recèle-t-il une discipline de l'arcane ? Un enseignement que Jésus lui-même accordait plus spécifiquement à ses disciples les plus proches ? Ce débat est toujours d'actualité, surtout en France ! Ce mouvement spirituel né au début du XXème siècle en Suisse, non-rattaché à Rome, suscitera le mépris hautain des autorités catholiques tout comme d'autres occultistes traditionalistes tels René Guénon ou Julius Evola contemporains de Steiner.
Bien qu'ils suscitent énormément d'intérêts et d' ouverture de pistes de recherche, les mystiques ne rentrent toutefois pas dans ce cadre énoncé-là. Mais bien plutôt une communauté d' hommes libres perpétuant une tradition initiatique-apostolique se rattachant à St Jean l' Evangéliste , St Jacques ou St Paul que l' on pourrait caractériser comme une démarche gnostique ou l' adhésion aveugle en une autorité s' est vu d' emblée être minorée au profit d' une démarche appuyée par la pensée et la connaissance issue d' éléments non-sensibles.

Contrairement à ce que prétendent les adversaires déclarés de Rudolf Steiner , les éléments qui soutiennent la thèse évoquée plus haut ( concernant un christianisme ésotérique ) seront fournis par un universitaire qui n'a jamais appartenu ou adhéré de près ou de loin à la société ou aux concepts anthroposophiques à ma connaissance : Gedaliahu Guy Stroumsa !





Traditions ésotériques dans le Christianisme des premiers siècles 


L'idée même d'un mythe impose un arrière-plan ; un mythe réfère à une vérité cachée qu'il représente. A travers les générations , on ne récite pas seulement le mythe , on le commente aussi , on l'interprète. Ce sont les rapports dialectiques entre l'écrit et l'oral qui permettent d'expliquer ce phénomène et son importance. L'idée d'une double vérité, d'une vérité ( au moins) à deux niveaux, implique une autre conséquence, celle de l'ésotérisme , lui aussi inhérent aux traditions religieuses et culturelles dans l' Antiquité. Dans une société encore largement illettrée, le savoir se transmet avant tout oralement , de façon individuelle, même dans les milieux des élites où circule l'écrit.

Sous diverses formes, le statut de l'écrit est ainsi directement lié à l'idée d'une vérité particulière et profonde, partagée seulement par les cercles limités qui en font leur spécialité, cercle sur lesquels règnent ceux qu'on a appelés les " maîtres de vérité ". Ces " maîtres de vérité ", conscients de leur situation marginale et du danger que représente l'annonce d'une vérité autre, prennent des précautions pour l'exprimer : il faut savoir à qui et il faut savoir comment. La vérité appartient à une élite, sa révélation imprudente peut avoir des conséquences fâcheuses pour tous ; ces idées sont à la base de tout ésotérisme, en particulier de celui si largement pratiqué dans le monde antique.Le statut ambigu de l'écrit, le danger qui lui est inhérent, expliquent ainsi ce paradoxe apparent de l'importance et du développement des traditions orales, précisément dans les cercles lettrés.

L'enseignement se fait ainsi à deux niveaux ; alors que les conceptions exotériques sont publiées, les traditions ésotériques ne sont transmises qu'oralement, de maître à élève. Cette tradition se conserve de Platon, qui fait allusion dans sa lettre II aux énigmes par lesquelles il s'exprime, jusqu'à Plotin, dont Porphyre nous dit qu'il avait convenu, avec Herrenius et Origène ( le philosophe païen bien sûr !), de garder secrète la doctrine enseignée par Ammonius Saccas.

Tout autant, ou peut-être même plus que par son rôle épistémologique cependant, c'est par sa fonction sotériologique que s'identifie la vérité. L'ésotérisme se présente ainsi comme religieux autant qu'intellectuel dans son essence - la distinction dans une certaine mesure est certes anachronique .
En Grande-Grèce, par exemple, les pythagoriciens présentent le cas le plus fameux d'un mouvement autant religieux que philosophique, établi sur une doctrine ésotérique. Par-delà la complexité des traditions et les divergences des chercheurs, il semble acquis que les akousmata représentent des traditions orales, des hiéroi logoi, ipsissima verba du maître annoncés par le fameux ephè, " il a dit ". Il est probable que les akousmata, rédigées sous forme dialoguée, reflètent la survivance d'un enseignement oral primitif, de même que la tétracktys était à l'origine un serment de secret. Qu'une influence pythagoricienne se soit manifestée ou non dans la formation de l'essénisme en Palestine importe moins que de noter, avec Isidore Lévi, les similitudes frappantes entre la façon dont les traditions secrètes sont développées et protégées chez les juifs comme chez les pythagoriciens - même si ces similitudes n'impliquent pas comme le pensait lévi, une influence pythagoricienne directe sur le judaïsme.
C'est dans la lignée de l'ésotérisme juif de l'époque du deuxième Temple ( qu'il identifiait surtout à celui des esséniens ) que Lévi voulait voir celui du christianisme naissant, ésotérisme dont il avait à juste titre décelé les origines dans les evangiles synoptiques.

Ce sont des traces de cet ésotérisme chrétien que je voudrais traiter ici, et du lien entre cet ésotérisme et l'idée d'apocryphicité.

Par définition, les traditions ésotériques restent cachées, apocryphoi, et toute tentative, même prudente, de les reconstituer risque d'être taxée de " spéculative " chez certains pour lesquels seul l'évident mérité d'être énoncé.

Il semble cependant qu'on puisse non seulement attester leur existence, mais aussi préciser leur origine et leur contenu. Pour des raisons qui tiennent sans doute avant tout de la théologie, ces questions ont été relativement peu et assez mal traitées, depuis qu'au XVIIème siècle le protestant Jean Daillé inventa le terme, chercheurs catholiques et protestants ont traité à plusieurs reprises, souvent de façon polémique, de la disciplina arcani, définie comme la règle interdisant aux chrétiens des premiers siècles de révéler aux païens et aux catéchumène l'essentiel de leur culte, de leur mystère. Mustérion - le mot traçait tout un programme de recherche. C'est avant tout aux mystères religieux de l'époque hellénistique que le mystère chrétien allait être comparé ; c'est dans leur contexte ou face à eux qu'on allait tenter de le cerner et de le définir. Toute une littérature témoigne de ces efforts intenses, surtout à l'époque glorieuse de la religiongeschichtliche Shule, et aussi de leurs résultats somme toute négatifs. En concentrant la recherche sur l'action cultuelle : les dromena , on a eu trop tendance à ignorer les traditions de l'enseignement ésotérique : les legomena.

l'idée d'une disciplina arcani, d'une loi soumettant les chrétiens au silence quant à leur culte, a été assez étudiée depuis le siècle dernier. Les textes majeurs ont été repérés et cités ; à ce sujet les articles des grandes encyclopédies restent essentiels et l'on s'y réfèrera pour la présentation du matériel. il semble cependant que certaines des conceptions courantes soient à réviser. Pour P.Battifol, par exemple; il ne fait pas de doute que " la grande Eglise ", jusqu'au IIIème siècle, n'a pas connu de loi qui puisse être traitée de disciplina arcani ". Les vues de Battifol, présentées dès le début du siècle, furent reprises par O. Perler il y a une génération. Gustave Bardy renchérit : l'arcane existe tôt, mais il appartient aux hérétiques. Lorsqu'un auteur tel qu' Origène conçoit deux catégories de chrétiens, parfaits et simples croyants, seule une influence gnostique peut selon lui expliquer une telle taxinomie. Il ajoute qu'il n'y avait pas de points précis auxquels s'appliquait l'arcane .

D'après Battifol, Irénée n'aurait pu formuler sa réprobation virulente contre les arcanes des hérétiques si l' Eglise avait eu elle-même mystères et secrets. Pour ces auteurs, le IV ème siècle et la première moitié du Vème, l'époque des conversions en masse et du dernier combat du christianisme contre le paganisme, sont aussi la grande époque de l'arcane. Nous avons certes plus de documents concernant cette période que des traces de l'arcane avant ou après. Rappelons-en quelques-uns :

§ Les constitutions apostoliques mentionnent le renvoi des catéchumènes ( les amuètoi ) et la fermeture des portes de l'église après l'homélie ( II,57). Egérie qui visita Jérusalem autour de l'an 400, se fait l'écho de telles pratiques, auxquelles se réfère aussi plusieurs fois Cyrille , évêque de la Ville Sainte dans la deuxième moitié du IVème siècle. Athanase condamne les ariens, qui sont prêts à reproduire les mystères devant catéchumènes et païens. Un reproche similaire est adressé par Epiphane aux marcionites, qui osent montrer les " mystères aux catéchumènes ".

Cette conception semble cependant être ancrée plus profondément dans une attitude de principe pour laquelle des influences de provenance païenne, telles que les allusions aux mystères et en général l'utilisation du vocabulaire de la religiosité païenne, ne sont concevables que si elles sont superficielles, c'est-à-dire apparaissant seulement après la victoire du christianisme sur le paganisme. A cela il faut ajouter que la plupart des chercheurs n'envisagent pas sérieusement la possibilité d'une influence juive à l'origine de l'arcane chrétien ! Battifol semble résumer une attitude encore récemment assez courante lorsqu'il compare le judaïsme à la religion romaine; tous deux fossiles cultuels sans vie spirituelle. Il est grand temps de mettre cette attitude en question.  

On sait l'importance du secret ( raz, sod ) chez les esséniens, dont témoignent les textes de Qumran. D'autre part, des progrès remarquables ont été accomplis depuis une génération, surtout par G. Scholem et ses élèves, dans l'étude de l'ésotérisme juif à l'époque mishnaïque et talmudique, phénomène dont on commence à peine à mesurer l'importance. A priori donc, il apparait légitime de postuler liens entre Traditions ésotériques juives et chrétiennes.

D'autre part, les interprétations traditionnelles de l'arcane chrétien n'offrent qu'une explication superficielle ou incohérente du phénomène qu'elles étudient. Elles ne tiennent pas compte de documents anciens, tels que le témoignage du philosophe païen Celse qui, vers 170, se fait l'écho d'accusations courantes vis-à-vis des chrétiens et du secret de leur culte.
De même Tertullien, dans son livre sur la Prescription des hérétiques, écrit vers l'an 200, ne reproche pas seulement aux hérétiques de présenter les apôtres comme ayant préservé de la foule certains secrets ( il utilise le mot arcana), mais aussi de se conduire dans leur culte " sine gravitate, sine auctoritate, sine disciplina ", à tel point qu'on ne peut distinguer chez eux les catéchumènes des croyants. Le même Tertullien note aussi ailleurs, de façon explicite, que les chrétiens, comme les participants à tous les mystères, étaient soumis à la loi du silence, silentii fides.
L'accusation de Celse citée par Origène au tout début du Contra Celsum ne semble donc pas être dénuée de tout fondement. (...) Mais il ajoute : " L'existence de certaines doctrines, au-delà de celles qui sont exotériques et n'atteignent pas la foule, n'est pas particulière à la seule doctrine chrétienne, mais est partagée par les philosophes. Car ils avaient certaines doctrines exotériques, et certaines ésotériques. "

C'est donc plutôt sur les doctrines que sur le culte que doit porter la discussion de l'ésotérisme chrétien.

Non certes qu'il faille ignorer les aspects ésotériques du rituel chrétien. (...) Alors qu'en Grèce la réflexion intellectuelle sur la religion est l'oeuvre des philosophes, seuls juifs et chrétiens développent l'idée d'une pensée religieuse, d'une réflexion théologique à l'intérieur même de la religion . Comme le dit A.Momogliano, chez les grecs, plus on sait et moins on croit ; chez les juifs, plus on sait et plus on est religieux. En fait, il existe un lien manifeste entre culte et doctrine. Dans une de ses homélies, Jean Chrysostome dit par exemple que la présence de non-initiés dans l'auditoire l'empêche de parler clairement et d'expliquer le sens de l' Ecriture de façon précise ( Hom. XL,1,PG, 348).



La vérité chrétienne ne doit pas tomber aux mains des païens : sans être l'apanage de tous, cette attitude était très commune jusqu'au Vème siècle. Ainsi Cyrille de Jérusalem demande que le credo soit appris par coeur et ne soit pas prononcé devant les catéchumènes. La réponse d' Origène à Celse laisse cependant deviner un autre niveau de l'ésotérisme chrétien. C'est aussi à l'intérieur même de la communauté chrétienne que passe une ligne séparant les initiés des non-initiés, qui ne reçoivent pas dans sa totalité l'enseignement de la vérité.
Peut-on préciser la nature d'un tel enseignement ?
Toujours dans le contra Celsum, Origène écrit que l'initié au coeur purifié pourra entendre même les doctrines révélées par Jésus à ses disciples véritables, c'est-à-dire les doctrines les plus secrètes ou mystiques. Il fait allusion au verset de l' Evangile ( Marc 4,34) selon lequel Jésus aurait révélé le sens des paraboles seulement en privé, à ses disciples authentiques. Origène ajoute dans le même ouvrage que ces révélations du Maître n'ont pas été enregistrées par écrit, car les apôtres " savaient mieux que Platon quelles vérités devaient être rédigées, et comment elles devaient être écrites, ce qui ne devait être sous aucune circonstance écrit pour la foule, ce qui devait être parlé, et ce qui n'était pas de cette nature."

Ce texte témoigne ainsi de façon précise de l'existence d'une tradition orale, provenant des apôtres et ayant pour centre l'enseignement secret de Jésus.

Irénée se donne pour mission principale la réfutation des sectes gnostiques qui prétendent posséder des enseignement cachés, des secrets provenant de Jésus, transmis à ses disciples et arrivés jusqu'à eux. Il lui est ainsi difficile de reconnaître ouvertement l'existence de traditions orales secrètes, provenant des apôtres, dans l' Eglise. Il semble cependant qu'il le fasse, au moins à mots couverts :
" Or ils ( les évêques ) n'ont rien enseigné ni connu qui ressemble aux imaginations délirantes de ces gens-là. Si pourtant les apôtres avaient connu des mystères secrets qu'ils auraient enseignés aux " parfaits ", à part et à l'insu des autres, c'est bien avant tout à ceux à qui ils confiaient les églises elles-mêmes qu'ils auraient transmis ces mystères, car ils voulaient que fussent absolument parfaits et en tous poins irréprochables ceux qu'ils laissaient pour successeurs et à qui ils transmettaient leur propre mission d'enseignement. "

Ce n'est pas l'existence de traditions ésotériques chez les évêques qu' Irénée rejette de façon catégorique, mais bien l'identité de ces traditions avec celles en vogue chez les gnostiques. Ailleurs citant Papias, auditeur de Jean, il se réfère à l'enseignement oral du Seigneur concernant la fin des temps, que les presbytres " qui ont vu Jean ", auraient recueilli de sa bouche !

L'existence d'une tradition ésotérique orale provenant des apôtres se retrouve affirmée de façon catégorique au IV ème siècle chez Basile le Grand. 

Dans un chapitre de son Traité sur le saint-Esprit, capital pour notre sujet, Basile écrit :

" Parmi les doctrines ( dogmata) et proclamations ( kerugmata) gardées dans l' Eglise, on tient les unes de l'enseignement écrit et les autres on les a recueillies, transmises secrètement de la tradition apostolique " ( Basile de Césarée, Sur le Saint-Esprit XXVII,66, Pruche Editions,p.478-481)
" Telle est la raison de la tradition des choses non-écrites : empêcher que , faute de sérieuse protection, la haute connaissance des doctrines ne devienne, par routine, un objet de mépris pour la masse." (p.384-385,ibid )
Un tel témoignage ne pouvait être ignoré des chercheurs. On a voulu cependant en minimiser l'importance, en arguant qu'il s'agissait d'un texte isolé dans la littérature patristique. Les faits démentent de façon catégorique une telle attitude.



Les Stromates de Clément d' Alexandrie supputent que la tradition ( paradosis) ne saurait être chose commune et publique ; il y a lieu de la cacher car " il est dangereux de déployer les enseignements si parfaitement purs et limpides concernant la lumière vraie devant certains auditeurs porcins et sans culture ". Clément développe ces vues dans le livre V. La vérité doit être protégée par un mode d'expression en termes voilés (Strom. V-4,19,3) . Un autre passage de Clément, provenant du septième livre des hypotyposes et cité par Eusèbe, précise la chaîne selon laquelle cette tradition ésotérique aurait été transmise :
" Après la Résurrection, le Seigneur a transmis la tradition de gnose à Jacques le Juste, à Jean et à Pierre; ceux-ci la transmirent aux autres apôtres et les autres apôtres aux 70, desquels Barnabé faisait partie " ( Eusèbe, Hist.eccl. II,I-4,p.104-105) 

De même Hippolyte mentionne dans son Elenchos que Basilide et son fils Isidore prétendaient avoir reçu de Matthias des doctrines secrètes révélées par Jésus lors d'entretien particuliers.( Hippolyte , Elenchos-VII-20,1). La même affirmation revient chez les Valentiniens. Clément, toujours lui, se réfère à la prétention de Valentin d'avoir reçu la tradition apostolique de Théodas, disciple de Paul. Même conception dans les Extraits de Théodote :
" Le Sauveur a enseigné les apôtres, d'abord en figures et en mystères puis en paraboles et en énigmes; enfin, en troisième lieu, de façon claire et directe, lorsqu'ils étaient seuls. ( extraits de théodote LXVI, p.90-91).
Par ailleurs Ptolémée ( autre disciple de Valentin ) précise dans sa Lettre à Flora que la tradition apostolique reçue par voie de succession, traite entre autres du principe et de la naissance du démiurge et de Satan (Ptolémée, Lettre à Flora VII,9,P.72-73). Une attitude similaire, selon laquelle la vérité suprême, la gnose secrète transmise par Adam à Seth ne doit pas être consignée par écrit, apparaît de façon à première vue paradoxale dans un livre apocryphe gnostique, l'Apocalypse d'Adam.

De l'oralité aux écrits apocryphes



A côté de l'insistance sur l'oralité des traditions ésotériques, cependant, référence est faite chez quelques auteurs ecclésiastiques à certains écrits apocryphes, c'est-à-dire cachés, dans lesquels ces traditions étaient conservées.

On peut d'ailleurs suivre cette filiation de ces traditions ésotériques des Elchasaïtes aux manichéens.

Les codex de Nag-Hammadi, d'autre part, nous ont livré plusieurs textes qui se présentent de façon explicite comme apocryphes. Les doctrines que révèlent ces textes sont de nature ésotérique. Ainsi l'Evangile de Thomas, l' Evangile de vérité, l' Evangile de Philippe, le Livre de Thomas l' Athlète, l' Evangile des Egyptiens, l' Apocalypse d' Adam...Clément et Origène, par exemple se réfèrent à certains apocryphes juifs comme transmettant eux aussi des traditions ésotériques. Quand Clément mentionne les secrets ( aporrhéta) révélés par les anges déchus aux femmes, il fait allusion directe au Livre d' Hénoch. Depuis la découverte et l'interprétation magistrale par M. Smith d'une lettre de Clément faisant référence explicite à un Evangile secret de Marc conservé par l' Eglise d' alexandrie, plus aucun doute n'est permis sur l'existence d'écrits ésotériques dans l' Eglise des premiers siècles.

Origène affirme de son côté que les Juifs, avant la venue du Seigneur, avaient connaissance des aporrhéta tels que la transmigration des âmes ( ou métempsychoses - voir le Sepher-ha-Gilgoulim ). ( Origene, In Ioh VI, 13.76).

De plus il opposait les livres apocryphes aux livres communs et populaires, tout en considérant que les uns comme les autres transmettent la vérité, bien qu'à des niveaux différents.

Conclusion 



Orales ou rédigées dans des livres apocryphes, les traditions ésotériques transmises dans le christianisme des premiers siècles semblent avoir bien souvent une origine juive ( elle-même influencée d'un côté par l'Egypte , de l'autre par les Perses et les Babyloniens). Cette conception de la tradition ésotérique ne semble-t-elle pas ici étrangement proche de celle des rabbins, pour lesquels la Mishna, la loi orale, était le mistorin c'est-à-dire la transcription de mystère, c'est-à-dire le secret, la tradition ésotérique d' Israël ?

Le mot paradosis lui-même n'est-il pas l'exact équivalent de l'hébreu kabbala qui désignera dans le judaïsme talmudique, avant même que le terme devienne au Moyen-Age un terme technique désignant la littérature mystique et théosophique, la transmission de la tradition ésotérique à partir de Moïse. Du contenu, Clément écrit qu'elle commence avec la création du monde, ( théogonie et cosmogonie) pour s'élever ensuite au sujet de la théologie ( christologie ) chrétienne.

Au terme d'une étude sur les " traditions secrètes des Apôtres" le cardinal Jean Daniélou concluait que les doctrines secrètes attribuées aux apôtres par les apocryphes et les traditions des presbytres se référaient avant tout au thème du voyage céleste ( traversées des lieux célestes : Enfer, Purgatoire et Pardès , angélologie )

Comment comprendre la question de la disparition de tout ésotérisme chrétien et de son reniement par les Eglises instituées ? L'interdiction légale de tout groupement secret , la violence du défi gnostique, la tension enfin entre l'idée même d'ésotérisme et l'ethos catholique inhérent à la logique du christianisme, ces trois causes concourent du IIème au Vème siècle pour vider l'ésotérisme chrétien de son contenu, puis pour en transformer le vocabulaire et l'utiliser pour l'expression d'expériences d'illumination purement personnelles et intérieures.
A partir du IVème siècle, en effet, le statut de l'épistèmè devient problématique.

Dangereux ou inquiétant de nature, le savoir fait souvent l'objet d'interdits, comme l'a montré Carlo Ginzburg. L' Antiquité tardive ne s'intéresse plus tant à la vérité à enseigner qu'à l'exemple à donner. Augustin présente la curiositas pécheresse comme s'intéressant aux choses cachées, s'efforçant de les découvrir. L'exemple éthique vivant, c'est le saint ou le moine, celui que Max Weber appelait le virtuose religieux, non plus le "maître de vérité ".
Plutôt que sur la connaissance, c'est sur la sotériologie que l'accent est mis maintenant. Le saint offre aux yeux de tous une conduite , un modèle, un exemplum que chacun peut imiter, plutôt que des traditions secrètes. Avec ce nouveau développement, s'éteint dans le christianisme le besoin ou le désir de conserver des traditions ésotériques, qui deviendront dans l'histoire religieuse occidentale l'apanage de groupes isolés d'hérétiques persécutés. Il faudra attendre l'apport des musulmans , puis de l' Ecole de Chartres au Moyen- Age et d'une redécouverte de l' Aristotélisme et du Platonisme christianisé .Un engouement profond pour une édification des sciences naturelles contre la Foi dogmatique à partir de la Renaissance jusque dans son approche la plus matérialiste à notre époque , pour voir surgir dès la fin du XIXème-début XXème, une nouvelle ère d'édification et de compréhension des processus spirituels à l'oeuvre au sein du monde sensible à travers les travaux de théosophes chrétiens dont Rudolf Steiner demeurera l'une des figures de proue.

Mais c'est là une toute autre histoire qui s'écrit péniblement et qui portera tous ses fruits à l'avenir .....

( l'ensemble du texte est largement extrait de l'ouvrage : " Savoir et salut " de Gedaliahu Guy Stroumsa - editions cerf )


Autres liens

" Le Christianisme et les Mystères antiques " - EAR
" Science terrestre et connaissance céleste "- EAR


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